Macao, Cotignac, Région, Provence, Littérature et…fantaisie !

  

  

Accueil Macao Cotignac Région Provence Littérature Humour mon Site Sites Web

 

 

 
 Plongeon dans la Provence d'hier

(Source GénéProvence)

 

 

 

La profession de mégissier

 

Le terme de mégissier vient du verbe « mégir [1]» qui signifie précisément : « préparer les peaux en blanc par tannage à l'alun ». L'alun rentrait dans une préparation aussi composée d'eau et de cendres. Le mégissier est donc la personne qui prépare les peaux de mouton ou de veau pour diverses destinations, à l'exception des professions de corroyeur et de pelletier.  La technique consistait à débarrasser la peau de ses impuretés, entre autres de ses poils ou de sa laine. La profession s'inscrit donc dans l'industrie de la confection, notamment dans la ganterie et la fourrure.
L'action de mégir se nomme la mégie, parfois mégisserie.
Les principaux centres de mégisserie sont situés dans le Sud-Ouest de la France, mais quelques industries existent en Provence au XIX
e siècle, notamment à Aix-en-Provence, centre de ganterie.
En latin médiéval, on trouvera la profession sous le nom d'alutarius.

 
[1] « Mégir » provient de l'ancien français megier (« soigner »), lui-même dérivé du bas-latin medicare, de même sens. 

Illustration : Le mégissier. DR
 
 
************
 

Suppression des tours d'abandon : une mesure pire que le mal

 
Dès le Moyen Âge (sans doute dès le XIIe siècle), des tours d'abandon (1) ont été mis en place pour permettre aux mères d'abandonner de manière anonyme une progéniture qui les dérangeait. Ainsi, l'enfant n'était pas en danger de mort et pouvait être recueilli de façon satisfaisante.
Il ne s'agissait bien sûr pas de juger de la moralité de l'abandon, mais l'usage des tours assurait la survie de l'enfant rejeté.
Dans les années 1830, un mouvement moralisateur parvient à l'interdication de l'emploi de ces tours.
Alors que d'aucuns peuvent se réjouir d'un tel retour à la moralité, les suites vont se révéler franchement négatives. L'interdiction des tours ne provoqua nullement un déclin du nombre de naissances d'enfants naturels et, pire, vit une augmentation dramatique du nombre d'infanticides. Après un abandon, si la police n'établissait pas un certificat, les hospices refusaient en effet l'accueil des enfants trouvés.
De nombreux journaux nationaux, mais aussi de Provence, s'en émurent, comme Le Mémorial d'Aix ou Le Sémaphore d'Arles.
Dans son édition du 10 février 1838, Le Mémorial d'Aix, sous la plume de Charles Chaubet, proposait, dans un discours extrêmement moralisateur, quatre mesures pour lutter contre cette épidémie d'infanticides :
  1. Donner à tous, désormais, une éducation morale et religieuse. Ouvrir à tous les trésors des sciences pratiques, car la culture de l'intelligence a pour effet immédiat de détourner des penchants grossiers.
  2. Propager dans les masses le dogme saint de la fraternité humaine dont les jouissances brutales ne sont que la complète négation : que l'homme comprenne que le plus grand des crimes est de déshonorer son semblable,et la cause des mœurs sera gagnée.
  3. Honorer le travail et l'organiser sur une échelle immense, au moyen de l'association ; par là l'oisiveté se trouvera détruite et l'activité de l'individu dirigée vers un but légitime.
  4. Faciliter les mariages, car rien n'est mortel à l'homme comme les célibats.
L'usage des tours fut rétabli rapidement. Il faudra attendre la loi du 27 juin 1904 pour en voir la suppression définitive. Même si des pays, comme l'Allemagne, en ont rétabli l'usage, ce n'est pas le cas de la France, bien que des mesures, comme l'accouchement sous X, permettent d'arriver au même résultat.

Notes
  1. On dit un tour d'abandon et non une tour d'abandon.
Photographie
  • Tour d'abandon du XVIIIe siècle, musée de l'Assistance Publique-Hôpitaux de Paris, hôtel de Miramion (Paris). © Ignis, 2006. GNU Free Documentation License, Creative Commons Attribution ShareAlike 2.5.

 

************

 

Les repas dans l'ancienne Provence

 
À quelle heure mangeaient nos ancêtres de Provence au début du XIXe siècle ? Comment s'arrangeaient les repas ?
Lorsque le jour se lève, l'homme de la campagne s'éveille.
 
On déjeûne à huit heures. Ce repas consiste presque exclusivement en un laitage, nature en général, même si, dès la fin du XVe siècle, on prend aussi l'habitude de boire du lait mêlé à une infusion de sauge.
Lorsque le lait n'est pas bu sans adjonction, on lui associe du cacao ou du café. Le café se boit mêlé à du seigle grillé et pilé.
 
Le dîner commence à midi précis. Les mets sont simples mais abondants : potage ou soupe de poisson, bouilli de mouton et légumes. Le dimanche, on ajoute une entrée ou une tourte. Le dessert se compose de fromage, de fruits et de confitures.
 
Le goûter n'est réservé qu'aux enfants et est administré par la mère de famille à quatre heures de l'après-midi.
 
À huit heures, on prend le souper : carbonade les jours gras, capilotade de poisson les jours maigres, rôti et salade les jours de fête. Bien sûr, on se procurait plus facilement du poisson dans les communes littorales. Dans l'intérieur des terres, on lui substituait de la viande salée (de la soupe au lard - "brigadèou", notamment).
 
Et les boissons ?
Eau pour les femmes, vin pour les hommes. Ce n'est qu'après sa première communion qu'un garçon est autorisé à boire du vin.

Quan manjo tout a soun dina
Noun a plus rèn per soun soupa

(« Quand on mange tout à son dîner,
On n'a plus rien à son souper. »)


Illustration : Jean-Baptiste Greuze, Le Gâteau des Rois, 1774, musée Fabre.
 
Bibliographie : Comte de Villeneuve, Statistique du département des Bouches-du-Rhône, t. V, p. 276, 1829.
 
 
 

************

 

Combien gagnait un employé municipal à Auriol en 1745 ?

 

 
Auriol 1745

Le sieur AUBANEL, trésorier, inscrit et détaille les opérations comptables de la communauté, avec entre autres, les honoraires annuels des dix officiers municipaux et employés.
En voici le résumé :
  • à Sr François GUITTON, maire : 30 livres.
  • à Me GARNIER, greffier : 36 livres.
  • à GIRAUD, valet de ville : 30 livres.
  • à Me TOURNATORY, docteur en médecine : 150 livres.
  • à Sr Benoit BALLAT, maître d’école des enfants:130 livres.
  • à la Delle MICHEL maîtresse d’école des filles : 30 livres (comparons avec les honoraires du maître !)
  • à Joseph CAPUS, « bannier et gardien des deffens » (appariteur) : 120 livres.
  • à Fleury MAGAUD, serrurier, pour la conduite et l’entretien de l’horloge : 36 livres.
  • à François CHAFFARD, aygadier « pour les gages de 4 mois au temps des arrosages pour distribuer l’eau aux particuliers »: 60 livres.
  • au sonneur de cloche « au temps d’orage depuis la Croix de may (1) jusque à celle de septembre »: 14 livres 8 sols.
Françoise Suzanne
Source : archives communales d'Auriol.

(1) Le 3 mai, était célébré « l’Invention de la Sainte Croix », c’est-à-dire sa découverte en 326 à Jérusalem par sainte Hélène. Le 14 septembre était fêté « l’Exaltation de la Ste Croix », c’est-à-dire son retour à Jérusalem, après son enlèvement par le roi des Perses, 14 années auparavant.
Source : La vie des saints de tous les jours, R.P. Jean Croiset, 1742 coll. privée.

 

************
 

Les odeurs détestables du tanneur Vive (Arles, 6 juin 1788)

 
  • Archives communales d'Arles, FF54.
L’an mil sept cent quatre vingt huit et le sixième jour du mois de juin, pardevant nous consuls gouverneurs lieutenants généraux de police de cette ville d’Arles, seigneurs de Trinquetaille et dans le cabinet de l’hôtel de ville, est comparu Me Honoré Rougier, procureur en la sénéchaussée, intervenant pour & et au nom du sieur Mathieu Jouve, receveur de la loterie royale de France en cette d. ville, lequel nous a exposé qu’aujourd’hui sur les sept heures du matin, led. sieur Jouve, allant à Avignon avec le sieur Vignaud, et étant dans sa voiture attelée à un cheval, il a passé par la Cavalerie (1), lorsqu’il a été près des cours, il a senti tout d’un coup une infection insupportable, au point que son cheval s’est donné peur, a renversé la voiture dans un fossé très profond, & led. Jouve, de même que le sieur Vignaud, ont failli perdre la vie. La voiture s’est brisée et mise en mille pièces.
On ignoroit d’où pouvoit provenir cette détestable infection, on présumoit que c’était quelque charogne qui étoit par là aux environs. Point de tout. Les voisins qui ont accouru pour donner du secours au comparoissant lui ont appris que c’était les peaux que le sieur Pierre Vive, marchand parfumeur et gantier de cette ville faisoit corrompre ou préparer dans une cave, et qu’il étendoit ensuite sur le terrein dans une des cours de la Cavalerie.
Effectivement, on a vérifié le fait et on a trouvé qu’il y en avoit une quantité d’étendues qui répandoient cette mortelle infection, & les voisins ont assuré que ce n’étoit pas là le premier malheur qui arrivoit, que tous les jours on voyoit des voyageurs et passants qui étoient exposés au même inconvénient, qu’eux-mêmes parfois ne pouvoient habiter leurs maisons, mais comme, suivant les règlements de la police, il n’est pas permis au sieur Vive ni à aucun gantier,
tanneur ou pelletier de se choisir lui-même un local pour la préparation de ses peaux, & surtout aux portes des villes, & sur un chemin & une route publique, qu’on doit pour cela s’adresser à nous pour lui en assigner un qui ne porte préjudice au public, que le sieur Vive a contrevenu à ces mêmes règlements en se choisissant lui-même le local qui lui a plû & tout autre que celui qui peut servir à un pareil objet.
Led. sieur Jouve nous a dénoncé la contravention commise par le sieur Vive auxd. règlements de police, pour que nous ayons à y obéir et à empêcher la continuation d’icelle, attendu que le sieur Jouve se trouve exposé de tems à autre de faire le voyage d’ici à Avignon, relativement aux affaires de son bureau, sans entendre que le présent porte préjudice à l’action en dommages intérêts qu’il a intenté aujourd’hui, co[ntr]e led. sieur Vive pardevant M. le lieutenant général en ce siège, & s’est led. M. Rougier au susd. nom soussigné.
[Rougier]
 
(1) La Cavalerie était une des portes de la ville d'Arles. Aujourd'hui ouverte, elle marque le début de la route d'Avignon.

Photographie : DR.


 
************
 

Naître en Provence autrefois

 
 
À mesure que la grossesse avançait, l’angoisse survenait quant à l’accouchement. Le nombre d’enfants morts-nés — ou non-viables — fut particulièrement effrayant jusqu’au début du XIXe siècle. Ces naissances malheureuses s’accompagnaient parfois du décès de la mère, ajoutant un second deuil au foyer, et laissant un père désemparé. A dire vrai, toutes les femmes enceintes invoquèrent un jour la Vierge pour obtenir une délivrance heureuse. Des saints, même, se spécialisèrent, telle Notre-Dame de l’Espérance, en l’église de Saint-Martin à Marseille, où se déplaçaient toutes les Marseillaises sur le point d’enfanter. Se placer sous la patronage de la Vierge en pareille circonstance était censé contribuer à préserver la femme enceinte des douleurs de l’accouchement. Il y avait à Marseille un proverbe que l’on destinait aux femmes sur le point d’accoucher : « Ben leou, n’en sera eis ahi! et eis ouï! » ("Bientôt, elle en sera aux aïe! et aux ouille!").
La période de la naissance était un autre sujet de préoccupation. Sachez, sans crainte de vous tromper, que si un de vos ancêtres est né dans les Bouches-du-Rhône au mois de mai, on a dit qu’il mourrait jeune. Ces craintes superstitieuses et souvent injustifiées donnaient le sentiment de maîtriser et d’appréhender des étapes de la vie qui demeuraient, par définition, difficiles à bien anticiper. Une naissance en mars ferait un enfant vif et gourmand. Dans d’autres départements, particulièrement dans le Vaucluse, les naissances de mars donnaient un enfant qui « pleurerait comme la vigne », de caractère maussade. Au contraire, les enfants de mai seraient enjoués.
Le vendredi n’était pas vraiment recommandé pour les naissances ; les enfants nés ce jour seraient sujets aux visions.
 
