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Tremblement de
terre en Provence.
«
Dormez en paix, pauvres victimes de l'implacable destin, votre souvenir
ne nous quittera pas et demeurera en nous comme un deuil éternel que
nous transmettrons aux générations futures. » (P. Martin, Saint-Cannat,
13 juin 1909)
Vendredi 11 juin 1909.
Une date qui restera éternellement
dans la mémoire des Provençaux. 21 h 19 : heure atroce où la terre
défigurera de manière définitive la gaieté provençale et fera entrer notre
région dans un siècle dur, cinq ans avant le reste de la France.
Les communes moins touchées par le tremblement
de terre de 1909
Puyricard compte
de nombreuses maisons lézardées. Les
fermes à proximité du vieux château sont
particulièrement endommagées.
À Pertuis, ville très éprouvée, les
maisons touchées constituaient encore,
naguère, un danger permanent pour la
sécurité.
On croyait
Mallemort indemne, tandis qu’il a été
fortement éprouvé. Les lézardes des
maisons ébranlées s’accentuaient tous
les jours, de sorte que les familles
désertaient en masse ces foyers
dangereux.
À Éguilles,
l’église et le château sont en très
piteux état et les maisons ne valent
guère mieux.
Comme Pélissanne,
Lambesc et Saint-Cannat, la commune de
Venelles a perdu son vieux clocher, et
tout le haut du village menace ruine.
Au
Puy-Sainte-Réparade, où les dégâts,
surtout dans la campagne, sont
importants, les obsèques de Mme Léonie
Long et de Mlle Albertine Long ont été
purement civiles. Elles ont donné lieu à
une imposante manifestation. Tous les
libres penseurs de la région,
l’églantine rouge à la boutonnière,
avaient tenu à accompagner jusqu’à leur
dernière les deux malheureuses femmes.
M. Artaud, président du Conseil général
et maire de cette commune, a prononcé au
cimetière un discours ému dans lequel il
a rappelé la vie toute d’honnêteté des
deux victimes.
Le magnifique
château de La Barben, rendez-vous des
touristes de la contrée, et le village,
n’ont pas été épargnés.
À Alleins, les
dommages sont considérables. C’est de
cette commune que sont partis à
destination de Vernègues les courageux
citoyens Ernest Arlaud, Marius Arlaud,
Paul Pellegrin, Jules Mandine, Émile
Michel, Jules Viaud, Albert-Laurent
Brussey, Auguste Flon, Georges Von Loo,
Casimir Dumas, Marius Villaron, Auguste
Décanis, Jules Bompuis, Baptistin Busson,
Brian, Charles Galon, qui ont tous reçu
les félicitations du gouvernement.
À Mouriès, beaucoup de maisons sont
lézardées, mais c’est surtout l’église
et aussi le clocher qui sont le plus
éprouvés. Ces deux édifices
constituaient un véritable danger pour
la sécurité publique ; aussi en a-t-on
interdit l’accès aux habitants.
À
Meyrargues et à Peyrolles, les dégâts
sont assez élevés. Dans cette dernière
commune, les écoles et la gendarmerie
ont été sérieusement endommagées.
À Jouques et à
Saint-Paul-les-Durance, ce sont
également les écoles qui ont le plus
souffert.
Les communes de Lançon, Sénas, Lamanon,
Eyguières, Aureille, Port-Saint-Louis,
Istres, Les Baux, Tholonet, Saint-Marc,
Vauvenargues, Saint-Chamas, Ventabren,
Saint-Estève, Charleval, Cornillon,
Miramas, Grans, La Fare, Châteauneuf,
Meyreuil, Saint-Antonin, ont eu quelques
dégâts, mais grande fut la panique, dans
toutes ces localités, car les habitants
apeurés redoutaient la continuation des
terrifiantes secousses.
Légendes :
1. ARTAUD, maire du Puy-Sainte-Réparade.
2. L’église de Venelles après le
tremblement de terre.
************
Discours de M. Guitton, adjoint à la mairie de
Rognes (13 juin 1909)
« AU
NOM DU Conseil municipal et de la
population tout entière de Rognes, le
coeur ému, j'adresse aux familles de nos
concitoyens, victimes du malheur qui
nous frappe tous, mes plus respectueuses
condoléances ; mais je veux aussi et
surtout adresser un suprême adieu à ceux
qu'une mort terrible a fauchés en pleine
jeunesse ou dans l'âge mûr, et que nous
venons d'accompagner à leur dernière
demeure.
