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Tremblement de terre en Provence.

 

« Dormez en paix, pauvres victimes de l'implacable destin, votre souvenir ne nous quittera pas et demeurera en nous comme un deuil éternel que nous transmettrons aux générations futures. » (P. Martin, Saint-Cannat, 13 juin 1909)
 
Vendredi 11 juin 1909. Une date qui restera éternellement dans la mémoire des Provençaux. 21 h 19 : heure atroce où la terre défigurera de manière définitive la gaieté provençale et fera entrer notre région dans un siècle dur, cinq ans avant le reste de la France.

 

Les communes moins touchées par le tremblement de terre de 1909

 
Puyricard compte de nombreuses maisons lézardées. Les fermes à proximité du vieux château sont particulièrement endommagées.
À Pertuis, ville très éprouvée, les maisons touchées constituaient encore, naguère, un danger permanent pour la sécurité.
On croyait Mallemort indemne, tandis qu’il a été fortement éprouvé. Les lézardes des maisons ébranlées s’accentuaient tous les jours, de sorte que les familles désertaient en masse ces foyers dangereux.
À Éguilles, l’église et le château sont en très piteux état et les maisons ne valent guère mieux.
Comme Pélissanne, Lambesc et Saint-Cannat, la commune de Venelles a perdu son vieux clocher, et tout le haut du village menace ruine.
Au Puy-Sainte-Réparade, où les dégâts, surtout dans la campagne, sont importants, les obsèques de Mme Léonie Long et de Mlle Albertine Long ont été purement civiles. Elles ont donné lieu à une imposante manifestation. Tous les libres penseurs de la région, l’églantine rouge à la boutonnière, avaient tenu à accompagner jusqu’à leur dernière les deux malheureuses femmes. M. Artaud, président du Conseil général et maire de cette commune, a prononcé au cimetière un discours ému dans lequel il a rappelé la vie toute d’honnêteté des deux victimes.
Le magnifique château de La Barben, rendez-vous des touristes de la contrée, et le village, n’ont pas été épargnés.
À Alleins, les dommages sont considérables. C’est de cette commune que sont partis à destination de Vernègues les courageux citoyens Ernest Arlaud, Marius Arlaud, Paul Pellegrin, Jules Mandine, Émile Michel, Jules Viaud, Albert-Laurent Brussey, Auguste Flon, Georges Von Loo, Casimir Dumas, Marius Villaron, Auguste Décanis, Jules Bompuis, Baptistin Busson, Brian, Charles Galon, qui ont tous reçu les félicitations du gouvernement.
À Mouriès, beaucoup de maisons sont lézardées, mais c’est surtout l’église et aussi le clocher qui sont le plus éprouvés. Ces deux édifices constituaient un véritable danger pour la sécurité publique ; aussi en a-t-on interdit l’accès aux habitants.
À Meyrargues et à Peyrolles, les dégâts sont assez élevés. Dans cette dernière commune, les écoles et la gendarmerie ont été sérieusement endommagées.
À Jouques et à Saint-Paul-les-Durance, ce sont également les écoles qui ont le plus souffert.
Les communes de Lançon, Sénas, Lamanon, Eyguières, Aureille, Port-Saint-Louis, Istres, Les Baux, Tholonet, Saint-Marc, Vauvenargues, Saint-Chamas, Ventabren, Saint-Estève, Charleval, Cornillon, Miramas, Grans, La Fare, Châteauneuf, Meyreuil, Saint-Antonin, ont eu quelques dégâts, mais grande fut la panique, dans toutes ces localités, car les habitants apeurés redoutaient la continuation des terrifiantes secousses.
Légendes :
 
1. ARTAUD, maire du Puy-Sainte-Réparade.
 
2. L’église de Venelles après le tremblement de terre.

 

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Discours de M. Guitton, adjoint à la mairie de Rognes (13 juin 1909)