Voila que les premières douleurs surviennent. On vient avertir le père qui est aux champs. Il laisse aussitôt son ouvrage et court chez la baïlo ("sage-femme"). Chaque village, en général, comptait au moins une baïlo — nommée « accoucheuse » en français.
Arrivée au chevet de la future mère, la sage-femme s’assure que celle-ci ne porte aucun bijou en or. L’or, c’est bien connu, empêche les enfants de « bien venir ». Les hommes, bien entendu, ont quitté la pièce, mais plusieurs femmes restent là : les sœurs, la mère, les amies, les voisines et une jeune fille vierge.
Avant de se retirer, le père aura pris soin de remettre à la baïlo un cierge bénit, censé porter bonheur au nouveau-né. Comme l’accouchement se complique et que leis ramados ("les douleurs") s’amplifient, la baïlo prépare pour la future mère une tisane de genévrier qui accélèrera le travail.
Dans la pièce d’à côté, le pauvre père endure le martyre avec son beau-frère, venu le soutenir. Jamais il ne tape à la porte pour demander des nouvelles ; cela porterait malheur à sa femme.
 
Enfin, un cri retentit. Voila un nouveau membre dans la famille. Aussitôt on l’inspecte sous toutes les coutures. Celui-ci "es nat couiffat" (est né coiffé), c’est-à-dire avec la crépine, une partie de la membrane foetale, sur la tête. Cela lui portera bonheur! On dira de lui toute sa vie : "es nassut eme la crepino", il est né avec la crépine. La sage-femme entreprend de retirer ces restes de placenta qu’elle place dans un bocal et qu’elle conservera. Elle le prêtera de temps en temps à ses amis qui ont besoin d’un coup de chance.
Qui n’a jamais eu de jumeaux de sexe différent chez ses ancêtres ? Cet accident de la nature effrayait les parents et l’on prédisait alors la mort précoce de l’un des deux enfants. En revanche, les enfants naturels, eux, étaient promis à une vie de bonheur. On disait d’eux qu’ils étaient "fils d’un prêtre" ! (ce qui, on le suppose, devait parfois bien arriver de temps à autre.)
Le père, accouru dans la chambre, admire son fils. Il n’ose pas dire à quel point il est soulagé. L’année dernière, sa femme avait mis au monde une fille. Pendant cette nouvelle grossesse, il n’a cessé d’appréhender ce que dirait son entourage si une nouvelle fille était arrivée: un homme faible, sans virilité, incapable de donner à sa femme un garçon. Pis encore, peut-être l’aurait-on traité de "coucou" (cocu)! Il prend son beau-frère par les épaules et tous deux vont fêter la nouvelle par les rues du village.
 
Le travail autour de la mère se poursuit. La sage-femme coupe promptement le cordon ombilical et sort un instant l’enterrer dans le jardin. Si jamais une bête était venue à le manger, cela aurait porté malheur au bébé. Les voisins, alertés par le père, viennent tour à tour visiter la mère. "Es soun pero caga!" (C’est son père tout craché!)
Avant de retourner chez elle, la sage-femme avertit la mère de ne pas nourrir son enfant jusqu’au lendemain. Elle le fera patienter avec de l’eau sucrée en attendant. Qu’elle prenne soin aussi de ne pas l’allaiter plus d’un an, pour ne pas en faire un idiot.
Le berceau se trouve non loin du lit de la mère mais jusqu’aux relevailles, celle-ci ne l’y mettra pas. Le bébé restera plutôt avec elle, dans son lit. En effet, les mauvais esprits tournent autour d’un berceau, la mère le sait bien.
 
Il s’écoulera plusieurs jours avant qu’elle se rende à l’église pour être officiellement relevée et, d’ici là, il aura fallu baptiser l’enfant. Cette période d’isolement était obligatoire sous peine de porter malheur au nouveau-né.
Même dans les cas malheureux où la mère mourait en couches, le père était responsable des relevailles de sa défunte épouse. Il chargeait la sage-femme et la marraine de l’enfant de se rendre à l’église en compagnie du curé qui prononçait officiellement les relevailles de la défunte. Si c’était l’enfant qui était mort avant les relevailles de sa mère, celle-ci devait tout de même respecter un période d’isolement avant de se présenter à l’église.
Mais aujourd’hui l’enfant et la mère se portent bien. Toutes les femmes de la famille, auxquelles s’associent la sage-femme et la marraine, se rendent en cortège à l’église. La baïlo a la charge de porter le bébé. Tout le monde est très attentif à qui le cortège rencontrera. La première personne rencontrée a en effet le même sexe que le prochain enfant du couple. Cette fois-ci, ce sera une fille. Tout le monde s’est juré de ne pas le dire au père…

 

************

 

Le cabaret, lieu de rencontre des hommes de la communauté

 
 
Tous nos ancêtres masculins se sont, un jour ou l’autre, retrouvés dans un cabaret, quand ils n’en étaient pas de fervents habitués. Ce lieu où tous les hommes de la communauté se rencontraient une fois la journée de labeur terminée existait dans tous les villages. Il s’agissait généralement de la maison d’un particulier.
 
Si, dans son dictionnaire (1606), Jean Nicot se contente d’associer le cabaret au terme latin popinatio, les dictionnaires de l’Académie Française donnent de plus abondantes définitions. Celui de 1694 définit le cabaret comme une "taverne, une maison où l’on donne à boire et à manger à toutes sortes de personnes en payant." Le dictionnaire de 1798 donne une définition identique, en remplaçant "en payant" par "pour de l’argent". Cela peut laisser entendre qu’il arrivait à la fin du XVIIe siècle de régler ses notes de boissons par des paiements en nature. En revanche, la notion de "cabaret" ayant un sens de "buvette" est, elle, beaucoup plus ancienne. On trouve le terme dans les dictionnaires d'ancien français depuis au moins 1330.
 
Avant d’aller plus loin, il conviendra de ne pas confondre le cabaret et l’auberge. Cette dernière offre le gîte, ce que ne fait point le cabaret.
On mettait généralement en guise d’enseigne un rameau de verdure, appelé le "bouchon", au-dessus de l’entrée du cabaret pour le signaler aux passants. Ce terme de "bouchon" devint naturellement un synonyme au mot "cabaret". On allait "au bouchon".

La mauvaise réputation des cabarets
De tout temps, les ordonnances se sont multipliées pour lutter contre la fréquentation des cabarets
(1). C’est que le lieu est loin d’avoir bonne réputation. On parle souvent de "cabaret borgne" pour désigner un "cabaret non seulement (…) fort obscur, mais (…) mauvais" (2). Des gens de toutes sortes les fréquentent, des ribauds, des fainéants, des vagabonds, des travailleurs des champs. On y mange, on y boit. De fait, les accrochages s'ensuivent et il n’est pas rare que le cabaretier se paie sur la personne du mauvais payeur. Du coup, les bagarres y sont légion et les archives judiciaires regorgent de rixes dont l’origine se trouve dans un cabaret (3). Pour les autorités, le cabaret est considéré comme un lieu de vice où les chefs de famille se ruinent, eux et leurs enfants, et épuisent leur santé. Cette raison est souvent évoquée dans les ordonnances et semble correspondre à une réalité. Les épouses des habituées des cabarets passent toutes leurs soirées et une partie de leurs nuits seules avec leurs enfants, tandis que l'homme est à boire, fumer et jouer. Plusieurs documents présentent des femmes allant relancer leur mari jusqu'au cabaret.
Diverses solutions sont donc régulièrement évoquées. On interdit souvent l'ouverture des cabarets tard dans la nuit, pour éviter que les hommes ne rentrent ivres chez eux à une heure avancée. Parfois, c'est l'interdiction pure et simple de tout cabaret, auberge, taverne ou bouchon, même si l'on tolère la vente de vin à pot aux personnes qui le portent chez elles. Dans certains lieux, les cabarets et auberges sont réservés aux étrangers et interdits aux gens du lieu.

Les lieux et les habitudes ont évolué au fil des décennies et des siècles et le cabaret a fait place à la fin du XIXe siècle à la buvette et au bar. Ce nom de "bar" doit son origine à l'anglais bar ("barre de comptoir"), mais ne s'est-il pas fait une place dans le vocabulaire français grâce à son analogie avec le terme "cabaret"?

1. Un exemple des nombreux arrêtés concernant la réglementation des cabarets se trouve à la page "L'ordonnance sur les cabarets" (Puyricard, 1774).
2. Dictionnaire de l'Académie Française, 1694.
3. Un exemple de rixe ayant vu le jour dans un cabaret se trouve à la page "Rixe au village" (Montgardin, 1746)

Illustration : DR.

 

 ************

 

Baptême et relevailles dans la Provence de nos ancêtres

 
 
Le baptême ne pouvait par avoir lieu si l'on n'avait pris, au préalable, la précaution de bien choisir qui serait parrain et marraine. Recevoir cette charge relevait à plus d'un titre du privilège, voire de l'honneur, et amenait du bonheur à qui l'accomplissait correctement. Ne disait-on pas notamment que lou peiririnage adus lou mariage ("le parrainage amène le mariage"). On ne plaisantait pas avec cette fonction. D'autant qu'il était très mal vu de refuser l'offre; pire, cela aurait porté malheur, non seulement au parrain, mais surtout à son filleul. Il en était de même de l'empressé qui sollicitait pour lui-même la fonction de parrain. L'enfant était alors en danger de mort. Oui, cette charge ne se demandait ni ne se refusait. On la recevait, un point c'est tout !
Parrain, marraine
Le parrain et la marraine sont d'ordinaire choisis parmi les proches parents. On respecte à cet effet un tour de rôle. Pour le premier enfant d'un couple, le parrain sera le grand-père paternel, et la marraine, la grand-mère maternelle (s'ils sont vivants bien sûr). Pour le deuxième enfant, le parrain est le grand-père maternel et la marraine, la grand-mère paternelle. Ensuite, on fera appel aux frères (les aînés de préférence), aux soeurs, voire aux cousins pour s'acquitter de la fonction.
Ces règles ne sont bien sûr pas immuables et tout le monde, au gré de ses recherches généalogiques, a pu constater des exceptions. A Fours (04), par exemple, il appartenait à la marraine de choisir son compère (1) .
Si les liens familiaux pouvaient varier quant au choix du parrain et de la marraine, en revanche, certaines règles ne souffraient aucune exception. On n'aurait jamais accepté comme parrain de son enfant un individu qui souffrait d'une infirmité quelle qu'elle soit, sans quoi l'enfant aurait souffert de la même tare. Borgnes, bègues, bossus, boiteux, tous ceux-là étaient exclus du parrainage. Par contre, un homme de grande taille, d'un physique agréable et présentant de grandes qualités avait toutes les chances de retenir le choix des parents. On prenait soin aussi de veiller à ce que la marraine n'était pas enceinte. Cela aurait constitué un sombre présage pour l'enfant et l'aurait voué à une vie très courte.
Parmi les nombreuses obligations du parrain et de la marraine, il appartenait à cette dernière d'offrir à l'enfant les vêtements qu'il porterait pour la cérémonie du baptême, une longue robe blanche à plusieurs rangs de dentelle. Le parrain, lui, offrait une chaîne en or d'où pendait inévitablement un médaillon à l'effigie d'un saint. La sage-femme recevait aussi un cadeau.

