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Une histoire qui décoiffe
Cette histoire se passa au début du XVIIIe siècle. Le manoir de
Montségur, au sud de Grignan, était habité par Madame de Tabartel et sa fille
Eloïse.
Eloise avait seize ans, les cheveux noirs et un joli minois. Les
prétendants ne manquaient pas et bientôt son mariage fut décidé avec le comte
Henry de Soubeyran.
Le château se dressait dans toute la majesté de ses pierres et on
y donnait des fêtes somptueuses, qui attiraient la noblesse à des lieues à la
ronde.
Pour le mariage d'Eloise, le 25 juin 1715, jamais les grandes
salles de ce château n'avaient été mieux parées. Ce fut une journée de liesse.
Les fleurs y abondaient, on y servit des mets aussi nombreux que raffinés. Quand
le beau monde eut fini de ripailler, tous se préparèrent pour la danse. La jeune
mariée dansa beaucoup ce soir-là, elle connaissait à merveille tous les pas.
Elle dansa, dansa... puis se lassa d'avoir autant dansé. C'est alors que l'un
des nobles seigneurs de l'assistance proposa une partie de cache-cache. "Quelle
bonne idée !" s'écrièrent les invités. La mariée riait aux éclats, elle courait
ça et là dans sa robe de mousseline blanche. Elle connaissait parfaitement le
château. Mais où pourrait-elle bien se cacher pour qu'on ne le trouvât point ?
Les invités eux, se montraient trop prudents et on les retrouvait bien vite. De
ce fait, le jeu perdait rapidement de son intérêt. Certains se laissèrent
entraîner par Eloïse dans les sombres couloirs de la demeure. Que c'était
palpitant ! Au bout d'un escalier, Eloïse s'aventura toute seule vers une partie
désaffectée du vaste château. Sa mère lui avait toujours interdit d'aller de ce
côté, mais qu'importait, aujourd'hui c'était le jour de son mariage. "Au moins,
par ici, on ne me trouvera pas !" pensa-t-elle. Tout à leur jeu, ses amis ne
remarquèrent pas qu'à un moment donné, Eloïse n'était plus avec eux.
C'est bien plus tard dans la nuit qu'ils s'aperçurent de sa
disparition.
Où s'était donc cachée la jolie mariée ? "Belle dame" appelait-on,
"dame, dame, dame" répondait l'écho lointain . "Eloïse, Eloïse..." appelait
Henry désespéré... Mais, seul l'écho lui répondait.
Eloïse n'était nulle part, on fouilla le château pendant des
heures et des heures. Les habitants du village furent alertés. On chercha
partout, des combles aux caves immenses qui ressemblaient à des tombeaux. On
savait que le château avait des oubliettes, on savait que derrière tel placard,
voire dans telle cheminée, il y avait des cachettes prêtes à dissimuler les
maîtres de céans, en cas de danger ou encore des souterrains pour leur permettre
de fuir si la situation l'imposait. On ouvrit les cachettes que l'on
connaissait, là où Eloïse aurait pu se dissimuler au cours de cette tragique
partie de cache-cache. On parcouru les souterrains, notamment celui qui
possédait une sortie dans la crypte de l'église ainsi que celui qui aboutissait
dans les grands bois au pied du gros rocher surmonté d'une statue de la Vierge.
Les jours passaient, Eloïse restait introuvable. La nuit, les
bruits sont étranges dans les châteaux, les boiseries craquent, les vents
s'engouffrent au plus profond des cheminées et font comme des soupirs et des
gémissements. C'est bien vrai que par deux ou trois fois dans les jours qui
suivirent on crut entendre gémir. Mais ça ne pouvait être qu'un effet de
l'imagination sûrement.
Henry de Soubeyran, le jeune époux, fou de douleur de ne pas
retrouver sa bien-aimée, préféra partir pour la guerre et nul ne le revit jamais
au pays.
Le temps passa, les années se succédèrent aux autres...
Personne ne sut jamais, ni ne comprit ce qui était arrivé à
Eloïse...
Durant l'été 1750, le jeune vicomte François de Miraval se rendit
avec des amis au château abandonné de Montségur. Les visiteurs remarquèrent sur
une esplanade une croix de granit portant une inscription sur son socle : "Eloïse
de Tabartel, 25 juin 1715". Antoine Garnier, le gardien des lieux leur expliqua
que cette jeune personne était la fille unique du marquis de Tabartel,
propriétaire du château au début du siècle. Or, le 25 juin 1715, le jour de ses
noces, Eloïse disparut mystérieusement. Quelques mois après, hantée par la
douleur et le désespoir, la famille de Tabartel quitta définitivement le
château... le laissant à l'abandon et à la seule surveillance d'Antoine.
Après les explications de ce dernier et troublés par ce qu'ils
avaient appris, les jeunes gens firent la visite des lieux et un pique-nique fut
organisé dans la cour du château. Ce pique-nique fut cependant troublé par un
orage qui éclata bientôt. Le jeune vicomte de Miraval et ses amis se réfugièrent
alors dans le château... Le vicomte qui était curieux de nature eut envie de
visiter d'un peu plus près la demeure. Quittant ses amis, il partit à la
découverte de l'imposante bâtisse. Arrivé au bas d'un escalier, il emprunta un
long corridor et se retrouva dans un cul-de-sac. Il allait faire demi-tour et
revenir sur ses pas lorsqu'il buta sur une dalle disjointe du pavement. Il eut
le réflexe d'envoyer ses main en avant pour se rattraper et c'est à cet instant
qu'il sentit le mur se dérober sous ses doigts. Il entendit un déclic et une
ouverture se fit dans le mur. Il se retrouva dans une pièce sombre dépourvue de
fenêtre. Le mécanisme de la porte activa la fermeture derrière lui sans qu'il
put intervenir, il se retrouva brusquement projeté en avant. Il lui fallut un
moment pour s'habituer à l'obscurité. A la faveur d'un minuscule soupirail, il
distingua que la pièce n'était pas très grande. Au milieu de cette pièce, une
forme étrange. Il vit que c'était une femme assise dans un fauteuil. Elle
paraissait dormir. Elle portait une robe blanche passée avec le temps.