 
« AU NOM DU Conseil municipal et de la population tout entière de Rognes, le coeur ému, j'adresse aux familles de nos concitoyens, victimes du malheur qui nous frappe tous, mes plus respectueuses condoléances ; mais je veux aussi et surtout adresser un suprême adieu à ceux qu'une mort terrible a fauchés en pleine jeunesse ou dans l'âge mûr, et que nous venons d'accompagner à leur dernière demeure.
Si la parole humaine est impuissante à traduire les sentiments qui nous oppressent en certaines circonstances particulièrement pénibles de la vie, c'est bien à cette heure, et en face de ces quatorze cercueils renfermant les restes de tout ce qui fut cher à beaucoup d'entre nous, et victimes du plus terrible et du plus épouvantable des désastres.
Adieu, amis bien chers ; votre mémoire ne sera point oubliée parmi nous et vivra éternellement dans les coeurs de ceux qui vous pleurent et de tous ceux qui viennent de vous accompagner au champ du repos.
Encore une fois, adieu et au revoir dans un monde meilleur. »
 
 
 
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Discours de Paul Martin (Saint-Cannat, 1909)

À l'occasion des funérailles du 13 juin 1909. Dans le cimetière, Paul Martin, maire de Saint-Cannat, déclare :


« CHERS CONCITOYENS,
Quelles paroles pourraient traduire l'émotion qui m'étreint en venant ici saluer la dépouille mortelle des malheureuses victimes qui ont trouvé une si triste fin dans l'épouvantable catastrophe dont nous sommes cruellement atteints ! 
Dix cadavres, notre malheureux pays en ruines, tel est le bilan de cette horrible soirée !
Et vous, chers infortunés, au nom du Conseil municipal, au nom de la population tout entière, je vous adresse un suprême et dernier adieu. Dormez en paix, pauvres victimes de l'implacable destin, votre souvenir ne nous quittera pas et demeurera en nous comme un deuil éternel que nous transmettrons aux générations futures.
 
Chers concitoyens,
Devant ces tombes encore ouvertes, jetons-nous dans les bras les uns des autres, oublions à jamais toutes nos divisions et, frères dans le malheur, unissons nos courages et nos énergies pour le relèvement de notre cher pays aujourd'hui si fatalement éprouvé. »
 
 
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Discours de Camille Pelletan (Lambesc, 1909)

 
« C'EST UN DEUIL d'une cruauté rare que celui qui nous amène ici ; et le long défilé des cercueils que nous venons de suivre montre assez que le maheur s'est abattu sur ce pays avec une atrocité exceptionnelle. Est-il beaucoup de douleurs comparables à celle que nous voyons autour de nous ? Quelle effroyable désolation que celle de l'ami que j'ai à côté de moi, et qui accompagne à la fois tous ses enfants, sauf un seul, jusqu'à la tombe où ils le précèdent !
Voilà donc les férocités aveugles, les crimes inconscients des forces aveugles de la nature ! On ne peut plus se fier à l'écorce même du globe : les maisons chancelantes s'abattent sur la tête de leurs malheureux habitants ; et il ne reste de famille entières que quelques infortunés pour lesquels la fatalité fut, non pas clémente, mais impitoyable en les épargnant, puisqu'ils ne restent que pour pleurer ceux qui ont disparu, et connaître ce que la douleur humaine a de plus affreux.
Pour moi, que cette population a adopté depuis plus d'un quart de siècle, qui compte ici tant de vieux amis, qui ne veux plus y connaître d'ennemis et qui ne puis que me sentir ici de la famille, surtout aux heures du malheur et des désolations, ai-je besoin de dire combien je suis atteint jusqu'au fond du coeur, secoué jusqu'aux dernières fibres de mon être, par les coups implacables que la destinée vient de frapper sur ce pays auquel je suis indissolublement attaché par des liens si profonds ?
Oui, l'acharnement du malheur a été si atroce que vos douleurs, que nos douleurs, ont trouvé un lointain écho et qu'autour de ce cimetière, si loin que la pensée peut porter, la France entière s'associe à nos deuils. Ce serait un faible soulagement à nos larmes, s'il pouvait y avoir aucn soulagement pour des larmes si amères. »

Photo : Camille Pelletan, député de la deuxième circonscription d'Aix-en-Provence, par Eugène Pirou (1841-1909).

 

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La nuit du 11 juin 1909 à Salon

 
Texte d'Albert-Émile Sorel (1876-1938), témoin du tremblement de terre.