Si la parole
humaine est impuissante à traduire les
sentiments qui nous oppressent en
certaines circonstances particulièrement
pénibles de la vie, c'est bien à cette
heure, et en face de ces quatorze
cercueils renfermant les restes de tout
ce qui fut cher à beaucoup d'entre nous,
et victimes du plus terrible et du plus
épouvantable des désastres.
Adieu, amis bien
chers ; votre mémoire ne sera point
oubliée parmi nous et vivra
éternellement dans les coeurs de ceux
qui vous pleurent et de tous ceux qui
viennent de vous accompagner au champ du
repos.
Encore une fois,
adieu et au revoir dans un monde
meilleur. »
************
Discours de Paul Martin (Saint-Cannat, 1909)
À
l'occasion des funérailles du 13 juin
1909. Dans le cimetière, Paul Martin,
maire de Saint-Cannat, déclare :
« CHERS
CONCITOYENS,
Quelles paroles pourraient traduire
l'émotion qui m'étreint en venant ici
saluer la dépouille mortelle des
malheureuses victimes qui ont trouvé une
si triste fin dans l'épouvantable
catastrophe dont nous sommes cruellement
atteints !
Dix cadavres, notre malheureux pays en
ruines, tel est le bilan de cette
horrible soirée !
Et vous,
chers infortunés, au nom du Conseil
municipal, au nom de la population tout
entière, je vous adresse un suprême et
dernier adieu. Dormez en paix, pauvres
victimes de l'implacable destin, votre
souvenir ne nous quittera pas et
demeurera en nous comme un deuil éternel
que nous transmettrons aux générations
futures.
Chers
concitoyens,
Devant
ces tombes encore ouvertes, jetons-nous
dans les bras les uns des autres,
oublions à jamais toutes nos divisions
et, frères dans le malheur, unissons nos
courages et nos énergies pour le
relèvement de notre cher pays
aujourd'hui si fatalement éprouvé. »
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Discours de Camille Pelletan (Lambesc, 1909)
«
C'EST UN DEUIL d'une
cruauté rare que celui qui nous amène
ici ; et le long défilé des cercueils
que nous venons de suivre montre assez
que le maheur s'est abattu sur ce pays
avec une atrocité exceptionnelle. Est-il
beaucoup de douleurs comparables à celle
que nous voyons autour de nous ? Quelle
effroyable désolation que celle de l'ami
que j'ai à côté de moi, et qui
accompagne à la fois tous ses enfants,
sauf un seul, jusqu'à la tombe où ils le
précèdent !
Voilà donc les férocités aveugles, les
crimes inconscients des forces aveugles
de la nature ! On ne peut plus se fier à
l'écorce même du globe : les maisons
chancelantes s'abattent sur la tête de
leurs malheureux habitants ; et il ne
reste de famille entières que quelques
infortunés pour lesquels la fatalité
fut, non pas clémente, mais impitoyable
en les épargnant, puisqu'ils ne restent
que pour pleurer ceux qui ont disparu,
et connaître ce que la douleur humaine a
de plus affreux.
Pour moi, que cette population a adopté
depuis plus d'un quart de siècle, qui
compte ici tant de vieux amis, qui ne
veux plus y connaître d'ennemis et qui
ne puis que me sentir ici de la famille,
surtout aux heures du malheur et des
désolations, ai-je besoin de dire
combien je suis atteint jusqu'au fond du
coeur, secoué jusqu'aux dernières fibres
de mon être, par les coups implacables
que la destinée vient de frapper sur ce
pays auquel je suis indissolublement
attaché par des liens si profonds ?
Oui, l'acharnement du malheur a été si
atroce que vos douleurs, que nos
douleurs, ont trouvé un lointain écho et
qu'autour de ce cimetière, si loin que
la pensée peut porter, la France entière
s'associe à nos deuils. Ce serait un
faible soulagement à nos larmes, s'il
pouvait y avoir aucn soulagement pour
des larmes si amères. »
Photo : Camille Pelletan,
député de la deuxième circonscription
d'Aix-en-Provence, par Eugène Pirou
(1841-1909).
************
La nuit du 11 juin 1909 à Salon
Texte d'Albert-Émile Sorel
(1876-1938), témoin du tremblement de
terre.