 
Le baptême
L'enfant, dominé par le démon jusqu'à son baptême, ne devait pas quitter la maison jusqu'à la cérémonie car il était alors vulnérable à tous les maléfices, et les masques ("sorciers") risquaient de lui jeter un sort. C'est pour cette raison que le baptême devait avoir lieu le plus tôt possible, souvent le jour de la naissance, voire le lendemain. Si le parrain était alors en déplacement, on s'efforçait de lui trouver un remplaçant (le babillard). Parfois, on prenait plus de temps et l'enfant était baptisé dans la semaine qui suivait sa naissance. Bien entendu, la mère ne devait pas participer à la cérémonie ; elle devait rester chez elle jusqu'à ses relevailles.
Les habitants du village étaient prévenus par les cloches qu'un baptême allait avoir lieu dans l'église. Ces sonneries étaient probablement motivées par des considérations superstitieuses. Pour Marcel Provence, elles écartent le démon et annoncent l'entrée en chrétienté (2). Si, globalement en Provence, on sonnait les cloches pour les garçons comme pour les filles, quelques coutumes locales méritent d'être signalées. À Saint-Rémy (13), on ne sonnait les cloches que pour un garçon, alors que dans le sud du département des Hautes-Alpes, il n'était pas d'usage de sonner la cloche pour l'occasion. À Arles (13), on sonnait plusieurs coups pour un garçon et trois pour une fille. Aux Saintes-Maries (13), pour certains baptêmes importants, on sonnait la plus petite des trois cloches.
Il appartenait au parrain et à la marraine de mener l'enfant du domicile de la mère jusqu'à l'église. Pour ce faire, on est toujours à pied et l'enfant est porté à bras. Il faut vraiment se trouver en haute montagne un jour de tempête de neige pour voir un berceau abriter l'enfant. Dans certains villages de Provence, c'était la sage-femme qui portait le bébé à l'église. Parfois, c'était la grand-mère, mais celle-ci était souvent aussi la marraine. Au retour de la cérémonie, c'était généralement la femme du parrain, appelée la redo ("la porteuse") qui était chargée de ramener le nouveau chrétien à sa mère.
Pour le baptême, l'enfant était revêtu d'une longue robe blanche brodée de dentelles. On l'enveloppait dans un châle et on le coiffait d'un bonnet assorti. C'est la marraine, comme nous l'avons dit plus haut, qui offrait ces habits.
La cérémonie du baptême répondait à des règles extrêmement précises. Si on s'en écartait un tant soit peu, il était alors préférable de tout recommencer du début, sous peine de porter malheur à l'enfant. Un ouvrage de Preller va jusqu'à préciser: «La moindre irrégularité suffisait pour qu'on recommençât toute la cérémonie ou au moins la partie de la cérémonie qu'on croyait manquée ; il suffisait d'une omission dans la prière, d'un faux mouvement de la main (...). Des incidents de ce genre ont fait recommencer jusqu'à trente fois [la cérémonie].»
Pour s'assurer que l'enfant ne serait pas l'objet du sort d'un masque, il convenait d'écrire ses prénoms sans faute et sans rature. Si vous trouvez un acte où le prénom a été raturé, soyez certain que vos ancêtres ont dû en éprouver un frisson.
Quelques jours après la naissance, l'enfant recevait ses prénoms, que l'on annonçait à toute la famille, bien que ce fût le baptême qui les officialisait. Dans ce domaine, quelques règles se dégagent : le parrain donnait son prénom au filleul, la marraine à sa filleule. Si les parents n'y consentaient pas, ils devaient essuyer les reproches du parrain.
Toutefois, dans bien des régions de la Provence, le prénom du père était invariablement réservé à son fils aîné. Nous avons tous dans nos généalogies des lignées de "Jean, fils de Jean, fils de Jean..."
À la sortie de l'église, une fois l'enfant baptisé, le parrain devait probablement appréhender le moment car il était attendu de pied ferme par des marmots qui lui envoyaient des "Jito, peirin" («Jette, parrain»), et l'incitaient à donner des sous. Et malheur à celui qui n'était pas généreux. Ils devaient alors faire face à des insultes désobligeantes, du genre "Peirin couguou" («Parrain cocu»). Mieux valait alors que le pauvre parrain ait prévu quelques pièces ou, à défaut, quelques dragées pour contenter tout son monde.

Les relevailles de la mère
La cérémonie des relevailles trouve son origine dans la Bible. C'est dire son ancienneté. Selon le Lévitique, une femme qui venait d'accoucher restait impure quarante jours et ne pouvait réintégrer la société avant le terme de cette période.
Cette durée était beaucoup plus variable en Provence (3) mais elle était tout de même scrupuleusement respectée. On choisissait le jour des relevailles avec soin. Il s'agissait de préférence d'un samedi, ou à défaut d'un mardi ou d'un jeudi, mais jamais d'un vendredi, d'un mercredi, d'un lundi ni d'un dimanche qui portaient malheur. On évitait aussi que le jour tombât un 13. La date préférée était le 2 février, jour des relevailles de la Vierge Marie.
Pour cette cérémonie, la mère se rendait à l'église accompagnée de la sage-femme, de la marraine et des femmes de la maisonnée, ainsi bien sûr que de l'enfant. Durant le trajet, la porteuse tient l'enfant de telle sorte que sa tête repose sur son bras droit. La mère est à sa droite et la marraine à sa gauche (aux pieds de l'enfant). Ce cortège féminin se dirige ensuite vers la chapelle de l'église où ont lieu les cérémonies de relevailles. Le prêtre prononce alors une messe appropriée, puis tous se mettent à genoux et brûlent un cierge. Voila la mère officiellement réintégrée dans la société.
Les relevailles, précisons-le, étaient essentielles. Elles devaient être respectées même si la mère mourait en couches. On observait alors un simulacre de relevailles, mais nul doute que si la cérémonie n'était pas faite, la défunte ne pouvait accéder au repos de son âme. Précisons que, dans l'esprit des Provençaux, une femme morte en couches allait systématiquement au paradis.
Après les relevailles, on organisait un banquet qui marquait la fin de toutes les cérémonies liées à la naissance de l'enfant. La mère y occupait une place d'honneur. Une coutume consistait à cette occasion à planter un arbre, souvent un olivier, arbre généreux et immortel, donc porte-bonheur.

Le baptême comme en parlaient nos ancêtres:
baïlo, la sage-femme.
batisme, le baptême.
bono fremo, la sage-femme ("la bonne-femme").
coumaire, commère (nom donné à la marraine par le parrain).
coumpaire, compère (nom donné au parrain par la marraine).
jacudo, la mère de l'enfant, litt. l'accouchée.
meirino, marraine.
paire, la paire, le parrain et la marraine ensemble
pei, parrain (diminutif).
peirin, parrain.
peirinage, parrainage.
pichot, enfant.
rececioun, cérémonie des relevailles ("la réception").
redo, nom donné à la femme qui portait l'enfant à l'église.

(1) Le parrain et la marraine se nommaient entre eux coumpaire et coumaire ("compère" et "commère"). Le parrainage créait un lien familial à part entière entre le parrain et la marraine. Cela pouvait permettre, par exemple, de réconcilier deux familles ennemies.
(2) Marcel Provence, B.-A., t. XXIX, 1943.
(3) La période entre la naissance et les relevailles variait d'un dizaine de jours à quarante jours.

Bibliographie:
BÉRANGER-FÉRAUD, "Traditions de Provence", Paris, 1885, rééd. Jeanne-Laffitte, Marseille, 1983.
ESCALLIER, Émile, "Le Folklore de la Bâtie-Neuve et de ses deux vallées", Société d'Études des Hautes-Alpes, Gap, 1987.
MONCHAUX, Marie-Claude, "Les enfants provençaux", Ouest-France, Rennes, 1978.
SEIGNOLLE, Claude, "Traditions populaires de Provence", 2 tomes, éd. Maisonneuve & Larose, Paris, 1996.
TIÉVANT Claire, "Almanach de la mémoire et des coutumes - Provence", Albin Michel, Paris, 1983.

 

************

 

Conception et grossesse dans la Provence d'hier

 
 
La vie des Provençaux fourmillait de superstitions en tout genre. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner de retrouver nombre d'actes empreints de mysticisme que l'on accomplissait lorsque l'on voulait avoir un enfant.
 
Le modèle par excellence de la femme enceinte dans l'imaginaire provençal reste bien évidemment celui de la Vierge Marie que l'ange Gabriel visita un jour et à qui il annonça qu'elle deviendrait miraculeusement enceinte du fils de Dieu. Certes, nulle Provençale ne prétendait obtenir ce privilège, mais le récit biblique laissait croire en tout cas qu'il fallait passer par les saints pour espérer tomber enceinte lorsque la nature refusait son don. Presque chaque localité de Provence possédait un saint qui intercédait pour obtenir une conception. Les plus fréquents étaient la Sainte Vierge, sainte Anne, sainte Marthe, Sainte Rossoline, sainte Madeleine et saint Honorat. Il était même fréquent de prénommer l'enfant du nom du saint invoqué. A cet égard, les solutions ne manquaient pas, entre prières, pèlerinages et autres voeux.

Dévotions religieuses.
Le pèlerinage de la Sainte-Baume à l'époque de la Pentecôte était particulièrement recommandé pour les couples inféconds. En chemin vers la grotte de Marie-Madeleine, on faisait une halte au cours de laquelle on érigeait un petit monticule de pierres, que l'on dénommait le castelet, symbole de l'érection masculine, censé donner au mari les ardeurs qui lui manquaient. Celui-ci accrochait ensuite une branche de gui à la taille de son épouse.
Dans les Alpes-Maritimes, on se rendait généralement à Notre-Dame-de-Laghet, près de la Turbie. On offrait à la Sainte Vierge, pour l'occasion, quantité de bijoux, allant de la boucle d'oreille à la bague de mariage.
Dans le Var, c'est saint Phoutin (1) qui était invoqué.

Le besoin d'associer des saints à toute conception venait du fait que la conception était généralement considérée comme oeuvre divine. Dès lors, lorsqu'une femme était stérile, les raisons que l'on invoquait se situaient dans le domaine de la superstition et l'on croyait fermement que quelque sorcier ou "masque" en était à l'origine. On préférait alors rechercher l'aide protectrice des saints.
Toute étude sur les coutumes de nos ancêtres de Provence se confronte tôt ou tard à la superstition; nul ménage ne semble y échapper et chaque ville, chaque village a ses habitudes dans ce domaine. Des témoins affirmaient qu'à Aix, les couples sans enfant se rendaient à l'olivier de la Touesse autour duquel ils entreprenaient une danse au cours de laquelle ils heurtaient par trois fois le tronc de leur postérieur. Cette danse était réputée rendre la fécondité. L'arbre, on s'en doute, est un symbole phallique. D'autres pratiques incluant des arbres ont été repérées en Provence. A Collobrières (Var) par exemple, des femmes rampaient sur certaines racines d'un vieux châtaignier du chemin des Amoureux. Cette action avait le même but: donner la fécondité désirée.

Envies de femmes enceintes.
Les femmes enceintes, on le sait, ont des envies auxquelles il vaut mieux ne pas résister. On considérait autrefois que refuser à une femme enceinte ce qu'elle demandait provoquait la venue d'un orgelet sous la paupière. A tel point que lorsque quelqu'un souffrait de ce mal, la première cause que l'on cherchait était de savoir si la personne avait une femme enceinte dans son entourage.
Dès 1415 au moins, la condition de la femme enceinte était prise en compte. C. Tiévant évoque un texte tiré des statuts municipaux de Toulon: "Toute femme enceinte peut, à cause de son état, cueillir du fruit, plein ses mains, dans la propriété d'autrui ou le manger là même; mais si elle en emporte plus que ses mains pleines, elle doit cinq sous, s'il n'y a pas plus grand dégât." (2)
Les envies, en provençal, portaient le nom d'envegeos.

Le sexe de l'enfant.
Rien n'étant laissé au hasard, il y avait de nombreux moyens de déterminer le sexe de l'enfant avant sa naissance. Pour ce faire, il suffisait d'observer la femme enceinte dans ses faits et gestes. Si celle-ci trouvait une épingle, elle attendait un garçon, si c'était une aiguille, ce serait une fille. Si elle buvait le fond d'une bouteille de vin, elle aurait une fille.
Une coutume étonnante consistait à donner à la future mère les clavicules de la volaille qu'elle était en train de manger. Celle-ci devait jeter l'os en l'air. S'il retombait "les jambes en l'air", elle aurait une fille.
Il existe même des cas où le sexe pouvait être déterminée à pile ou face. Pielo (pile) annonçait une fille, croux (face) un garçon. Mais, au préalable, il avait fallu faire passer la pièce entre la chemise et le corps de la femme enceinte sans quoi la pièce n'aurait pas dit juste.
On le voit bien, un rien servait à déterminer le sexe de l'enfant, preuve de l'attachement de nos ancêtres aux détails de la vie quotidienne. Même un chien urinant sur la robe de la future mère pouvait être interprété comme le signe de la venue d'un garçon.