« J'ÉTAIS en Provence, depuis trois mois bientôt, en pleine campagne, à peu de distance de la coquette cité de Salon, et j'habitais un « mas » patiné par les siècles auquel conduisait un petit chemin delicieusement champêtre et que dominait un bois de pins. Devant moi, des prés ; la verdure des herbes hautes ondulait aux pieds des mûriers, des pêchers, dont les branches portaient des fruits orgueilleux qui brillaient ; derrière une olivette mouvante, la ville détachait ls tourelles de son château et son antique église sur un ciel limpide, et les collines harmonieuses dessinaient leur profil attique.
Nul paysage n'est mieux fait pour le silence de l'enchantement nocturne. Dès que le monde se couvre de ses voiles, les astres s'allument et scintillent ainsi que des regards attendris ; les rainettes chantent une mélopée charmante et les arbres murmurent pour raconter des légendes et des féeries. C'est la beauté unie à la splendeur du recueillement.
Ces lieux devaient devenir, pendant quelques heures, le décor d'un spectacle dont le souvenir m'obsède. Après une journée brûlante, le soleil était descendu plus morne que de coutume. pas un souffle de vent n'ébranlait l'espace. Cependant, le calme régnait. Dans la salle à manger de campagne, je goûtais la détente qui succède aux après-midi ardentes de l'été méridional. 9h15 venaient de sonner au lointain, sur la tour de la ville ; des bruits familiers retentissaient dans la maison, et, subitement, un vacarme de vaisselle qui tombe, un plancher qui fléchit, une suspension secouée qui se met à décrire un cercle fantastique, un grondement qui se prolonge, qui augmente, qui assourdit, des murs qui craquent, des meubles qui grincent, qui roulent sur le sol ; enfin le fracas d'un bombardement, quelque chose comme un obus qui éclate. Une voix, à mes côtés, prononce ces mots : « Un tremblement de terre ! » Que s'est-il passé ? J'ai couru au premier étage, j'ai arraché des enfants en pleurs de leurs lits, j'ai dégringolé des marches, ouvert une lourde porte et je me suis trouvé dehors, sur un sol mouvant. Cela n'avait duré que vingt secondes ; il y a de ces instants où les forces se centuplent.
Maintenant, l'ombre opaque nous enveloppait. la nature s'était tue ; elle palpitait encore, toutefois, pareille à la marée qui vient de briser ses flots sur un récif et qui se retire pour calmer sa fureur. Allions-nous voir de nouvelles vagues de terre se soulever ? Le globe allait-il s'entrouvrir pour un egloutissement des hommes et des choses ? Une immense clameur s'élevait d'alentour, à des kilomètres à la ronde ; une clameur lamentable, des gémissements fous, des appels désespérés se traînaient  à travers la nuit et montaient jusqu'à nous. Il fallut rentrer dans la maison où chaque pas sonnait dans l'écho plus sonore, éteindre les lumières, par crainte d'un incendie, et trouver des vêtements et du secours, ca, de partout, on se sauvait, hagard, désordonné, devant ce tourbillon, ce remous du monde, qui semblait réclamer sa proie.
Peu à peu, les clameurs s'atténuaient. On entendait parfois comme un sanglot. Les paysans soupçonneux commençaient à calculer les pertes probables et rentraient dans leurs cuisines pour y chercher les restes de leur repas. Les minutes se succédaient, interminables, coupées par un mot, prononcé d'intervalle en intervalle et qui résonnait lugubrement.
Nous n'avions pas songé tout de suite aux bêtes : les chevaux furent sortis de l'écurie dans laquelle s'étaient réfugiés deux chiens apeurés et un chat qui miaulait désespérement. On les conduisit dans l'allée, sous les pins, désormais notre asile ; une lourde bâche, attachées à quatre troncs noueux, pouvait à la rigueur nous protéger contre la pluie menaçante. Une lampe éclairait cette crèche improvisée, où reposaient sur le sol, inquiets, des femmes et des enfants. Des nuages encombraient la voûte céleste au fond de laquelle pleuraient de rares étoiles, dont l'éclat était tamisé par une brume opaque. Un cours d'eau bavardait, et chacun s'imaginait entendre le son des cloches et le roulement des tambours, soulignés par le clairon d'alarme, et s'attendait à voir monter des lueurs sinistres d'une ville subitement éteinte.
Une femme déclarait que la prédiction en avait été faite pour cette heure même. Puis, les chevaux piaffèrent ; la fraîcheur qui précède l'aube humectait les prairies d'une rosée précoce ; un chien grogna et un rossignol soupira amoureusement.
Le lendemain, le soleil envoyait ses longs rayons sur le pays ému. L'aurore se levait avec un sourire pâle, de son lit d'ocre et d'or ; la vieille maison restait debout ; les arbres antiques avaient résisté au choc. Je me rendis à Salon. La ville était bouleversée ; les murs lézardés s'écroulaient ; des objets en désordre jonchaient les rues, et la foule, en larmes, criait désespérément. Sur la place, les habitants étaient couchés pêle-mêle ; des visages résignés vous considéraient avec stupéfaction ; d'autres, hébétés, vous imploraient : personne n'avait plus confiance dans son foyer. La nature l'avait secoué, brisé, piétiné ; les églises elles-mêmes n'étaient point épargnées. Quelques façades subsistaient ; l'intérier n'était plus qu'un mélange confus de plâtras, de poutres, de miettes sans noms. Beaucoup de personnes furent ainsi anéanties, et ceux que la ruine avait atteints se promenaient, impassibles, cachant sous leur figure indifférente le chaos de leur âme : des masques qui devaient tomber bientôt comme les façades des maisons. Toute la tragédie de l'existence bourgeoise et provinciale se déroulait en épisodes simples et se manifestait par des dévouements qui touchaient à la grandeur par leur spontanéité. Des enfants naquirent cette nuit-là, dehors, sur la place ou dans la rue, comme si, dès le seuil de la vie, l'expérience de la misère et de l'infirmité humaines devait leur être révélée. »
 