« J'ÉTAIS en
Provence, depuis trois mois bientôt, en
pleine campagne, à peu de distance de la
coquette cité de
Salon,
et j'habitais un « mas » patiné par les
siècles auquel conduisait un petit
chemin delicieusement champêtre et que
dominait un bois de pins. Devant moi,
des prés ; la verdure des herbes hautes
ondulait aux pieds des mûriers, des
pêchers, dont les branches portaient des
fruits orgueilleux qui brillaient ;
derrière une olivette mouvante, la ville
détachait ls tourelles de son château et
son antique église sur un ciel limpide,
et les collines harmonieuses dessinaient
leur profil attique.
Nul paysage n'est
mieux fait pour le silence de
l'enchantement nocturne. Dès que le
monde se couvre de ses voiles, les
astres s'allument et scintillent ainsi
que des regards attendris ; les
rainettes chantent une mélopée charmante
et les arbres murmurent pour raconter
des légendes et des féeries. C'est la
beauté unie à la splendeur du
recueillement.
Ces lieux devaient
devenir, pendant quelques heures, le
décor d'un spectacle dont le souvenir
m'obsède. Après une journée brûlante, le
soleil était descendu plus morne que de
coutume. pas un souffle de vent
n'ébranlait l'espace. Cependant, le
calme régnait. Dans la salle à manger de
campagne, je goûtais la détente qui
succède aux après-midi ardentes de l'été
méridional. 9h15 venaient de sonner au
lointain, sur la tour de la ville ; des
bruits familiers retentissaient dans la
maison, et, subitement, un vacarme de
vaisselle qui tombe, un plancher qui
fléchit, une suspension secouée qui se
met à décrire un cercle fantastique, un
grondement qui se prolonge, qui
augmente, qui assourdit, des murs qui
craquent, des meubles qui grincent, qui
roulent sur le sol ; enfin le fracas
d'un bombardement, quelque chose comme
un obus qui éclate. Une voix, à mes
côtés, prononce ces mots : « Un
tremblement de terre ! » Que s'est-il
passé ? J'ai couru au premier étage,
j'ai arraché des enfants en pleurs de
leurs lits, j'ai dégringolé des marches,
ouvert une lourde porte et je me suis
trouvé dehors, sur un sol mouvant. Cela
n'avait duré que vingt secondes ; il y a
de ces instants où les forces se
centuplent.
Maintenant,
l'ombre opaque nous enveloppait. la
nature s'était tue ; elle palpitait
encore, toutefois, pareille à la marée
qui vient de briser ses flots sur un
récif et qui se retire pour calmer sa
fureur. Allions-nous voir de nouvelles
vagues de terre se soulever ? Le globe
allait-il s'entrouvrir pour un
egloutissement des hommes et des choses
? Une immense clameur s'élevait
d'alentour, à des kilomètres à la ronde
; une clameur lamentable, des
gémissements fous, des appels désespérés
se traînaient à travers la nuit et
montaient jusqu'à nous. Il fallut
rentrer dans la maison où chaque pas
sonnait dans l'écho plus sonore,
éteindre les lumières, par crainte d'un
incendie, et trouver des vêtements et du
secours, ca, de partout, on se sauvait,
hagard, désordonné, devant ce
tourbillon, ce remous du monde, qui
semblait réclamer sa proie.
Peu à peu, les
clameurs s'atténuaient. On entendait
parfois comme un sanglot. Les paysans
soupçonneux commençaient à calculer les
pertes probables et rentraient dans
leurs cuisines pour y chercher les
restes de leur repas. Les minutes se
succédaient, interminables, coupées par
un mot, prononcé d'intervalle en
intervalle et qui résonnait lugubrement.
Nous n'avions pas
songé tout de suite aux bêtes : les
chevaux furent sortis de l'écurie dans
laquelle s'étaient réfugiés deux chiens
apeurés et un chat qui miaulait
désespérement. On les conduisit dans
l'allée, sous les pins, désormais notre
asile ; une lourde bâche, attachées à
quatre troncs noueux, pouvait à la
rigueur nous protéger contre la pluie
menaçante. Une lampe éclairait cette
crèche improvisée, où reposaient sur le
sol, inquiets, des femmes et des
enfants. Des nuages encombraient la
voûte céleste au fond de laquelle
pleuraient de rares étoiles, dont
l'éclat était tamisé par une brume
opaque. Un cours d'eau bavardait, et
chacun s'imaginait entendre le son des
cloches et le roulement des tambours,
soulignés par le clairon d'alarme, et
s'attendait à voir monter des lueurs
sinistres d'une ville subitement
éteinte.