(1) On fêtait saint Phoutin (ou Pothin, Foutin) en Provence le 2 juin. Saint Phoutin fut évêque de Lyon et mourut en martyr en 177. Le culte de ce saint fut encouragé par l'Église qui y voyait un moyen d'entraver le culte que les Provençaux vouaient autrefois au dieu romain Futinus.
(2) C. Tiévant, "Almanach de la mémoire et des coutumes", Paris, 1983.

Photographies : © 2001-2007 Jean Marie Desbois.

 

************

 

Souvenirs d'enfance

 
 
par Berthe Fernande Chaix
(Jarjayes, 1906-Éguilles, 1991)

 

Le texte qui suit est tiré d'un cahier rédigé il y a une vingtaine d'années par Berthe Fernande Chaix, ma grand-mère, cinq ans environ avant sa mort. Elle y relate son enfance dans un petit village des Hautes-Alpes.
La grand-mère de Rabou

Elle habitait une maison campagnarde et rustique perchée sur une colline escarpée. Un torrent éternellement bruyant coulait sous le balcon. La nuit, il berçait le sommeil des habitants et les rafraîchissait pendant les chaudes journées d'été. Le samedi, la grand-mère (1), un grand panier sous chaque bras, partait pour Gap, la "grande ville", douze kilomètres à pied. Courageuse, la grand-mère qui marchait à grands pas pour installer ses paniers d'œufs sur la petite place du marché. Le montant de la vente n'était pas important mais il permettait de rapporter à la maison le kilogramme de sucre et le quart de café nécessaires pour la semaine suivante. Tout ce trajet, douze kilomètres, à pied et à grands pas, avec parfois une voisine qui la rattrapait en chemin. Elle n'oubliait pas, la coquette grand-mère, d'aller chez la repasseuse de Gap chercher la "coiffe" blanche, bien repassée avec l'amidon, qui l'entourait de belles ondulations bien coquettes et un beau nœud-papillon bien raide fixait l'ensemble de la coiffure.

Pour la fête de Noël, bonne grand-mère délaissait Rabou pour venir passer les fêtes avec sa fille, son gendre et ses dix petits enfants, pour qui elle cachait des papillotes au fond de son panier et, le matin de Noël, c'était la fête. Le père Noël, que personne n'avait vu, était passé sur le toit de la maison et avait laissé tomber des papillotes colorées dans chacun des souliers placés bien en rang sous le chemin de la cuisine.
La nombreuse famille habitait un hameau qui s'appelait "La Roche"(2). Les enfants devaient parcourir quatre kilomètres à pied matin et soir pour aller à l'école. Ils étaient gais, les voyages de cette jeunesse : la bataille des cartables, celle des boules de neige, le portrait de chacun d'eux qui s'étale bras et jambes écartés sur la couche de neige immaculée.
La fête de Noël terminée, bonne grand-mère regagnait son perchoir de Rabou où elle attendait toujours des nouvelles de son mari, de son fils et de ses deux filles qui étaient parties en Amérique, promettant de revenir bientôt avec une petite fortune. Mais les années passaient, une lettre et des promesses de temps en temps, de plus en plus rares. Les années passaient et beaucoup de grands-mères ne voyaient jamais revenir les émigrés. Et la vie passait !
La famille nombreuse invitait aussi la grand-mère de Rabou pour faire les vendanges. Tous les enfants et amis, un grand seau à la main, le remplissaient de beaux raisins blancs ou noirs, brillant de rosée, et le versaient dans les bennes : de grands seaux en bois qu’on fixait sur le dos des mulets, car la vigne se plante sur les pentes abruptes des collines bien exposées au soleil. Tout le monde picorait les grains brillants et terminait vite un voyage pour en recommencer un autre.
A la fin, on faisait la fête des vendanges et tous les enfants se barbouillaient le visage de raisins blancs ou noirs. C’étaient de bons travailleurs, nos enfants de cultivateurs qui, au retour de l’école, allaient garder les troupeaux de moutons, de vaches, jusqu’à la nuit, ou bien ils chargeaient les foins avec des fourches sur de grandes charrettes. Et tous ces jeunes travailleurs recommençaient chaque soir une charge nouvelle. La ferme ressemblait à une fourmilière. Le troupeau de moutons et celui des vaches était surveillé par un des enfants . Tous travaillent avec zèle. Aussi, la ferme prospère chaque année un peu plus et tout cela avec courage et bonne humeur.

Après le certificat d’études
Il faut quitter la petite école de Jarjayes où l’on a tant de souvenirs joyeux pour entrer en pension à Gap, dans un grand établissement départemental qu’on appelait modestement « l’École Supérieure ». La petite campagnarde se sent gênée devant toutes les questions que lui posent les anciennes, celles qui en sont à leur deuxième année d’École supérieure, qui la regardent de haut. Peu à peu, on s’adapte, on sympathise, on fait partie d’une grande, très grande classe, on joue dans une grande cour, on travaille avec un professeur, on dort dans un grand dortoir, on mange dans un immense réfectoire. Quel changement ! Hélas, ce qui manque le plus : on voit très rarement les parents et les larmes coulent quand, parfois, le samedi, on les voit quelques instants au « parloir ». Alors, pour se donner du courage, on compte le nombre de jours qui nous séparent encore des prochaines vacances où l’on retrouvera la maison, les parents, tous les animaux de la ferme, les voisins, les amis. Que de choses à se raconter et que d’émotion !
Les années passent. Voici arrivé le concours d’entrée à l’Ecole normale d’instituteurs. On vit dans l’inquiétude. Les élus se réjouissent et commencent dans la joie leurs trois dernières années d’études dans ce grand bâtiment qui domine la ville de Gap. Et vive la liberté ! pour ces jeunes gens, garçons et filles, que l’on va, à la rentrée d’octobre, répandre sur le département selon les besoins de l’enseignement scolaire. Ces jeunes gens sont nommés, parsemés sur tout le département. Ils débutent en général dans les écoles les moins importantes, les plus éloignées, dispersées dans les hautes vallées, dans la montagne. Mais ils sont pleins de zèle ; une nouvelle vie commence avec des responsabilités dont ils sont bien conscients. Vive la vie nouvelle !

Joies et déceptions

La jeune débutante quitte, à la fin des grandes vacances, la grande ferme de ses parents. Elle est nommée dans une école de la commune d’Embrun. C’est le grand enthousiasme, la classe marche très bien, si bien que les parents font une pétition auprès du maire d’Embrun pour demander à M. l’Inspecteur la nomination définitive de la jeune institutrice. Hélas ! c’est impossible, ce n’est pas un poste de début, mais de fin de carrière qui a été sollicité par deux institutrices de première classe. C’est pour les départager que l’administration avait adopté ce procédé.
C’est ainsi que notre jeune débutante déçue – oh combien désolée ! – se retrouve le 1er janvier avec son déménagement rudimentaire sur la route enneigée qui la conduit dans un hameau de la vallée de la Guisane (3). L’école entourée des quelques maisons perchées sur une colline sont blotties sous une épaisse couche de neige. Le chemin, hélas, n’est pas praticable. La grande route seule comporte un passage pour les véhicules. Le conducteur du petit déménagement monte seul le chemin enneigé et va demander dans le hameau un mulet et un traîneau. Les habitants s’empressent de secourir la nouvelle arrivée, leur institutrice, et l’accueillent avec chaleur :
« Demoiselle, entrez, entrez ! Venez boire une tasse de café, cela vous réchauffera ! »
Elle veut bien entrer et remercier, mais où ? Dans une étable bien chaude avec un poêle, une table, des chaises, quelques meubles rudimentaires et un mulet, un veau couché sous la table, quelques moutons.
« Demoiselle, buvez vite votre café bien chaud. »
Elle hésite, perplexe, car elle a vu des gouttes noires tomber du plafond sur la table. Héroïque, elle avale le breuvage et prend possession de l’école et de son appartement, une seule et unique pièce pour elle, une salle de classe et une troisième pièce qui sert de salle de récréation les jours de mauvais temps. Cinq ou six élèves, tel est l’effectif. Pas encourageant, un si petit nombre d’élèves ! Mais on fait connaissance rapidement, on s’estime mutuellement, les élèves s’intéressent à leur nouvelle-arrivée qui leur inspire de l’intérêt.
La récréation est une vraie partie de plaisir. Devant l’école, un grand champ descend en forte pente jusqu’à la route, au fond de la vallée. Les élèves rangent leur luge, une simple planche, la plupart du temps, au sommet du champ, en ligne droite. La maîtresse, elle, descend la première avec des skis afin de guider, de conseiller les élèves.
Quel spectacle amusant ! Après quelques instants de glissade, les enfants perdent leur planche et continuent la descente sur les fesses, parmi les rires et les cris perçants. Quel remue-ménage !
Les enfants trouvent toujours trop courte leur récréation. « Encore ! Encore ! »

ADIEU LES ALPES
Le temps passe. Notre "héroïne" a fondé un foyer (4). Elle a suivi son mari dans l'Isère, puis dans la Seine. Ce sont chaque fois des découvertes nouvelles. Où sont les classes à petit nombre d'élèves ? Voilà les effectifs importants de jeunes Parisiens ; quatre-vingt-huit élèves. Il a fallu les placer trois par tables de deux pour loger tout ce monde, heureusement bien docile. Pas effrayée du tout, Mme l'Inspectrice qui encourage la jeune maîtresse :
«Il y aura toujours deux ou trois absents et vous les tenez très bien. Continuez ainsi.»

Ces grandes classes sont si nombreuses que la directrice recommande d'être rapides, silencieuses et très disciplinées, que la totalité des élèves soient prêtes à partir en rangs serrés au premier coup de cloche. Immédiatement, la rue est envahie par toute cette jeunesse qui se bouscule, pousse des cris de joie, s'interpelle à grands cris. Elle se défoule de la contrainte, de l'obéissance, du silence supportés pendant les longues heures de classe.

LA GUERRE !
Ce nom effrayant éclate sur toute la ville. Des affiches recouvrent les murs, des appels s'adressent à tous les citoyens, les uns aux civils, les autres aux militaires. Des groupes se bousculent pour avoir le plus vite possible le plus grand nombre de renseignements.

Des cloches sonnent, des sirènes hurlent. Des militaires montent la garde devant tous les monuments. Des drapeaux flottent partout. D'autres militaires défilent dans les rues. Des journaux sont vendus à la criée et l'inquiétude se lit sur tous les visages. La mobilisation générale est décrétée. Les habitants écoutent, curieux, les informations données par la radio et la télévision. Les commentaires sont nombreux, les discours patriotiques exaltent les auditeurs. Quelle soif de savoir ! Quelle attente angoissée !
Les écoles sont fermées deux ou trois jours, puis elles rouvrent leurs portes avec des instructions nouvelles pour garantir le plus possible la sécurité de nos élèves. Ceux-ci, tout fiers et pleins d'assurance, sont prêts à obéir à tous les conseils, à tous les ordres. On les dirait impatients de suivre les nouveaux règlements. Chaque jour, une ou plusieurs alertes. Les sirènes retentissent lugubrement, les maîtres donnent des ordres, recommandent le calme, rassurent les enfants. Ceux-ci, joyeux, se précipitent sur le masque à gaz qui leur a été distribué et, guidés par leur maître, se dirigent vers les abris. La nervosité agite tout ce petit monde qui entend des bruits d'avion, quelques tirs de la DCA. qui se rapprochent, puis s'éloignent tour à tour. Les espaces de silence sont tout aussi inquiétants. Enfin retentit la sirène qui annonce la fin de l'alerte et rassure aussi les enfants et tous ceux qui étaient venus les rejoindre dans l'abri. D'intrépides élèves crient leur déception :
«Oh ! Ils n'ont pas envoyé les gaz, on n'a pas pu mettre les masques !» qu'on leur avait distribués. «Ce sera pour demain», dit un acharné. Peu à peu, difficilement, les Parisiens s'habituent à cette tension constante.
Deux préoccupations prééminentes : l'insécurité constante et au deuxième rang, le manque de ravitaillement. Devant tous les commerçants, les files d'attentes, les "queues", se prolongent en longues rangées serrées sur les trottoirs. Les gens discutent, font des pronostics, avancent à pas d'escargots, évaluent leur chance et la voient diminuer avec le temps qui passe. Tout à coup, la porte du magasin se ferme, un grand écriteau annonce : «PLUS RIEN À VENDRE». Ah ! la mauvaise surprise ! la déception ! la colère ! Et puis, il le faut bien : la résignation : demain peut-être ! On viendra plus tôt. Aussitôt distribués, les tickets de rationnement sont utilisés. Les Parisiens sont de plus en plus ingénieux. Chaque fois que c'est possible, ils partent très tôt le matin sur leur vélo en direction de la Normandie et, tout heureux, rapportent le soir de quoi améliorer le menu de la famille, tout heureuse de la bonne surprise. Mais c'est un exploit réservé aux intrépides. D'autres se précipitent tôt le matin sur les étalages des marchés pour ne trouver que quelques restes de légumes plus ou moins fanés. De courageux clients, à la sortie des séances de cinéma, vont prendre place en file indienne devant les étalages du lendemain matin, passant le reste de la nuit à attendre les arrivages.