 
 
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Les funérailles de Saint-Cannat (13 juin 1909)

 
 
Les victimes de Saint-Cannat sont inhumées le 13 juin à 17 heures au cimetière du village.
Tous les habitants, sans la moindre exception, sont présents.
Parmi les personnalités présentes figurent :
Georges Mastier, préfet ;
Camille Pelletan, député ;
Louis Alexis, conseiller général du canton de Lambesc ;
Auguste Girard, conseiller général du canton de Salon ;
M. Estienne, maire de Pélissanne ;
M. Martin-Jaubert, maire de Lambesc ;
M. Terrot de la Valette, procureur de la république à Aix ; 
Émile Grimaud, sous-préfet de l'arrondissement d'Aix.
 
Alors que les dix cercueils sont alignés (la plus jeune victime est un garçon de 12 ans), le maire de Saint-Cannat, M. Paul Martin, prononce un discours émouvant :
  • Discours de Paul Martin (Saint-Cannat, 13 juin 1909)
     
 
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Discours de M. Martin-Jaubert (Lambesc, 1909)


« LAMBESC est en deuil, une catastrophe qui n'a pas de précédent en France vient de jeter dans la consternation et dans la misère le malheureux village que j'ai l'honneur d'administrer. Lambesc, si prospère, avant le malheureux événement, est maintenant anéanti.
Ayons tous du courage, surmontons le malheur et mettons-nous résolument à l'œuvre pour réparer les dommages de l'épouvantable catastrophe. Nous comptons pour cela sur le gouvernement et, en particulier, sur nos frères provençaux. Nous espérons qu'ils auront à cœur de venir en aide à notre population affligée qui est plongée dans la plus grande misère.
Aux familles éprouvées par les pertes cruelles des leurs, j'adresse, au nom de la ville de Lambesc, mes condoléances émues, et aux malheureux morts notre dernier adieu. »


 

 