Une femme
déclarait que la prédiction en avait été
faite pour cette heure même. Puis, les
chevaux piaffèrent ; la fraîcheur qui
précède l'aube humectait les prairies
d'une rosée précoce ; un chien grogna et
un rossignol soupira amoureusement.
Le lendemain, le
soleil envoyait ses longs rayons sur le
pays ému. L'aurore se levait avec un
sourire pâle, de son lit d'ocre et d'or
; la vieille maison restait debout ; les
arbres antiques avaient résisté au choc.
Je me rendis à Salon. La ville était
bouleversée ; les murs lézardés
s'écroulaient ; des objets en désordre
jonchaient les rues, et la foule, en
larmes, criait désespérément. Sur la
place, les habitants étaient couchés
pêle-mêle ; des visages résignés vous
considéraient avec stupéfaction ;
d'autres, hébétés, vous imploraient :
personne n'avait plus confiance dans son
foyer. La nature l'avait secoué, brisé,
piétiné ; les églises elles-mêmes
n'étaient point épargnées. Quelques
façades subsistaient ; l'intérier
n'était plus qu'un mélange confus de
plâtras, de poutres, de miettes sans
noms. Beaucoup de personnes furent ainsi
anéanties, et ceux que la ruine avait
atteints se promenaient, impassibles,
cachant sous leur figure indifférente le
chaos de leur âme : des masques qui
devaient tomber bientôt comme les
façades des maisons. Toute la tragédie
de l'existence bourgeoise et provinciale
se déroulait en épisodes simples et se
manifestait par des dévouements qui
touchaient à la grandeur par leur
spontanéité. Des enfants naquirent cette
nuit-là, dehors, sur la place ou dans la
rue, comme si, dès le seuil de la vie,
l'expérience de la misère et de
l'infirmité humaines devait leur être
révélée. »
************
Les funérailles de Saint-Cannat (13 juin 1909)
Les victimes de Saint-Cannat sont
inhumées le 13 juin à 17 heures au
cimetière du village.
Tous les habitants, sans la moindre
exception, sont présents.
Parmi les personnalités présentes
figurent :
Georges Mastier, préfet ;
Camille Pelletan, député ;
M. Estienne, maire de Pélissanne
;
M. Martin-Jaubert, maire de
Lambesc ;
M. Terrot de la Valette,
procureur de la république à Aix ;
Émile Grimaud, sous-préfet de
l'arrondissement d'Aix.
Alors que les dix cercueils sont alignés
(la plus jeune victime est un garçon de
12 ans), le maire de Saint-Cannat, M.
Paul Martin, prononce un discours
émouvant :
- Discours de Paul Martin
(Saint-Cannat, 13 juin 1909)
************
Discours de M. Martin-Jaubert (Lambesc, 1909)
«
LAMBESC
est en deuil, une catastrophe qui n'a
pas de précédent en France vient de
jeter dans la consternation et dans la
misère le malheureux village que j'ai
l'honneur d'administrer. Lambesc, si
prospère, avant le malheureux événement,
est maintenant anéanti.
Ayons
tous du courage, surmontons le malheur
et mettons-nous résolument à l'œuvre
pour réparer les dommages de
l'épouvantable catastrophe. Nous
comptons pour cela sur le gouvernement
et, en particulier, sur nos frères
provençaux. Nous espérons qu'ils auront
à cœur de venir en aide à notre
population affligée qui est plongée dans
la plus grande misère.
Aux
familles éprouvées par les pertes
cruelles des leurs, j'adresse, au nom de
la ville de Lambesc, mes condoléances
émues, et aux malheureux morts notre
dernier adieu. »
La nuit du 11 juin 1909 à La Roque-d'Anthéron
Par Emmanuel-François de Florans
(1877-1916)
« LE 11
JUIN1909, vers 9 h 17, me
trouvant dans une des jacobines nord du
château de La Roque, le vent d'orage
soufflant déjà, une brusque rafale comme
un cri de détresse traverse la vallée
est-ouest et le cube du château, orienté
sur ses quatre faces, est secoué
sud-nord. [...]