Que de courage pour tenter de nourrir sa famille un peu plus correctement ! Combien de femmes sont seules pour assumer cette lourde charge puisque tous les militaires ont été faits prisonniers et emmenés en Allemagne (5) ! Par contre, les soldats allemands circulent à volonté dans nos rues, librement, ou défilent au pas cadencé, musique et drapeaux en tête, et les Français se sentent prisonniers chez eux. Pour retrouver un peu de courage quand arrive le soir, les volets bien fermés, les rideaux tirés, ils se blottissent autour du poste de radio mis en sourdine et écoutent avec émotion «Ici Londres, les Français parlent aux Français». Malgré le danger encouru, nul ne saurait se passer de cette émission qui nous rend courage et espoir pour passer une nouvelle journée, une nouvelle année... Plusieurs années...
Et enfin... la Victoire !
Qui peut dire la joie, l'enthousiasme, le délire qui s'empare de la capitale. «Les Boches s'en vont !! Vive la France ! Vivent les Alliés !» Les Américains, nos grands alliés, nos grands amis, viennent nous délivrer. Ils ont débarqué en Normandie où la bataille est sanglante. Ils redoublent d'efforts, ils approchent de Paris. Les premiers éléments de l'avant-garde d'abord entrent dans la ville, lancent à l'attaque des chars puissants. L'ennemi désemparé bat en retraite. Pour les Français, enfin, c'est la joie, c'est le délire, les drapeaux français et américains flottent partout. Un char s'arrête dans notre rue. Tous les habitants le prennent d'assaut. On applaudit, on acclame, on s'embrasse, on offre des boissons, mais nos amis refusent. Ce sont des fruits, des tomates, qu'ils aperçoivent dans un jardin, qu'ils réclament, eux qui n'ont vécu que de conserves depuis si longtemps. Au milieu de toute cette joie, de ces cris d'allégresse, on remarque un soldat américain si ému qu'il ne peut cacher sa tristesse et sa colère qui éclate. Un de ses camarades qui parle français nous explique :
«Il ne faut pas lui en vouloir, il vient d'apprendre que son frère vient d'être tué», et il traduit les paroles qu'ajoute l'Américain : «Une autre fois, ne laissez plus rentrer les Allemands chez vous. On en a marre de se faire tuer pour vous.» Tout l'entourage est ému à la pensée de tous nos amis d'Outre-Atlantique qui, lors de ces deux dernières guerres, sont tombés sur le champ de bataille pour sauver et nous rendre notre liberté. N'oublions jamais leur sacrifice.
Des rumeurs se répandent dans toute la ville : «Notre libérateur français tant attendu, celui qui pendant quatre ans a porté tous nos espoirs, oui, il va paraître devant nous, le représentant de la France, le général De Gaulle». La foule arrive de toute part dans l'enthousiasme, les drapeaux flottent partout, la musique retentit. On aperçoit de loin sa haute stature à la tête d'un immense défilé qu'entoure une foule exubérante. La joie est à son comble. Tout à coup, des coups de feu inattendus retentissent çà et là, mais le général impassible continue sa marche vers la cathédrale où sera chanté un Te Deum de victoire et de reconnaissance.
Les derniers tireurs ennemis sont cachés jusque dans le clocher de la cathédrale d'où partent encore des tirs. A l'extérieur aussi les derniers tireurs ennemis essaient de troubler la foule, toujours enthousiaste. Leur espoir incompréhensible reste vain. L'ennemi est vaincu. Paris est libéré dans un enthousiasme indescriptible tandis que, çà et là dans la ville et dans la banlieue, des chars allemands isolés tentent encore de fuir, mais en vain. La victoire est irréversible.

Le récit s'achève ici, à notre grand regret. Ces quelques lignes furent écrites vers 1986 à Reillanne (Alpes-de-Haute-Provence). Fernande décéda à Éguilles (Bouches-du-Rhône) le dimanche 8 décembre 1991, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans.

Pour finir, arrêtons-nous sur cette courte lettre, retrouvée récemment dans les archives de la famille. Il s'agit d'un mot écrit par Marcel Arduin à l'attention de Fernande (qu'il surnomme affectueusement "Nande"). On ne peut s'empêcher d'être ému en la lisant, car l'on y ressent l'angoisse du militaire partant pour la guerre, sans la garantie de revenir jamais. C'était en 1940, un vendredi matin...

« Ce vendredi matin 5h

Chérie,
Me voilà prêt à partir, toutes mes affaires sont prêtes... Un dernier lien qui me retient encore ici va se briser.
Je t'aime Nande et partout ma pensée sera avec toi.
Avant de quitter notre petit nid je veux te dire encore que la dernière pensée que j'y aurai eu aura été pour toi et pour mes petits anges.
A bientôt ma Nande.
Cette carte te dira combien j'ai déposé ici de baisers.
Je t'aime

Marcel »

  1. Cette grand-mère se nomme Marie Rosalie Victoire Marcellin-Gros. Pour plus de détails sur elle, voir la généalogie ci-dessous.
  2. Ce hameau dépend de la commune de Jarjayes, au sud du département des Hautes-Alpes.
  3. Le hameau en question est le Serre-Barbin. Il dépend de la commune du Monêtier-les-Bains, au nord du département des Hautes-Alpes.
  4. Le 7 septembre 1929, à la mairie de Jarjayes (Hautes-Alpes), Fernande épouse Marcel Fortuné Arduin, maréchal des Logis au deuxième régiment d'artillerie de Grenoble, né le 27 octobre 1908 au Monêtier-les-Bains (Hautes-Alpes). Le père de Marcel mourut en 1914 sur un champ de bataille à Seicheprey, dans l'Est de la France. Marcel est décédé à Éguilles (Bouches-du-Rhône) le dimanche 24 avril 1994.
  5. Fernande n'évoque pas le fait que son mari lui-même a fait partie de ces prisonniers. Il reste de cette époque éprouvante quelques photographies prises en détention et deux mots très émouvants écrits par le militaire loin des siens.

Les ancêtres de Fernande Chaix :

1. Berthe Fernande CHAIX (Jarjayes-05, 1906 - Éguilles-13, 1991)
2. Pierre Adolphe CHAIX (Montgardin-05, 1869 - Jarjayes-05, 1942)
3. Marie Clotilde Léonie MICHEL (Rabou-05, 1881 - Jarjayes-05, 1951)
4. Louis Philippe CHAIX (Prunières-05, 1832 - Montgardin-05, 1915)
5. Marie Philomène CÉARD (Montgardin-05, 1842 - id., 1886)
6. Pierre MICHEL (Rabou-05, 1847 - San Francisco (?), ap. 1910)
7. Marie Rosalie Victoire MARCELLIN-GROS (Rabou-05, 1855 - id. 1933)
8. Jean Joseph CHAIX (Montgardin-05, 1786 - id. 1854)
9. Catherine ISNARD (Chorges-05, 1800 - Montgardin-05, 1876)
10. Jean Joseph CÉARD (Montgardin-05, 1808 - id., 1873)
11. Antoinette RICHAUD (?, c. 1804 - Montgardin-05, 1864)
12. Joseph Urbain MICHEL (Rabou-05, 1823 - id. 1880)
13. Marianne MARIN (Rabou-05, 1823 - id. 1895)
14. Jean Pierre MARCELLIN-GROS (Rabou-05, 1821 - id., 1892)
15. Rosalie Catherine PELLEGRIN (La Freissinouse-05, 1826 - Rabou-05, 1857)

 

Photographies :

  1. La famille Chaix. Fernande se trouve à droite à l'arrière-plan.
  2. Scène de moisson à Jarjayes vers 1920. Fernande est tout à gauche et sa mère est à côté d'elle. Son père est le quatrième en partant de la gauche.
  3. Le tableau noir sur lequel Fernande enseignait à ses élèves. Il est aujourd'hui au rebut, entreposé dans l'ancien four communal.
  4. La petite école du Serre-Barbin et le grand champ sur lequel Fernande skiait avec ses élèves. A droite, la vue que l'on a depuis l'école.
  5. Le mariage avec Marcel Arduin à Jarjayes (05) le samedi 7 septembre 1929.
  6. Marcel Fortuné Arduin, l'époux de Fernande, fut prisonnier plusieurs années durant la Guerre. Cette photographie fut prise durant sa détention, vers 1943.
  7. Fernande et son mari, vers 1932. L'enfant au centre est leur première fille, Monique.
  8. Lettre de Marcel à Fernande.

 

************

 

Les scieurs de long dans la Provence d'hier

 
 
S'il est un métier que les Provençaux du XIXe siècle n'exerçaient quasiment pas, c'est certainement celui de scieur de long. Les documents d'archives attestent que, dans leur immense majorité, les scieurs de long ayant exercé en Provence étaient originaires d'autres régions, la plupart de temps du centre de la France. Pourtant, les forêts provençales avaient besoin de bras et les coupes devaient être faites par des hommes exercés à leur art. Pendant des siècles, la Provence a donc vu passer ces hommes du Massif central, en quête d'un labeur. Le présent article permettra de faire connaissance avec ces estrangié que nos ancêtres de Provence côtoyaient.
 
Plusieurs sites ont traité, avec talent, de la profession de scieur de long (1), mais, à notre connaissance, aucun ne s'est intéressé de près à la Provence.
Sous le terme générique de "scieur de long" se cachent plusieurs professions dont l'origine est pluri-millénaire, même si c'est depuis le XVe siècle qu'ils sont reconnus comme une profession à part entière, et dont les spécificités méritent d'être évoquées. Les scieurs de long sont chevrier ou renardier. Debout sur le rondin, le chevrier pèse de tout son poids sur la scie, tandis que le renardier, sous le bois, tire de toutes ses forces, puis le mouvement s'inverse. Un travail extrêmement physique qui laisse l'un avec d'épouvantables douleurs dans les reins, et l'autre avec les yeux rougis par la sciure. Les scieurs étaient appelés sur des chantiers où ils demeuraient souvent plusieurs jours consécutifs, logés par l'employeur (le marchand de bois) dans des conditions souvent précaires. La place devaient être partagées entre scieurs, bûcherons, équarrisseurs, rouliers et écorceurs. Lorsque le travail de notre scieur touchait à sa fin, les ouvriers étaient envoyés sur d'autres chantiers, parfois très loin de chez eux.
Tous les scieurs de long n'exerçaient pas tous loin de chez eux. Les forêts du Massif central avaient besoin de bras et de nombreux scieurs préféraient rester sédentaires ou à la limite itinérants pour ne pas avoir à subir les contraintes des voyages incessants. En revanche, les scieurs ambulants essaimaient la France entière et ce sont eux que l'on retrouvait dans nos campagnes, à la recherche d'un labeur. C'est ainsi que l'on voyait dans les Bouches-du-Rhône des scieurs originaires du Puy-de-Dôme, de Loire et de Haute-Loire. Les origines étaient sensiblement les mêmes dans les autres départements de Provence.