La nuit du 11 juin 1909 à La Roque-d'Anthéron

 
Par Emmanuel-François de Florans (1877-1916) 
« LE 11 JUIN1909, vers 9 h 17, me trouvant dans une des jacobines nord du château de La Roque, le vent d'orage soufflant déjà, une brusque rafale comme un cri de détresse traverse la vallée est-ouest et le cube du château, orienté sur ses quatre faces, est secoué sud-nord. [...]
Secoué sous le toit frémissant de ce massif castel, j'avais le choix entre la mort debout ou la descente tête première ou pieds devant par la fenêtre. J'attendis la fin dans ma chambrette. Quelques minutes après, je trouvais le village dans la rue, pierres et gens ! Je dois à mes compatriotes cette justice : le premier moment de stupeur passé, ils avaient recouvré leur sang-froid ; on se heurte, on se coudoie : "N'avez-vous rien ? Ma maison est fendue, murs et plafonds, et nous sommes sortis en courant ! Quelle peur ! Nous l'avons échappé belle !"
Nous l'avons échappé belle, c'est vraiment le mot de la situation, car, deux secondes plus tard, La Roque n'était plus ! À tâtons, sous un ciel jaloux de ses étoiles, on visite les immeubles les plus endommagés, et cette promenade dans la pénombre a quelque chose de sinistre elle-même. De temps à autre tombe un plâtras, se détache une grosse pierre. Et c'est une panique nouvelle. La pierre faisait le bruit !
 
L'extérieur du château de La Roque ne laisse pas deviner
les dégâts considérables dont l'intérieur a souffert.

(Coll. part.)

Le haut La Roque est très éprouvé : le Roquassier eut là l'impression de ce qui s'en va. Les murs antiques que les pères des anciens avaient vu debout, attestant le vieux village, sont maintenant épaves d'un passé aboli ; cinq siècles de bons services ne sauvent pas le moulin à huile de la lézarde formidable, ses voûtes énormes ne résistent point aux convulsions de cette terre qui lui prodigua ses olives ; la coquette mairie et sa blanche façade mutilée voient, l'horloge à moitié démolie, un trou béant faire office de cadran et l'aiguille, griffe muette, indiquer l'heure sinistre.
La foule lentement se retire, les uns regagnent leurs maisons. Mais ces demeures qui les ont vu naître offrent-elles maintenant la solidité nécessaire ? Ne vaut-il pas mieux les déserter pour un abri plus sûr ? Alors commence l'exode vers les bastidons de la plaine. Chacun se loge où et comme il peut, chemineau du tremblement de terre, sous les hangars et dans les granges, et sur les aires, le plus déshérité pratique le camping ! La triste veillée se poursuit entre ceux qui tremblent et ceux qui prennent sur eux d'encourager. Une angoisse indicible étreint tous les cœurs. Le sinistre est-il limité à La Roque ? Nos pauvres voisins ne sont-ils pas plus durement frappés ? Enfin voici le jour qui luit... mais pourquoi cette lueur falote éclaire-t-elle le ciel blafard ? Le soleil se refuse à illuminer le lamentable spectacle. La campagne est morne. On dirait que, dès l'heure tragique, la vie universelle a suspendu son cours. L'oiseau ne chante pas. Le rossignol s'est tu. La nature prend le deuil de sa propre infortune. Quand arrivent les terribles nouvelles : Rognes, l'antique Rognes est détruit, Saint-Cannat en partie écroulé, Lambesc moyenâgeux cruellement atteint ! Effaçons-nous devant le désastre d'alentour.
Témoins historiques des âges écoulés, le pesant château de La Roque, bardé de fer sur l'assise de rochers qui filent jusqu'à Silvacanne, la vieille abbaye des moines de Citeaux, en ont tant vu passer de choses ici-bas, que la plus terrible secousse enregistrée par notre Midi vingt fois séculaire ne le a que légèrement émus : philosophie, résignation de pierres éloquentes, notre effort sera de vous imiter sans que de nous puissent être redits les vers du poètes :
 
Si fractus illabatur orbis
Impavidum ferient ruinae [1]...
 