Secoué sous le toit frémissant de ce
massif castel, j'avais le choix entre la
mort debout ou la descente tête première
ou pieds devant par la fenêtre.
J'attendis la fin dans ma chambrette.
Quelques minutes après, je trouvais le
village dans la rue, pierres et gens !
Je dois à mes compatriotes cette justice
: le premier moment de stupeur passé,
ils avaient recouvré leur sang-froid ;
on se heurte, on se coudoie :
"N'avez-vous rien ? Ma maison est
fendue, murs et plafonds, et nous sommes
sortis en courant ! Quelle peur ! Nous
l'avons échappé belle !"
Nous l'avons échappé belle, c'est
vraiment le mot de la situation, car,
deux secondes plus tard, La Roque
n'était plus ! À tâtons, sous un ciel
jaloux de ses étoiles, on visite les
immeubles les plus endommagés, et cette
promenade dans la pénombre a quelque
chose de sinistre elle-même. De temps à
autre tombe un plâtras, se détache une
grosse pierre. Et c'est une panique
nouvelle. La pierre faisait le bruit !
 |
|
L'extérieur du château de
La Roque ne laisse pas
deviner
les dégâts considérables
dont l'intérieur a souffert.
(Coll. part.) |
Le haut La Roque est très éprouvé : le
Roquassier eut là l'impression de ce qui
s'en va. Les murs antiques que les pères
des anciens avaient vu debout, attestant
le vieux village, sont maintenant épaves
d'un passé aboli ; cinq siècles de bons
services ne sauvent pas le moulin à
huile de la lézarde formidable, ses
voûtes énormes ne résistent point aux
convulsions de cette terre qui lui
prodigua ses olives ; la coquette mairie
et sa blanche façade mutilée voient,
l'horloge à moitié démolie, un trou
béant faire office de cadran et
l'aiguille, griffe muette, indiquer
l'heure sinistre.
La foule lentement se retire, les uns
regagnent leurs maisons. Mais ces
demeures qui les ont vu naître
offrent-elles maintenant la solidité
nécessaire ? Ne vaut-il pas mieux les
déserter pour un abri plus sûr ? Alors
commence l'exode vers les bastidons de
la plaine. Chacun se loge où et comme il
peut, chemineau du tremblement de terre,
sous les hangars et dans les granges, et
sur les aires, le plus déshérité
pratique le camping ! La triste veillée
se poursuit entre ceux qui tremblent et
ceux qui prennent sur eux d'encourager.
Une angoisse indicible étreint tous les
cœurs. Le sinistre est-il limité à La
Roque ? Nos pauvres voisins ne sont-ils
pas plus durement frappés ? Enfin voici
le jour qui luit... mais pourquoi cette
lueur falote éclaire-t-elle le ciel
blafard ? Le soleil se refuse à
illuminer le lamentable spectacle. La
campagne est morne. On dirait que, dès
l'heure tragique, la vie universelle a
suspendu son cours. L'oiseau ne chante
pas. Le rossignol s'est tu. La nature
prend le deuil de sa propre infortune.
Quand arrivent les terribles nouvelles :
Rognes, l'antique Rognes est détruit,
Saint-Cannat en partie écroulé, Lambesc
moyenâgeux cruellement atteint !
Effaçons-nous devant le désastre
d'alentour.
Témoins historiques des âges écoulés, le
pesant château de La Roque, bardé de fer
sur l'assise de rochers qui filent
jusqu'à Silvacanne, la vieille abbaye
des moines de Citeaux, en ont tant vu
passer de choses ici-bas, que la plus
terrible secousse enregistrée par notre
Midi vingt fois séculaire ne le a que
légèrement émus : philosophie,
résignation de pierres éloquentes, notre
effort sera de vous imiter sans que de
nous puissent être redits les vers du
poètes :
Si fractus illabatur orbis
Impavidum ferient ruinae
[1]...
[1]
« La voûte du ciel s'écroulerait que ses
débris le frapperaient sans l'étonner. »
(Horace [65 av. J.C. - 8 av. J. C.],
III. Od. III. 7)
************
Discours de Georges Mastier, préfet des
Bouches-du-Rhône (Lambesc, 1909)
«
Mesdames, messieurs,
J'ai
le pénible devoir d'associer le
gouvernement de la République à la
souffrance que cause la catastrophe qui
vient de frapper notre région.