Pour quelle raison ces hommes prenaient-ils ainsi la route, prêts à quitter leurs terres et à emmener leur famille dans une nouvelle région, même de façon temporaire ? La réponse est évidente. Comme dans la plupart des professions d'ambulants, c'est la pauvreté qui les chassait de chez eux et les incitait à tenter l'aventure de l'émigration.
Comme il est bien connu que les Provençaux n'aimaient pas les estrangié (toute personne étrangère au village). Du coup, les scieurs de long faisaient partie de ces individus dont on se méfiait et que l'on évitait de fréquenter. On retrouve parfois, dans les documents d'archives, des rixes opposant des locaux à des scieurs. Ainsi, en 1857, la police arlésienne signale des "coups et blessures ayant occasionné la mort d’un nommé Ferry Jean Benoît, scieur de long, originaire de la Loire, faites par le sieur Oustric, perruquier, place des Hommes" (2).
Voici quelques scieurs de long identifiés dans les environs d'Aix-en-Provence des années 1870 aux années 1890 (sans être exhaustif) (3) :
  • Vital FAYE, 29 ans en 1871, scieur de long,
  • Germain FENEYROLS, 38 ans en 1872, scieur de long,
  • Jean Baptiste FENEYROLS, 35 ans en 1872, sans doute le frère du précédent scieur de long,
  • Joseph AUDIER, 31 ans en 1873, scieur de long,
  • Jean COUVERT, 30 ans en 1874, scieur de long,
  • Jean Barthélemy MONDON, 31 ans en 1874, scieur de long,
  • François Antoine Michel TASSY, 31 ans en 1875, scieur de long,
  • Louis éLIA, 30 ans en 1876, scieur de long,
  • Joseph Henri SAVORNIN, 42 ans en 1876, chevrier,
  • Marius Véran PAULET, 33 ans en 1877, scieur de long,
  • Louis GUYON, 29 ans en 1892, scieur de long.

Pour qui est familiarisé avec la patronymie provençale, il apparaît que la plupart de ces noms sont étrangers à la région. Ce sont bien des hommes du Centre de la France qui venaient en Provence exercer leur difficile labeur, des hommes dans la force de l'âge. Rares sont ceux qui dépassent les quarante ans chez les scieurs de long.
Comme beaucoup de vieux métiers, la profession de scieur de long n'a pas résisté à la motorisation et aux premières scieries mécaniques. Laissons les mots de conclusion à Gérard Bouttet :
"Les scieurs de long de cette trempe appartiennent à l'Histoire ; il ne nous en reste désormais qu'une ou deux cartes postales agrandies et placardées sur les panneaux de nos écomusées, modestes clichés qui intriguent les visiteurs et font rêver les collectionneurs..."

1. On se référera notamment aux excellents sites "La Grande Aventure des scieurs de longs", d'Eric Volat, et "La Grande Histoire des scieurs de long", d'Andrée Parbelle.
2. Archives communales d'Arles, J3. On trouve la retranscription de ce document sur GénéProvence, à la page
"Evénements de la semaine du 6 avril (Arles, 1857)".
3. D'après les relevés de l'état-civil d'Aix-en-Provence et de Puyricard, réalisés par Jean Marie Desbois.

BIBLIOGRAPHIE :
"Les Forestiers - vieux métiers des taillies et des futaies", Gérard Boutet.
"Petits métiers oubliés", Gérard Boutet.

 

************

 

 

La légende provençale (formation du legendarium provençal)

 
 
La légende est un élément incontournable de la tradition provençale. On la porte aujourd'hui comme un étendard de la culture occitane. Les contes de Daudet sont toujours étudiés dans les écoles et les saints régionaux toujours honorés dans les villages. Il faut bien reconnaître que le fonds légendaire provençal est d'une richesse impressionnante.
 
Ce n'est qu'au bas Moyen Age que la légende a acquis ses lettres de noblesse. Jusqu'au XIIe siècle, la légende (latin legenda,"ce qui doit être lu") était le récit de la vie d'un saint lu à l'office de matines. Ces hommes du passé - au nombre desquels figuraient les saints de Haute-Provence, Mari et Donat - avaient mené une vie si exemplaire que le récit de leur existence apportait à l'auditeur ou au lecteur une référence dans l'exercice du bien. Cette idée d'instruction résultant de la lecture est très présente dans la pensée religieuse médiévale.
 

Saints et culte des eaux
On associait souvent les saints aux phénomènes atmosphériques qui, globalement, restaient alors peu expliqués : c'est Dieu qui fait pleuvoir et ses saints intercèdent auprès de lui. C'est pour cette raison que les sources et les fontaines - et cette notion se retrouve dès l'Antiquité - sont l'objet d'une dévotion particulière. Gens Bournareau (ou Bournarel), né à Monteux (Vaucluse) en 1104, incarne l'homme qui, rejeté de son temps, deviendrait le saint provençal intercédant pour la pluie. Alors qu'il n'était qu'un enfant, il s'indigna un jour du culte rendu à saint Raphaël par le moyen d'une statue de plâtre. S'emparant de l'objet, il le brisa sous les yeux médusés des habitants du village. Il se retira dès lors dans les collines du Beaucet et mena une vie d'ermite, faite de travail et de pénitence. Il mourut dans son vallon le 16 mai 1127, à l'âge de vingt-trois ans et son corps fut déposé dans un rocher, près duquel fut édifiée une chapelle romane. Son tombeau s'y trouve toujours : les reliques de Gens, transportées au XVIIe siècle dans l'église du Beaucet, retrouvèrent la quiétude de l'église de son ermitage en 1972. Même si sa vie est romancée, elle n'en demeure pas moins révélatrice de la volonté de se fixer des références, des exemples à imiter, voire des héros à diviniser. C'est le principe de la légende qui ajoute le fantastique et le surnaturel à la vie exemplaire des hommes. Aujourd'hui, l'existence d'une source,connue sous le nom de fontaine de Saint-Gens, semble confirmer un culte des eaux associé à un dieu, païen à l'origine - car, comme nous l'avons vu, le thème n'est pas nouveau - incarné ensuite par un homme, d'abord saint Raphaël, puis saint Gens. Si l'on en croit la légende, c'est lorsque sa mère vint un jour le rejoindre dans les collines du Beaucet, épuisée et assoiffée,qu'il perça la roche de son doigt et l'eau en jaillit. L'homme, béatifié par la seule foi populaire, est devenu l'objet d'un culte approuvé par l'Église et que l'on prie aujourd'hui encore pour faire venir la pluie en période de sécheresse.
Saint Donat vécut plus d'un demi-millénaire avant saint Gens. Pourtant, des éléments communs caractérisent les deux hommes. Donat vécut dans une grotte (comme Gens), en un endroit où le terrain s'était effondré, et c'est sur ce lieu qu'un prieuré fut bâti. Comme pour saint Gens, la chapelle se situe près d'une source, où saint Donat aimait à se recueillir. Le 15 août et le 8 septembre (le 16 mai pour saint Gens), un pèlerinage a traditionnellement lieu à l'ermitage pour demander la venue de la pluie. Preuve évidemment que saint Gens est l'équivalent vauclusien de saint Donat, le Bas-Alpin.

Peurs en Provence
Le surnaturel abonde dans les légendes provençales. Il faut reconnaître que la région a connu bien des malheurs : invasions, pillages, razzias... Quand ce n'est pas l'homme qui causait le mal, la nature se mêlait de la partie : combien de fois les archives ne mentionnent-elles pas les disettes provoquées par la sécheresse et les mauvaises récoltes, les crues d'un Rhône alors totalement libre de ses mouvements, le mistral, vent du nord soufflant parfois "avec la fureur d'un animal". Toutes ces raisons expliquent peut-être pourquoi tant de monstres peuplent l'imaginaire provençal : à Arles, saint Trophime chassant les démons de Malcrozet, à proximité des Alyscamps ; à Tarascon, la fameuse tarasque dévorant tout ce qu'elle rencontre, hommes et bêtes ; à Aix, à Beaucaire, à Draguignan, le dragon se nomme le Drac.
L'influence de l'Église se fait sentir dans ces légendes, puisque c'est souvent un saint qui parvient à maîtriser le monstre, ainsi sainte Marthe qui, en exhibant une croix, met la tarasque en déroute. "L'élan monstrueux de la bête se brisa (.. .). La tarasque s'arrêta en tressaillant, clouée au sol. Sainte Marthe leva encore la main et lui jeta de l'eau bénite." Au haut Moyen Age, sainte Marguerite d'Antioche, poursuivie des assiduités d'un certain Olybrius, fut jetée en prison où un dragon l'avala. Le contexte ne semble guère faire de doute: c' est le diable qui est sous-jacent. C'est lui qui influe sur les terreurs humaines, attisées par la croyance en l'enfer que toutes les Églises enseignent alors. Au point de le représenter fréquemment au fronton des édifices religieux. Sur le portail occidental de la cathédrale Saint-Trophime d'Arles, on remarque diverses sculptures animalières, un aigle, un lion, un taureau et un éon, au symbolisme chrétien. Plus curieuse est la présence d'un bouc, symbole du péché et, partant, du diable (Lévitique XVI, 10). Au Moyen Age, le bouc est une réminiscence du culte du dieu gaulois Cernunnos, au corps d'homme et à tête de bouc.

La chèvre provençale
Animal provençal par excellence, la chèvre est héroïne de nombreux contes et légendes provençaux. En provençal, faire veni cabro, que l'on traduit littéralement par rendre chèvre, signifie faire sortir quelqu'un de ses gonds. La chèvre, animal emblématique de l'élevage méditerranéen et que l'on s'attendrait à voir couvert de louanges, est associée à des expressions fort peu sympathiques. On déconseille par exemple aux parents d'élever leurs enfants au lait de chèvre, car ils risquent de devenir stupides et de sauter sans cesse. On craint aussi de croiser une chèvre noire sur le côté gauche de la route. Quant aux yeux de merlan frit, ils ont en Provence leur équivalent : on parle des yeux de chèvre morte. En somme, l'animal est peu estimé car jugé trop capricieux (souvenez-vous de la chèvre de M. Seguin).
C'est au pays de Fontvieille (Bouches-du-Rhône) que s'est répandue la légende de la fameuse chèvre d'or. On dit qu'au temps où les Maures se battaient contre les Provençaux, l'un d'eux, Abd al-Rahman, dut fuir au plus vite, emportant un fabuleux trésor en or et en pierres précieuses. Il trouva refuge dans une grotte de la vallée des
Baux où il pensa cacher ses biens. Son serviteur l'attendit à l'extérieur. Dans les ténèbres, al-Rahman trouva une chèvre qui vivait là. Tentant de la suivre, il se perdit dans le labyrinthe et tomba nez à nez avec une énorme bête aux canines effrayantes. Le combat dura toute la nuit, le sol trembla des coups que s'échangèrent les adversaires. Au petit matin, la chèvre retourna à l'air libre, couverte de poudre d'or. Abd al-Rahman ne réapparut jamais plus. Son serviteur s'enfuit sans demander son reste. On dit aujourd'hui que le trésor est toujours dans la grotte. Certains bergers ont vu cette chèvre qui errait çà et là autour du trou des Fées, léchant les murs de salpêtre près de Baumanière. Mais malheur à ceux qui tentèrent de la suivre dans la grotte, jamais personne n'en revint. Aussi, si vous la rencontrez un jour au détour d'un sentier dans le val d'Enfer, passez votre route. Ou tentez votre chance si vous êtes courageux car la chèvre vous conduira jusqu'à son trésor.

Riche d'une tradition populaire qui tire son origine dans le creuset de croyances antiques, la légende provençale trouve toute sa vigueur dans le talent de ses conteurs. C'est en effet une culture plus racontée qu'écrite qui caractérise le legendarium occitan, un peu à la manière des mythes religieux gaulois dont la rédaction pervertissait le message. Il y a pourtant nécessité à maintenir vivante cette culture et à la diffuser avec les nouveaux moyens de communication. C'est à ce devoir de conservation que sont confrontés les baladins provençaux en ce début de siècle.

Jean Marie Desbois,
in Jadis - Contes et légendes de Provence,
Artis, 2001

Bibliographie
Jean-Claude BOUVIER, Claude MARTEL, Anthologie des expressions de Provence, Rivages, Paris, 1984.
Marcel BRASSEUR, Provence, terre de mythes et de légendes, Terre de Brumes, Rennes, 1999.
J.-P. CLÉBERT,La Provence antique, Laffont, 1966,2 vol.
Bernard FALQUE DE BÉZAURE,Sur les traces des Templiers, Cheminements en Provence, Thoard, 1997.
André PÉZARD, Contes et légendes de Provence, Fernand Nathan, Paris, 1961.
Vladimir PROPP, Morphologie du conte, Seuil, Paris, 1963.
Joseph ROUMANILLE, Contes provençaux, éd. Roumanille, Avignon, 1884.
Claude SEIGNOLLE, Contes populaires et légendes de Provence, Presses de la Renaissance, 1974.