[1] « La voûte du ciel s'écroulerait que ses débris le frapperaient sans l'étonner. » (Horace [65 av. J.C. - 8 av. J. C.], III. Od. III. 7)
 
 
 
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Discours de Georges Mastier, préfet des Bouches-du-Rhône (Lambesc, 1909)

 
« Mesdames, messieurs,
J'ai le pénible devoir d'associer le gouvernement de la République à la souffrance que cause la catastrophe qui vient de frapper notre région.
D'autres communes pleurent aussi leurs morts. Je ne peux me trouver partout, mais d'ici ─ Lambesc me le permettra ─ je tiens à leur adresser un dernier adieu.
Que dire d'un pareil désastre ? En face d'une douleur si terrible, en face d'une telle catastrophe, c'est l'écrasement complet, c'est la stupéfaction.
Il faudra cependant nous ressaisir et songer à vivre encore. Ceux qui restent ont de grands devoirs à accomplir ; il va falloir se mettre à la reconstruction de vos habitations détruites. Demain, Lambesc, Rognes, Saint-Cannat, devront encore s'élever. Pour accomplir cela, il faut d'abord que vous le vouliez, mais il vous faut encore des secours. Ces secours, vous pouvez en être certains, ne vous manqueront pas. »
 
 
 
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Les funérailles de Lambesc (13 juin 1909)

 
Une grande foule se presse devant le cimetière de Lambesc à l'heure des obsèques des quatorze victimes. Tous les magasins se sont fermés. Le cortège funèbre part de l'hôpital de Lambesc où de nombreuses personnes sont massées.
Une délégation des instituteurs des Bouches-du-Rhône est présente, une autre des institutrices du domaine de Caire, l'Union agricole de Charleval, la municipalité de Charleval aussi.
Parmi les personnalités présentes figurent :
Henri Estienne, maire
de Pélissanne. 
Cliché Héry. DR.
Georges Mastier, préfet des Bouches-du-Rhône ;
Camille Pelletan, député ;
Louis Alexis, conseiller général du canton de Lambesc ;
Auguste Girard, conseiller général du canton de Salon ;
M. Estienne, maire de Pélissanne ;
M. Martin-Jaubert, maire de Lambesc ;
M. Terrot de la Valette, procureur de la République à Aix ; 
Émile Grimaud, sous-préfet de l'arrondissement d'Aix.
Trois discours émouvants seront prononcés en cette circonstance :

 
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Liste des victimes du tremblement de terre de 1909

 
LAMBESC (14 morts)

1. CASTINEL Isabelle, 8 ans
2. CHAUVET Paul, 3 ans
3. CLOS Valentine, épouse POUGAUD, 40 ans
4. GINOUX Joseph, 6 ans
5. GUÈS Clarice, épouse CHAUVET, 28 ans
6. JOSUAN Rosalie, 73 ans
7. MATHERON Augustin, 13 ans
8. PHILIP Abel, 18 ans
9. PHILIP Célina, 11 ans
10. PHILIP Adélie, 10 ans
11. PHILIP Juliette, 5 ans
12. RABARIN Félicie, épouse MAURIN, 45 ans
13. REY Lucie, époux GINOUX, 40 ans
14. ROUX Marius, 17 ans

 

Pélissanne (4 morts)

15. CASTELLAS Sophie, 9 ans
16. DEYNÈS Virginie, 82 ans
17. MOISEAU (masc.), 35 ans
18. ROMAN Lucie, 23 ans

 

Puy-Sainte-Réparade (Le) (2 morts)

19. LONG Léonie
20. LONG Albertine

 

ROGNES (14 morts)

21. AUDIBERT Marius, 61 ans
22. BARAGIS Marie, épouse REYNIER, 52 ans
23. BENENTENDI Charles, 62 ans
24. CAIRE Louise Marie, épouse REYNAND, 43 ans
25. CALLIER Apollonie, épouse PIN, 68 ans
26. ELLENA Marie, épouse ROSSO 60 ans
27. FAVIER Marie, épouse NOL, 43 ans
28. GRIOSEL Joseph, 36 ans
29. ISOARD Désiré Sextius, époux MAURIN, 74 ans
30. MICHEL Marie, veuve ROUMAN, 67 ans
31. REYNAND Armel, 3 ans
32. ROSSO Étienne, époux ELLENA, 64 ans
33. ROSSO Lucie, 26 ans
34. ROUMAN Baptistin, 43 ans

 

SAINT-CANNAT (10 morts)