D'autres communes pleurent aussi leurs
morts. Je ne peux me trouver partout,
mais d'ici ─ Lambesc me le permettra ─
je tiens à leur adresser un dernier
adieu.
Que
dire d'un pareil désastre ? En face
d'une douleur si terrible, en face d'une
telle catastrophe, c'est l'écrasement
complet, c'est la stupéfaction.
Il
faudra cependant nous ressaisir et
songer à vivre encore. Ceux qui restent
ont de grands devoirs à accomplir ; il
va falloir se mettre à la reconstruction
de vos habitations détruites. Demain,
Lambesc, Rognes, Saint-Cannat, devront
encore s'élever. Pour accomplir cela, il
faut d'abord que vous le vouliez, mais
il vous faut encore des secours. Ces
secours, vous pouvez en être certains,
ne vous manqueront pas. »
************
Les funérailles de Lambesc (13 juin 1909)
Une grande foule se presse devant le
cimetière de Lambesc à l'heure des
obsèques des quatorze victimes. Tous les
magasins se sont fermés. Le cortège
funèbre part de l'hôpital de Lambesc où
de nombreuses personnes sont massées.
Une délégation des instituteurs des
Bouches-du-Rhône est présente, une autre
des institutrices du domaine de Caire,
l'Union agricole de Charleval, la
municipalité de Charleval aussi.
Parmi les personnalités présentes
figurent :
 |
Henri Estienne, maire
de Pélissanne.
Cliché Héry.
DR. |
Georges Mastier, préfet des
Bouches-du-Rhône ;
Camille Pelletan, député ;
M. Estienne, maire de Pélissanne
;
M. Martin-Jaubert, maire de
Lambesc ;
M. Terrot de la Valette,
procureur de la République à Aix ;
Émile Grimaud, sous-préfet de
l'arrondissement d'Aix.
Trois discours émouvants seront
prononcés en cette circonstance :
************
Liste des victimes du tremblement de terre de
1909
LAMBESC (14 morts)
1. CASTINEL
Isabelle, 8 ans
2. CHAUVET
Paul, 3 ans
3. CLOS
Valentine, épouse POUGAUD,
40 ans
4. GINOUX
Joseph, 6 ans
5. GUÈS
Clarice, épouse CHAUVET,
28 ans
6. JOSUAN
Rosalie, 73 ans
7. MATHERON
Augustin, 13 ans
8. PHILIP
Abel, 18 ans
9. PHILIP
Célina, 11 ans
10. PHILIP
Adélie, 10 ans
11. PHILIP
Juliette, 5 ans
12. RABARIN
Félicie, épouse MAURIN,
45 ans
13. REY
Lucie, époux GINOUX,
40 ans
14. ROUX
Marius, 17 ans
Pélissanne (4 morts)
15. CASTELLAS
Sophie, 9 ans
16. DEYNÈS
Virginie, 82 ans
17. MOISEAU
(masc.), 35 ans
18. ROMAN
Lucie, 23 ans
Puy-Sainte-Réparade (Le) (2 morts)
19. LONG
Léonie
20. LONG
Albertine
ROGNES (14 morts)
21. AUDIBERT
Marius, 61 ans
22. BARAGIS
Marie, épouse REYNIER,
52 ans
23. BENENTENDI
Charles, 62 ans
24. CAIRE
Louise Marie, épouse REYNAND,
43 ans
25. CALLIER
Apollonie, épouse PIN, 68 ans
26. ELLENA
Marie, épouse ROSSO
60 ans
27. FAVIER
Marie, épouse NOL,
43 ans
28. GRIOSEL
Joseph, 36 ans
29. ISOARD
Désiré Sextius, époux MAURIN,
74 ans
30. MICHEL
Marie, veuve ROUMAN,
67 ans
31. REYNAND
Armel, 3 ans
32. ROSSO
Étienne, époux ELLENA,
64 ans
33. ROSSO
Lucie, 26 ans
34. ROUMAN
Baptistin, 43 ans
SAINT-CANNAT (10 morts)
35. ARMIEUX
Basile, 50 ans
36. BARRE
Édouard Marius, 14 ans
37. BAUSSAN
Éléonore, 72 ans
38. BESSONE
Antoine, 35 ans
39. DUBOIS
Charles, 83 ans
40. LAUGIER
Sylvain Honoré, 48 ans
41. PASTORE
Marie, épouse ARMIEUX,
44 ans
42. PELLEGRIN
Denis, 69 ans
43. ROMIEUX
Alexandre Louis, 12 ans
44. SAVIGNAC
Jean, 67 ans
Vernègues (2 morts)
45. BELON,
veuve
46. MICHEL
Louis
************
Les funérailles de Rognes (13 juin 1909)
Rognes procéda à l'inhumation de ses
quatorze victimes lors d'une cérémonies
imposante. La tristesse accompagnait le
village venus rendre un dernier hommage
à ses enfants. Dans le cortège se
trouvait une délégation du conseil
municipal d'Aix,
M. Guitton, adjoint au maire de Rognes,
et
Louis Alexis, conseiller
général du canton de Lambesc. L'absoute
fut prononcée par l'abbé Reynaud,
archiprêtre de la cathédrale d'Aix.