Il s'approcha, le
cœur palpitant. Sur une table se trouvaient un
bougeoir, un encrier et un livre. A terre, gisait une dague couverte de se qui
lui parut être du sang. Le livre sur la table était une vieille bible
poussiéreuse. Un billet dépassait d'une page. Il le secoua pour le débarrasser
de la poussière qui le recouvrait et lut : "Oh, malheureux, que la fatalité a
poussé tout vivant dans cet abîme, élevez votre âme à Dieu, demandez-lui pardon
de vos fautes, résignez-vous au sacrifice de votre vie, vous ne sortirez pas
vivant de ce tombeau." Le billet était signé : Eloïse de Tabartel. Le jeune
homme sentit un frisson lui parcourir l'échine. C'était donc Eloïse, la mariée
disparue le jour de ses noces et dont il avait si souvent entendu parler dans sa
jeunesse par sa grand-mère, Elizabeth de Saignan. Eloïse n'était plus qu'un
squelette. Il se risqua à toucher sa robe de mousseline qui se mit à se
désagréger à ce simple contact. Épouvanté, car il venait de comprendre que lui
aussi était pris au piège, enfermé peut-être à jamais dans cet endroit, il se
mit à crier, à appeler à l'aide, à frapper contre l'entrée dissimulée dans le
mur. Ce fut en vain. De très longues heures d'angoisse et de désespoir
passèrent. La nuit vint. Il se dit que ses amis et le gardien devaient lui aussi
le chercher comme on avait cherché la pauvre Eloïse. Il ne pouvait s'empêcher de
regarder la morte et de penser à sa fin horrible. Il se mit à faire les cent
pas, réfléchissant à la manière dont il pourrait sortir de ce terrible
traquenard. Il essaya de trouver la façon d'ouvrir cette porte. Si on pouvait
entrer dans la pièce, on devait pouvoir en sortir. Il chercha longtemps mais ne
trouva pas la solution.
En fait, comme
Eloïse l'avait fait trente-cinq ans auparavant, il
avait par mégarde activé un mécanisme complexe de roues et de contrepoids qui
servait à ouvrir la muraille et à dissimuler une pièce secrète...
Tout à coup, ses yeux tombèrent sur le soupirail envahi par la
broussaille. Deux yeux le regardaient dans le noir. C'était un chat. Le matou
passa par la petite ouverture, sauta et vint se frotter contre lui. Il s'en
saisit et lui attacha son mouchoir brodé de ses armoiries autour du cou. Il
remit le chat devant l'entrée du soupirail et il disparut par là où il était
venu. Le lendemain matin, le gardien du château vit arriver son chat porteur du
mouchoir. Il alla prévenir les amis du vicomte qui avaient passé la nuit au
château, qu'il était vivant, mais certainement enfermé quelque part.
C'est en observant les va-et-vient du chat que les chercheurs découvrirent alors
l'entrée dissimulée d'un soupirail... Ils s'armèrent de pics et de pioches pour
démolir le bas de la muraille. Après une journée d'efforts, ils accédèrent à un
caveau souterrain très profond, si bien que les cris du vicomte ne pouvaient
parvenir à la surface... François de Soubeyran était bien là sain et sauf...
ainsi que le squelette d'une femme assise dans un fauteuil... vêtue des lambeaux
d'une robe de mariée.
François de
Beaumont baron des Adrets
François de Soubeyran apprit par la suite qu'au XVIe siècle, le triste et
célèbre François de Beaumont baron des Adrets avait fixé son repaire dans le
château de Montségur... La rumeur prétendait que, certaines nuits, des
gémissements montaient des souterrains... A en croire la légende, le baron des
Adrets avait surtout le pouvoir satanique de disparaître mystérieusement dans
son château pour échapper à ses ennemis... Jamais il ne fut fait prisonnier à
Montségur... et pour cause, il connaissait lui aussi la mystérieuse cachette.
L'affaire
fit grand bruit dans la région. La mort de la belle Eloïse était par trop
cruelle.
Combien de temps avait duré son agonie ? Au bout de combien de temps avait-elle
décidé de mettre fin à ses jours voyant qu'on ne la trouverait jamais ?
Les gémissements entendus au cours des recherches entreprises étaient-ils les
siens ?
On enterra discrètement les restes d'Eloïse de Tabartel dans la chapelle du
château dans un tombeau à côté de celui de ses aïeux.
Resurgie du passé, elle put enfin au bout de toutes ces années d'interrogations
sur son sort, trouver une sépulture décente pour le repos de son âme...
C'est ainsi que s'achève la triste histoire d'Eloïse de Tabartel, la jolie
mariée des temps passés qui est entrée, malgré elle, dans la légende.
Source :
Texte librement inspiré
(par Nadine de Trans-en-Provence) de "Provence et Comtat" ainsi que d'une
histoire parue dans "Provence Insolite".
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