Photographies
1. C'est dans ces collines que vécut saint Gens et que sa légende vit le jour. © Artis, 2001.
2. Statue de la Tarasque à Tarascon.
3. Le quartier de Beaumanière, aux Baux-de-Provence, dans le val d'Enfer. DR.

 

************

 

Les Baux-de-Provence au XIXe siècle

 
 
Au début de la Révolution, le village des Baux-de-Provence se trouvait dans un réel état de décadence. L'éperon rocheux perdait constamment des habitants qui préféraient émigrer dans les villages de la plaine : Maussane, Paradou et Mouriès. La Révolution allait lui porter le coup fatal. Globalement, les habitants du haut étaient opposés à la Révolution, tandis que le reste de la population, dans la plaine surtout, y était farouchement favorable. Le curé Bertrand, qui y officia de 1783 à 1791 aux Baux, refusa de prêter le serment à la constitution civile. Cela lui causa des persécutions qui l'obligèrent à se cacher dans la campagne près d'Aureille, son village natal. Arrêté, il fut conduit aux pontons de Saint-Martin-de-Ré et délivré en juin 1800. Le curé de Maussane, Vincent, au contraire, n'hésita pas à prêter le serment et organisait des assemblées dans l'église. Le maire des Baux, Joseph Manson de Saint-Roman, fut assassiné en mars 1793. Les paysans de la plaine montèrent à l'assaut des Baux et détruisirent le château. Sept monuments du village furent vendus comme biens nationaux.

La population des Baux au XIXe siècle
Comme l'indiquent les chiffres ci-dessous, la population des Baux a connu une dramatique érosion tout au long du XIXe siècle :

 


 

1821

1851

1906

Population totale

506

431

301

Population agglomérée

222

174

111

Population éparse

284

257

190

En 1911, la population éparse se répartissait comme suit : 90 habitants au Vallon de la Fontaine, 25 habitants au mas de Chevier (Saint-Martin), 68 habitants derrière le Château. Pour précision et comparaison, les Baux comptaient en 1765 pas moins de 3.491 habitants, même si l'essentiel vivait dans la plaine (le village lui-même n'abritait déjà plus que 611 personnes).
Le nombre des maisons a peu varié au cours du siècle : 118 en 1851, autant en 1911 (63 éparses en 1851, 66 en 1911).

Voici à présent la répartition des sexes en 1851 :

Masculin Féminin
207 117 garçons 224 110 filles
74 mariés 97 mariées
16 veufs 17 veuves

Répartition des âges en 1911 :

0 à 1 an 1 à 19 ans 20 à 39 ans 40 à 59 ans 60 ans et plus
7 68 63 87 75

Hygiène et santé
Un borgne, un aveugle, deux sourds-muets, cinquante et une autres maladies. Les quatre conscrits de l'année étaient bons pour le service, deux sur trois en 1910. On a donc globalement une population en assez bonne santé.
Dans la mesure où aucun médecin n'habitait les Baux, la population était soignée par les deux médecins de Maussane. On peut attribuer la bonne santé globale des Baussencs à la qualité de l'alimentation en eau des individus. Les mas étaient alimentés par des sources ou des puits, tandis que le village était pourvu en eau depuis 1869 grâce à une grande citerne publique (800 mètres cubes) située au Plan-du-Château. Ce n'est qu'en 1929 que la commune a été fournie en électricité.

Éducation
Il semblerait que la première école aux Baux a ouvert ses portes vers 1544. La population du village était plutôt lettrée : aucun conscrit de 1851 ou de 1911 était illettré.
En 1911, un institutrice dirigeait l'école mixte, composée d'une trentaine d'élèves. Une garderie accueillait douze enfants.

Emploi
En 1851, l'essentiel de la population masculine, cela ne nous étonnera pas, est constituée d'agriculteurs. 97% des hommes cultivent la terre (63% des femmes). Le reste se répartit entre commerçants (1,3% [0,7% des femmes]), professions libérales (2,2%) et mendiants (1,8%). 36% des femmes vivent du travail de leur mari. Enfin, 135 enfants sont à la charge de leurs parents, représentant tout de même près du tiers de la population.
La présence de nos quatre mendiants nous amène à évoquer la question de l'assistance publique.

Assistance publique
Le 20 décembre 1900 se constitue aux Baux une société de secours mutuels, La Solidarité baussenque. Elle dispose en 1910 de 1.657 francs de capitaux, génère des recettes conséquentes (797 francs) et peu de dépenses (342 francs). Trente-sept personnes en sont alors membres.
C'est que la population baussenque, même si elle n'est pas misérable dans son ensemble, compte toutefois de nombreuses personnes à qui venir en aide : les 890 francs dépensés à des fins d'assistance en 1911 par le conseil municipal se décompose ainsi :

Enfants Aliénés Indigents Assistance médicale Vieillards Familles
90 150 150 100 300 100

Religion et politique
A la suite des persécutions religieuses, le nombre des protestants en vallée des Baux a peu à peu décru. Il restait cinq protestants aux Baux en 1851, huit en 1911, dont le responsable religieux était le pasteur de Mouriès. Le desservant catholique, lui, vivait aux Baux en 1911, quartier du Vallon de la Fontaine.
Lors des élections législatives de 1877, sur 124 inscrits, on dénombra 107 votants (86% de participation). Voici le résultat de l'élection :

Candidat Parti Voix %
Cadillan Monarchiste 59 55,1%
Tardieu Républicain 48 44,9%

Aux législatives de 1910, le taux de participation s'était réduit : 79 votants sur 128 inscrits (62%). Le résultat fut le suivant :

Candidat Parti Voix %
Henri Michel Radical-socialiste 29 36,7%
Sixte Quenin Collectiviste 47 59,5%

Économie
La morphologie du territoire a évolué au fil du XIXe siècle. En quelques décennies, un défrichement systématique a eu raison d'un territoire très boisé où les seigneurs des Baux pratiquaient au Moyen Age la chasse au cerf. Si, en 1842, les bois occupaient 58% de la surface de la commune, ce chiffre était tombé à 30% en 1911. Et inversement, la proportion de garrigues et terres rocheuses
(1) passaient dans le même temps de 11 à 46%. On comprend à la lecture de ces chiffres que les habitants des Baux n'en voyaient pas alors ce qu'ils en voient aujourd'hui. Mais pour relativiser tout cela, précisons que, déjà en 1820, les habitants des Baux déploraient le recul de la forêt.
Les terres cultivées, en revanche, sont restées les mêmes, même si les dernières années du siècle ont vu l'apparition de la vigne, dont on voit aujourd'hui encore des champs entièrement dédiés à cette culture. Jusqu'au milieu du XIXe siècle, on ne cultivait pas la vigne aux Baux, ou quasiment pas (un hectare à peine en 1832, contre 80 en 1911). Elle était pourtant cultivée au XVIIIe siècle, mais une épidémie de phylloxéra avait poussé les propriétaires cultivateurs à s'en abstenir des décennies durant. L'olivier était en revanche la culture dominante, comme aujourd'hui d'ailleurs. Les champs d'oliviers ont peu à peu colonisé l'essentiel de la plaine (223 hectares en 1832, 308 hectares en 1911). Il y avait deux moulins à huile en 1820.
Comment ne pas évoquer aussi la présence de trois carrières de pierre dont deux étaient communales : Grands Fonts et Saragan (2). En 1911, trente-sept hommes et deux enfants y travaillaient. L'industrie en était florissante (8.000 mètres cubes de pierres d'une valeur de 100.000 francs).

Les animaux
Nous avons vu à quoi ressemblaient les paysages baussencs au XIXe siècle. Reste à savoir quels animaux les habitaient. Les chiffres ci-dessous montrent à quel point l'élevage ovin est prédominant. La proximité de la Crau n'y est pas étrangère :


 
Chevaux Ânes Mulets Bovins Moutons Porcs Chèvres
1882 9 5 20 - 1.440 - 12
1911 37 2 15 - 1.179 3 10

A l'approche de l'été, les troupeaux de mouton partaient en transhumance en Isère ou dans les Hautes-Alpes.
On trouvait aussi en 1882 : 100 poules, 20 canards, 2 dindes et 100 lapins.

Bibliographie
Les Baux & Castillon, L. Paulet, 1902.
Encyclopédie des Bouches-du-Rhône, t. XV, dir. Paul Masson, 1933.
Les Baux de Provence, M. Bonnet, coll. "Le Temps retrouvé", éd. Équinoxe, 1990.


1. Garrigues constituées de chênes kermès, de genêts, de buis.
2. Certains ignorent-ils encore que le nom "Baux" a donné "bauxite" ?

PHOTOGRAPHIES

  1. Le château des Baux-de-Provence. Jean Marie Desbois, 2005.
  2. La rue des Fours. Au fond, le château. DR.
     

************

 

L'adolescence dans la Provence d'hier

 
 
La première communion marquait généralement le passage de l'état d'enfant à celui d'adolescent. Cette période de la vie se terminait d'ordinaire à vingt ans pour les garçons, à l'âge de la conscription, où l'on devenait un homme, à vingt-cinq pour les femmes, à la Sainte-Catherine.
 

A vrai dire, nous sommes peu éclairés sur cette époque de la vie qui dure pourtant plusieurs années, et peu d'auteurs des siècles passés s'y sont penchés, de manière à nous informer des traditions qui la caractérisaient. Néanmoins, quelques éléments ressortent et nous permettent de nous faire une idée somme toute plutôt précise de la façon dont vivaient les adolescents dans la Provence d'hier.

Le charivari
Depuis le Moyen Age au moins, il s'est développé parmi la jeunesse une volonté de se réunir afin de lutter contre les injustices de la vie communale. Ainsi, soucieux de garder un certain degré de moralité parmi les individus de la communauté, la jeunesse des villages s'est arrogé d'office le devoir de "poursuivre" ceux qui faisaient montre d'un certain laisser-aller dans leur comportement. Il faut sans doute voir là l'origine de ce qu'on dénomme le charivari. Ces manifestations tapageuses avaient lieu lorsque des veufs se remariaient. Pour l'occasion, on sortait poêles et chaudrons et l'on se livrait à un véritable concert de casseroles et de sifflets, allant parfois jusqu'aux huées.
Néanmoins, ce traitement n'était pas réservé aux seuls veufs qui désiraient se remarier : les maris battus par leur femme y avaient droit, tout comme les avares, les parrains et les marraines chiches de leurs sous, les étrangers qui s'installaient au pays sans "payer la bienvenue", les femmes adultères, les ivrognes, les maris coureurs... La liste n'est pas exhaustive.
Alors que l'on réclamait de la jeunesse ordre et discipline, celle-ci ne se gênait pas pour rappeler les mêmes exigences à ses aînés.
La notion de charivari n'a jamais eu bonne presse. Il faut dire qu'elle s'accompagnait souvent de débordements, pouvant aller jusqu'au sang et il était fréquent que ces manifestations se terminent chez le juge. Ainsi, le 10 février 1758, Marie Hugou, une veuve qui venait de se remarier à
Ongles (Alpes-de-Haute-Provence), fut particulièrement maltraitée à la sortie de l'église. Un témoin, Etienne Vial, 18 ans, confirme : "Ayant entendu le bruit du charivari au-devant de la porte de la maison de la veuve de Michel Jarjaye où il se serait porté pour voir ce qui se passait. Et là, il avait vu [Marie Hugou] ayant sa main ensanglantée et entendu les cris qu'elle faisait à l'occasion du mal qu'elle ressentait..." (1)
Pour cette raison, les autorités communales se sont souvent opposées à ces manifestations. A Ongles, notamment, des arrêts l'interdirent à maintes reprises (1534, 1544, 1616), mais à l'évidence, la loi n'était pas respectée.