Deux discours furent prononcés dans le
cimetière, face aux cercueils :
************
Discours de Louis Alexis (Rognes, 1909)
«
MESSIEURS,
L'heure n'est pas aux longs discours.
Les grandes douleurs sont muettes. Et
c'est, en effet, une douleur immense que
celle qui étreint nos cœurs depuis deux
jours et qui éclate en ce moment dans
toutes ces poitrines et fait couler tant
de larmes.
Comment ne pas être angoissé, comment
retenir ses larmes en présence d'un
pareil désastre, en face de tant de
ruines, de tant de désolation, de tant
de deuils ?
Ô destin implacable et cruel ! à quoi
t'a servi de transformer les coquettes
et riantes communes de ce magnifique
canton en vastes nécropoles, en champs
de dévastation et de mort ?
Des familles, avant-hier encore
heureuses, sont aujourd'hui plongées,
par ta faute, dans le plus profond
désespoir. Avant de goûter un repos bien
mérité, après une journée de dur labeur,
le père venait, comme de coutume,
d'embrasser affectueusement ses enfants,
et la mère avait déposé sur leur front
le baiser de son âme et de son cœur.
Pour quelques-uns, ce furent les
dernières caresses, les derniers baisers
!
En quelques secondes, la mort stupide
glaça leurs lèvres, brisant à jamais le
cœur de ceux qui survivaient.
Devant cette épouvantable catastrophe,
devant ce deuil général, les partis se
sont confondus, les divisions politiques
se sont effacées et nous nous trouvons,
à l'heure actuelle, en présence d'une
population unie dans le malheur par la
souffrance et par le deuil.
C'est, nous devons le reconnaître, la
façon la plus noble et la plus digne
d'honorer les victimes que nous
pleurons. Puisse cette union persister
et se perpétuer, dans l'intérêt de tous.
N'oublions pas que la plus étroite
concorde nous sera toujours nécessaire
pour mener à bien l'œuvre qui nous
incombe à cette heure, à savoir la
reconstruction, dans le plus bref délai
possible, de nos habitations en ruines.
Nous avons le droit de compter, à cet
effet, sur les pouvoirs publics, qui ne
nous abandonneront pas à notre triste
sort ; mais nous fondons aussi des
espérances sur les sentiments de
solidarité humaine qui ne manquent
jamais de se manifester à l'occasion de
désastres pareils à celui que nous
déplorons.
Comme représentant de ce canton à
l'assemblée départementale, je n'aurai
cesse ni repos que le jour où je vous
aurai donné toute la mesure de mon vieil
attachement à cette commune et de mon
dévouement à vos intérêts.
Haut les cœurs, maintenant, et reprenons
courage ! Au nom de M. le Préfet des
Bouches-du-Rhône, au nom du Conseil
général, en mon nom personnel, j'adresse
les plus profondes et les plus vives
condoléances aux familles éprouvées et
je salue la dépouille des malheureux qui
vont dormir dans cet asile leur éternel
sommeil. »
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La nuit du 11 juin 1909 à Rognes
Par Marie Tay, témoin oculaire
« Quand
nous eûmes compris que notre maison ne
s'écroulait pas sur nous, nous sortîmes
en toute hâte, poursuivis par le bruit
sinistre des derniers murs qui
s'effondraient. Nous courions vers la
campagne, loin du village qui, comme un
immense château de cartes, s'affaissait
graduellement. Nous allions, au devant
de nous, épouvantés, craignant à tout
instant de voir s'ouvrir la terre et
d'être engloutis, car nous n'étions pas
remis de la secousse qui avait ébranlé
le sol sous nos pieds.