35. ARMIEUX Basile, 50 ans
36. BARRE Édouard Marius, 14 ans
37. BAUSSAN Éléonore, 72 ans
38. BESSONE Antoine, 35 ans
39. DUBOIS Charles, 83 ans
40. LAUGIER Sylvain Honoré, 48 ans
41. PASTORE Marie, épouse ARMIEUX, 44 ans
42. PELLEGRIN Denis, 69 ans
43. ROMIEUX Alexandre Louis, 12 ans
44. SAVIGNAC Jean, 67 ans

 

Vernègues (2 morts)

45. BELON, veuve
46. MICHEL Louis



 

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Les funérailles de Rognes (13 juin 1909)

 
Rognes procéda à l'inhumation de ses quatorze victimes lors d'une cérémonies imposante. La tristesse accompagnait le village venus rendre un dernier hommage à ses enfants. Dans le cortège se trouvait une délégation du conseil municipal d'Aix, M. Guitton, adjoint au maire de Rognes, et Louis Alexis, conseiller général du canton de Lambesc. L'absoute fut prononcée par l'abbé Reynaud, archiprêtre de la cathédrale d'Aix.
Deux discours furent prononcés dans le cimetière, face aux cercueils :

 

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Discours de Louis Alexis (Rognes, 1909)

 
 
« MESSIEURS,
L'heure n'est pas aux longs discours. Les grandes douleurs sont muettes. Et c'est, en effet, une douleur immense que celle qui étreint nos cœurs depuis deux jours et qui éclate en ce moment dans toutes ces poitrines et fait couler tant de larmes.
Comment ne pas être angoissé, comment retenir ses larmes en présence d'un pareil désastre, en face de tant de ruines, de tant de désolation, de tant de deuils ?
Ô destin implacable et cruel ! à quoi t'a servi de transformer les coquettes et riantes communes de ce magnifique canton en vastes nécropoles, en champs de dévastation et de mort ?
Des familles, avant-hier encore heureuses, sont aujourd'hui plongées, par ta faute, dans le plus profond désespoir. Avant de goûter un repos bien mérité, après une journée de dur labeur, le père venait, comme de coutume, d'embrasser affectueusement ses enfants, et la mère avait déposé sur leur front le baiser de son âme et de son cœur.
Pour quelques-uns, ce furent les dernières caresses, les derniers baisers !
En quelques secondes, la mort stupide glaça leurs lèvres, brisant à jamais le cœur de ceux qui survivaient.
Devant cette épouvantable catastrophe, devant ce deuil général, les partis se sont confondus, les divisions politiques se sont effacées et nous nous trouvons, à l'heure actuelle, en présence d'une population unie dans le malheur par la souffrance et par le deuil.
C'est, nous devons le reconnaître, la façon la plus noble et la plus digne d'honorer les victimes que nous pleurons. Puisse cette union persister et se perpétuer, dans l'intérêt de tous.
N'oublions pas que la plus étroite concorde nous sera toujours nécessaire pour mener à bien l'œuvre qui nous incombe à cette heure, à savoir la reconstruction, dans le plus bref délai possible, de nos habitations en ruines. Nous avons le droit de compter, à cet effet, sur les pouvoirs publics, qui ne nous abandonneront pas à notre triste sort ; mais nous fondons aussi des espérances sur les sentiments de solidarité humaine qui ne manquent jamais de se manifester à l'occasion de désastres pareils à celui que nous déplorons.
Comme représentant de ce canton à l'assemblée départementale, je n'aurai cesse ni repos que le jour où je vous aurai donné toute la mesure de mon vieil attachement à cette commune et de mon dévouement à vos intérêts.
Haut les cœurs, maintenant, et reprenons courage ! Au nom de M. le Préfet des Bouches-du-Rhône, au nom du Conseil général, en mon nom personnel, j'adresse les plus profondes et les plus vives condoléances aux familles éprouvées et je salue la dépouille des malheureux qui vont dormir dans cet asile leur éternel sommeil. »
 
 
 
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La nuit du 11 juin 1909 à Rognes

