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Réflexions d’un « replicant » *

Par

Paul Jolit

 

 

 

 

 

J’ai perdu le sens de certaines choses de la vie. Leur réalité obsédante m’échappe, plus j’en creuse les rives vaseuses. Est-ce à dire que je suis mort à la vie ? Pas du tout. Je ris, je gambade, et j’en passe et des meilleures. Mais la mer écarlate suspend un instant sa langueur apparente et rebouche, aplanit les trous. De vagues ondulations apparaissent à marée basse .Les enfants y folâtrent, construisent des châteaux de sable.

Que suis-je, sinon ce que je sonde ? Les profondeurs ignorées de l’océan sont terres à explorer. Le chant des baleines meurt en s’échouant sur les plages.

Un mystère m’est offert qu’on ne s’approprie pas. Le courant me transcende, bien qu’immanent aux êtres vivants pris dans leur ensemble. Mais toutes ces folies, mais toutes ces guerres ? Et ces lapsus capitonnés de causes premières ?

Par moments, je divague. La levée me sépare de digues imputrescibles où l’horizon se noie. Je ne suis pas, je deviens. Comment s’en sortir, s’y retrouver dans ce vaste assemblage où le devenir s’inscrit déjà dans le présent ? Sans parler d’un passé hagard avec la nuit.

J’aime le soir qui s’étire. M’en sont témoins les rennes. Ils ruminent leurs viscères. Rie et sème qui pourra. La panse réclame son dû et l’amour me démembre. Rien n’a plus d’importance, car tout se rebâtit.

Faites preuve d’intelligence. Retenez ce que disent les vents qui fraternisent avec les galets.

 

Le jour dru est exquis.

C’est dans sa densité

Que je me réfugie.

 

Je pêche des denrées

Qui ne sont jamais faites

Comme de foutues idées.

 

Tout cela me déconcerte.

Pourtant, je pense en détenir une clef. Ce qui me retient de l’utiliser n’est pas exempt de privautés avec la souche de mes désirs.

 

Peut-être que la nuit

Soulève des aurores

Incandescentes à mordre ?

 

Peut-être que le jour

Ne réveille mes phobies

Que pour mieux s’y dissoudre ?

 

J’ai hâte de lenteur.

C’est ma dernière chance

De croire que j’ai un cœur.

 

Il bat à vous attendre.

Il bat à vous surprendre

Parfois en pleine peur.

 

Je vis, merci d’avance

Malgré l’accoutumance.

J’agis pour le meilleur.

 

Je suis enceint de vastes mondes qui me bouleversent. Pour un châtiment, une rédemption ? La gestation est affaire de connivence, pas de compromissions.

Il faut me diluer pour que je m’humanise.

 

* Note de L’Auteur : Le terme de « replicant » vient du film "Blade runner" tiré lui-même d'un roman de Philip K. Dick « Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? ». Il s'agit d'humanoïdes dotés d'une grande intelligence conçus pour coloniser les planètes hors de la terre après le cataclysme qu'a engendré la troisième guerre mondiale. Leur durée de vie est limitée à quatre ans. L'évasion meurtrière de six d'entre eux les place d'emblée hors la loi. Ils sont traqués par un chasseur de prime. Le film donne la part belle aux replicants en leur attribuant des sentiments presque humains et un quasi désespoir de voir leurs jours comptés. Le livre est déjà plus déchiré et déchirant et les hommes ne s'en sortent pas complètement indemnes de cette traque sans merci.