De temps à autre, accouraient comme des
fous des hommes en chemise, un falot à
la main, nous demandant : « N'avez-vous
pas vu ma femme ? - N'avez-vous pas vu
mes enfants ? » et c'étaient de toutes
parts des gémissements et des cris de
douleur. Y avait-il des morts ? Y
avait-il des blessés ? L'horrible nuit
gardait son secret. En s'éboulant, les
vieilles maisons emportaient peut-être
une victime, et la terre, jusque-là si
riante et fertile, la terre de Provence,
chantée par les poètes, nous rejetait de
son sol. C'était horrible, horrible !
Attirés
cependant par l'âme de la maison, nous
revenons près d'elle ; nous venons voir
si, parmi ces ruines amoncelées, il
n'est pas de créature qui respire encore
; et au milieu de la nuit, les tristes
nouvelles se colportent : l'on vient de
sortir un tel de dessous les décombres,
il vit ; dans telle rue, il y a un mort,
dans telle autre une morte ; là, dans
cette maison en angle, toute une famille
est renfermée ; plus haut, une autre
agonise ; ici, ce sont des appels
désespérés ; là plane un silence de
mort. De temps en temps, c'est la chute
d'un toit ou d'un mur, puis le silence
et l'obscurité recouvrent toute chose de
leur voile et de leur mystère.
Une angoisse douloureuse nous étreint.
Notre poitrine est sèche ; notre gorge,
où s'est arrêtée la poussière des vieux
murs qui ont failli nous écraser, notre
gorge est prise d'un âcre picotement,
mais la détresse morale que nous
éprouvons est plus forte que la peine
physique.
En face de nous se dresse en éventail
menaçant un pigeonnier à moitié démoli,
et à côté gît un amas de pierres,
tombeau d'une morte. De quel côté que se
portent nos regards et notre pensée,
c'est la désolation, c'est une vision
d'horreur et d'épouvante !
Peu à peu le jour luit et, semblables à
des apparitions fantomales, drapés dans
leurs couvertures blanches, les yeux
dilatés par l'effroi, les lèvres agitées
par un frémissement nerveux, tous
courent de groupe en groupe, secoués par
cette danse de Saint-Guy que le
tremblement de terre leur a imprimée.
Ils s'inquiètent de l'un et de l'autre :
l'homme va à la recherche de son
semblable, et c'est alors la procession
mortuaire qui commence : portés
silencieusement dans des linceuls, les
cadavres s'alignent et se suivent. Quel
lugubre défilé !
Et lorsque nous voulons rentrer dans nos
demeures, une autre terreur nous saisit
: ne s'écrouleront-elles pas sur nos
têtes comme tant d'autres qui ont
disparu dans la nuit ? Car l'impression
dominante causée par le tremblement de
terre, c'est la crainte que ça
recommence. Et dans sa maison, dans ce
home cher à tant de titres, l'on ne se
sent plus en sûreté, épouvantable
impression ! Toutes les portes sont
calées et l'on n'ose les secouer ;
toutes les lézardes semblent des
feneêtres mençant d'entraîner la maison
elle-même.
Et ceux qui n'en ont plus, les
malheureux, regardent d'un air hébété,
les yeux vagues, ces amas de pierres et
de poutres qui furent leurs demeures,
l'endroit où s'abritèrent leurs joies,
leurs douleurs, où leur père et leur
mère rendirent le dernier soupir. Ils
cherchent à sortir de ces décombres leur
meubles rustiques, les instruments de
leur travail, et un autre exode commence
: celui des choses après celui des
êtres.
L'affluence des curieux et des
touristes, les travaux de démolition
causent durant tout le jour une
animation incessante à travers le
village dévasté mais, lorsque, à la
nuit, tout le monde a regagné le
campement, que par aucune fenêtre ne
filtre un rais de lumière, l'impression
funèbre qui s'en dégage es accablante.
L'on pense aux villes d'Italie
ensevelies sous la lave ; l'on pense à
Reggio de Calabre, parce que chez nous
comme à Reggio, si la cité est détruite,
la vie y palpite encore. »
Photographie : Cliché Beaudoin. DR.
Source : GénéProvence
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