 
Par Marie Tay, témoin oculaire
 
« Quand nous eûmes compris que notre maison ne s'écroulait pas sur nous, nous sortîmes en toute hâte, poursuivis par le bruit sinistre des derniers murs qui s'effondraient. Nous courions vers la campagne, loin du village qui, comme un immense château de cartes, s'affaissait graduellement. Nous allions, au devant de nous, épouvantés, craignant à tout instant de voir s'ouvrir la terre et d'être engloutis, car nous n'étions pas remis de la secousse qui avait ébranlé le sol sous nos pieds.
De temps à autre, accouraient comme des fous des hommes en chemise, un falot à la main, nous demandant : « N'avez-vous pas vu ma femme ? - N'avez-vous pas vu mes enfants ? » et c'étaient de toutes parts des gémissements et des cris de douleur. Y avait-il des morts ? Y avait-il des blessés ? L'horrible nuit gardait son secret. En s'éboulant, les vieilles maisons emportaient peut-être une victime, et la terre, jusque-là si riante et fertile, la terre de Provence, chantée par les poètes, nous rejetait de son sol. C'était horrible, horrible !
Attirés cependant par l'âme de la maison, nous revenons près d'elle ; nous venons voir si, parmi ces ruines amoncelées, il n'est pas de créature qui respire encore ; et au milieu de la nuit, les tristes nouvelles se colportent : l'on vient de sortir un tel de dessous les décombres, il vit ; dans telle rue, il y a un mort, dans telle autre une morte ; là, dans cette maison en angle, toute une famille est renfermée ; plus haut, une autre agonise ; ici, ce sont des appels désespérés ; là plane un silence de mort. De temps en temps, c'est la chute d'un toit ou d'un mur, puis le silence et l'obscurité recouvrent toute chose de leur voile et de leur mystère.
Une angoisse douloureuse nous étreint. Notre poitrine est sèche ; notre gorge, où s'est arrêtée la poussière des vieux murs qui ont failli nous écraser, notre gorge est prise d'un âcre picotement, mais la détresse morale que nous éprouvons est plus forte que la peine physique.
En face de nous se dresse en éventail menaçant un pigeonnier à moitié démoli, et à côté gît un amas de pierres, tombeau d'une morte. De quel côté que se portent nos regards et notre pensée, c'est la désolation, c'est une vision d'horreur et d'épouvante !
Peu à peu le jour luit et, semblables à des apparitions fantomales, drapés dans leurs couvertures blanches, les yeux dilatés par l'effroi, les lèvres agitées par un frémissement nerveux, tous courent de groupe en groupe, secoués par cette danse de Saint-Guy que le tremblement de terre leur a imprimée. Ils s'inquiètent de l'un et de l'autre : l'homme va à la recherche de son semblable, et c'est alors la procession mortuaire qui commence : portés silencieusement dans des linceuls, les cadavres s'alignent et se suivent. Quel lugubre défilé !
Et lorsque nous voulons rentrer dans nos demeures, une autre terreur nous saisit : ne s'écrouleront-elles pas sur nos têtes comme tant d'autres qui ont disparu dans la nuit ? Car l'impression dominante causée par le tremblement de terre, c'est la crainte que ça recommence. Et dans sa maison, dans ce home cher à tant de titres, l'on ne se sent plus en sûreté, épouvantable impression ! Toutes les portes sont calées et l'on n'ose les secouer ; toutes les lézardes semblent des feneêtres mençant d'entraîner la maison elle-même.
Et ceux qui n'en ont plus, les malheureux, regardent d'un air hébété, les yeux vagues, ces amas de pierres et de poutres qui furent leurs demeures, l'endroit où s'abritèrent leurs joies, leurs douleurs, où leur père et leur mère rendirent le dernier soupir. Ils cherchent à sortir de ces décombres leur meubles rustiques, les instruments de leur travail, et un autre exode commence : celui des choses après celui des êtres.
L'affluence des curieux et des touristes, les travaux de démolition causent durant tout le jour une animation incessante à travers le village dévasté mais, lorsque, à la nuit, tout le monde a regagné le campement, que par aucune fenêtre ne filtre un rais de lumière, l'impression funèbre qui s'en dégage es accablante. L'on pense aux villes d'Italie ensevelies sous la lave ; l'on pense à Reggio de Calabre, parce que chez nous comme à Reggio, si la cité est détruite, la vie y palpite encore. »

Photographie : Cliché Beaudoin. DR.

Source : GénéProvence

 

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