Batailles rangées
Les vertus défendues par la jeunesse menaient aussi à d'autres extrêmes. Ainsi, les notions de courage, de force, de gaillardise, portaient en étendard, en poussaient plus d'un à se livrer à de véritables batailles rangées dans les rues des villes et des villages, parfois dans un champ. Jusqu'au XVIIIe siècle, toute la jeunesse était régulièrement conviée à venir se battre pour des motifs divers, allant de la fête patronale du village voisin au tirage au sort lors des conscriptions.
Vers 1820, par exemple, une rixe entre jeunes de Saint-Rémy et d'Eyragues (Bouches-du-Rhône) dégénéra en bataille rangée et causa la mort d'un jeune, ce qui provoqua l'intervention des autorités. La cause : un pèlerinage au lieu-dit de Lagoy, à la chapelle Saint-Bonet, à égale distance entre les deux villages. Même si, en cette circonstance, les événements de 1820 semblent exceptionnels, les bagarres entre jeunes des deux villages étaient très fréquentes.

L'Abbé de la Jeunesse
Avant la Révolution de 1789, la plupart des villages de Provence avaient ce que l'on appelait un "Abbé de la Jeunesse". C'était à proprement parler une corporation qui regroupait la jeunesse du village. Cette corporation tenait ses registres de la façon la plus sérieuse et possédait une caisse que gérait le trésorier. Elle était gérée par trois responsables qui étaient élus tous les ans à la même période par les autres membres. Le premier dignitaire portait le titre d'Abbé de la Jeunesse, le second était son lieutenant, et le troisième portait le titre d'enseigne. Il était en charge de porter l'étendard de la corporation lors de ses manifestations. Sous leur responsabilité se trouvaient trois prieurs, également élus à l'année.
Cette institution remonte au moins au Moyen Age. Les événements évoqués ci-dessus, notamment les batailles rangées, étaient souvent organisées par la corporation. Du coup, il n'était pas rare que l'on se plaigne de ses activités, à tel point que les institutions communales durent régulièrement intervenir ; ainsi, une délibération communale du 17 juillet 1633, à Forcalquier (Alpes-de-Haute-Provence) : "On a parlé et fait des plaintes contre l'établissement et création des Abbés (...) de ne plus procéder à ladite création, d'autant [qu'elle porte] non seulement les Abbés qui sont en charge, mais encore la jeunesse, à des débauches extraordinaires et continuelles, même aux logis et cabarets, les détournent de leurs études et vocations honnêtes et religieuses."
(2) Au bout du compte, le Parlement confirme la suppression des Abbés de la jeunesse dans cette ville le 30 juillet de la même année.
Dans d'autres endroits, le titre d'Abbé de la Jeunesse était remplacé par d'autres expressions : à Bédoin (Vaucluse), "prince d'Amour", à Orange (Vaucluse), "abbé de la folie", à Courthézon (Vaucluse), "roi des Vignerons", ou "roi des Bouviers", ou encore "roi des ânes". A Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), il existait trois compagnies de la jeunesse : le Prince d'Amour pour les nobles, le Roi de la Basoche pour les bourgeois, et l'Abbé de la jeunesse pour le petit peuple des artisans et des paysans.

(1) A. Lombard & M. Mathieu, "Ongles au XVIIIe siècle", éd. Alpes de Lumière, Mane, 2000, p. 29, 30.
(2) C. Seignolle, "Traditions populaires de Provence", t. 1, éd. Maisonneuve & Larose, Paris, 1996.

  • Illustration : "Jeune homme" par P. Letuaire (XIXe s.). DR.

 

************

Eyguières au XIXe siècle

 
 

Le village d'Eyguières ne semble pas antérieur au XIe siècle. C'est en effet à compter de cette période que l'on constate l'existence d'une agglomération sur l'emplacement de l'actuel village. Auparavant, les traces d'habitat se retrouvaient plus au nord, dans le quartier de Sainte-Cécile, et surtout à Roquemartine, autour de l'ancien château. Le desséchement des marais aurait incité la population à émigrer plus on sud. La présence de ces marécages pourrait expliquer l'origine du nom "Eyguières" (Aquaria).
Au XIVe siècle, la seigneurie était partagée entre les Baudinard, ls Cadenet et les Lourmarin. Louis III en fit don à Jean de Sade, dont le fils, Girard, reçut en 1421 l'hommage solennel des habitants d'Eyguières.
En 1789, le château de Roquemartine fut ruiné. Les habitants de ce petit hameau se voulurent de tout temps autonomes, malgré leur sujétion à Eyguières. Au XIXe siècle, ils voulaient être séparés de cette commune, une chose que leur petit nombre (99 habitants en 1820) rendait bien peu probable.

La population d'Eyguières au XIXe siècle
Les chiffres de la population au XIXe siècle font état d'une remarquable stabilité démographique. En revanche, l'érosion s'amorça à la fin du siècle :

 


 

1821

1851

1911

Population totale

2.925

2.999*

2.091

Population agglomérée

2.688

2.682

1.602

Population éparse

237

317

489

* Signalons, sur ce chiffre, la présence de quinze étrangers, dont quatorze Italiens.

Le maximum de population au XIXe siècle a été atteint en 1866, avec 3.001 habitants. On note, a vu des chiffres ci-dessus, que, si l'érosion a frappé surtout à partir des premières décennies du XXe siècle, la population agglomérée d'Eyguières a décliné dès le milieu du XIXe. Cela peut surprendre, d'autant qu'Eyguières a toujours été réputée pour être un village d'eau, à l'irrigation facile. Cette érosion démographique peut, peut-être, s'expliquer par le déclin des cultures de l'olivier, et surtout de la garance, qui ont longtemps fait la prospérité du bourg.
En 1851, Eyguières comptait 786 maisons, qui abritaient 878 ménages.

Voici à présent la répartition des sexes en 1851 :
Masculin Féminin
1.559 767 garçons 1.440 606 filles
690 mariés 677 mariées
102 veufs 157 veuves

Hygiène et santé
Globalement, le bourg d'Eyguières a joui d'un très bon état sanitaire et a été relativement épargné par les épidémies. En 1851, on y répertoriait deux aveugles, vingt borgnes, deux sourds-muets, deux aliénés à domicile, trois goitreux, dix-sept déviations de la colonne vertébrale, et cinquante-neuf autres affections. En 1820, quatre fontaines d'eau potable alimentaient la commune.
Eyguières bénéficie de l'éclairage électrique depuis 1925, grâce à la Compagnie du Sud-Électrique, basée à Avignon.

Éducation
Les renseignements concernant l'éducation à Eyguières ne sont pas abondants. Dès 1838, et jusqu'à la laïcisation, les religieuses de la Présentation tenaient l'école. Il y avait trois classes de garçons et trois de filles. La fréquentation était jugée satisfaisante. La seule statistique d'alphabétisation qu'il nous ait été possible de retrouver indique qu'en 1930, deux conscrits sur trente étaient illettrés.

Emploi
En 1851, l'essentiel de la population masculine est constituée d'agriculteurs. 47% des hommes cultivent la terre (38% des femmes). Au vu de ces chiffres, on est loin des 97% de cultivateurs des
Baux, par exemple. On travaille donc la terre, à Eyguières, mais d'autres activités occupent bon nombre de villageois. 504 personnes travaillent dans l'industrie et le commerce (26% des hommes et 7% des femmes).
Le reste se répartit entre propriétaires rentiers (4% des hommes et 8% des femmes), professions libérales (3% des hommes et 0,8% des femmes), domestiques (1;3% de la population, essentiellement des femmes) et mendiants (0,2%), ce qui est un tout petit chiffre, comparé à d'autres communes, montrant que la population d'Eyguières est particulièrement laborieuse.
Près de 11% des femmes vivent du travail de leur mari. Enfin, 784 enfants sont à la charge de leurs parents (47% sont des garçons, 53% des filles), représentant tout de même plus du quart de la population.
La présence de nos six mendiants nous amène à évoquer la question de l'assistance publique.

Assistance publique
On n'a pas connaissance d'une quelconque organisation de la mutualité à Eyguières, ni de l'assistance publique, même s'il existait un Bureau de bienfaisance. Bien peu, a priori, pour une commune d'une telle importance, mais rappelons qu'Eyguières compte très peu de miséreux et beaucoup de travailleurs.

Religion et politique
Comme dans beaucoup de communes des Bouches-du-Rhône, Eyguières a connu des scrutins souvent mouvementés au XIXe siècle.
Lors des élections législatives de 1877, sur 912 inscrits, on dénombra 738 votants (81% de participation). Voici le résultat de l'élection :

Candidat Parti Voix %
Cadillan Monarchiste 338 45,8%
Tardieu Républicain 396 53,7%

Aux législatives de 1910, le taux de participation s'était réduit : 609 votants sur 885 inscrits (69%). Le résultat fut le suivant :

Candidat Parti Voix %
Henri Michel Radical-socialiste 304 49,9%
Sixte Quenin Collectiviste 277 45,5%

Économie
En 1851, la commune d'Eyguières comptait 951 propriétaires-cultivateurs, 13 fermiers, un fermier-propriétaire et 48 métayers. A ces chiffres s'ajoutaient 176 journaliers, 87 domestiques et 3 bûcherons. Cela nous donne une population active très importante et témoigne du dynamisme économique d'Eyguières.
Le paysage a quelque peu évolué au cours du XIXe siècle :
En 1861, on ne comptait que 2.406 ha de terres cultivées contre 4.833 en 1912. Cela fait d'Eyguières la commune au plus grand gain de terres cultivées de tout le département (hormis Marseille). La culture s'est donc intensifiée au fur et à mesure du siècle. Mais qu'y cultivait-on ? Il semble que de 1850 à 1910 environ, la culture de l'olivier soit restée relativement stable sur la commune, après la formidable explosion vers le milieu du siècle. Auparavant, on signalait (vers 1820) une "immense quantité" de terres consacrées à la culture des céréales et des légumes. C'est sur ces terres qu'ont été entamées les cultures d'oliviers et, dans une moindre mesure, d'amandiers. En revanche, la vigne a connu une expansion assez nette, surtout jusqu'à la fin du XIXe siècle. Après cette date, les surfaces consacrées au raisin ont quelque peu décru.
Au XIXe siècle, Eyguières était particulièrement réputé pour ses élevages de vers à soie. En 1881, deux dévidages de soie employaient 26 ouvriers. En 1892, 280 éleveurs produisaient 7.000 quintaux de mûriers et 9 tonnes de coton. Au moment de la première Guerre mondiale, cette culture avait quasiment cessé.
En outre, en 1870, on comptait à Eyguières trois moulins à recense, trois huileries, deux carrières de pierre et deux savonneries (26 ouvriers). En 1890, huit moulins à huile employaient 66 ouvriers.
Concernant les paysages d'Eyguières, nous signalerons qu'au XIXe siècle, les collines étaient couvertes de forêts et le comte de Villeneuve, dans sa Statistique (1820), signale la présence d'animaux sauvages. Avant la Révolution, on y rencontrait encore des ours.

Les animaux
Nous avons vu à quoi ressemblaient les paysages d'Eyguières au XIXe siècle. Reste à savoir quels animaux y étaient élevés. Les chiffres ci-dessous montrent à quel point l'élevage ovin est prédominant. La proximité de la Crau n'y est pas étrangère, même si la production ovine a fortement décru après la première guerre :


 
Chevaux Ânes Mulets Bovins Moutons Porcs Chèvres
1892 144 80 172 50 10.350 45 123
1930 257 12 26 0 4.800 négligeable négligeable

On trouvait aussi en 1892 : 800 poules, 200 canards, 100 dindes, 80 pintades, 280 pigeons et 500 lapins.

Bibliographie
"Eyguières, son histoire féodale, communale et religieuse", Abbé L. Paulet, Marseille, 1901.

Photographies
 

  1. Le cours au début du XXe siècle. DR.
  2. L'école d'Eyguières. DR.
     

************

 

Saint-Martin-de-Crau au XIXe siècle

 
Arles, dont le territoire a toujours été d'une étendue incomparable, comptait sur son sol de nombreuses petites agglomérations qui se sont développées au fil des siècles. Elles portaient pour nom Tour-Saint-Louis, Moulès, Grand-Ponche, ou encore Saint-Martin-de-la-Palud. Cette dernière commune n'existait probablement pas avant la fin du premier millénaire, même si l'on y a retrouvé des vestiges de l'époque romaine (1). En mars 1052, on apprend l'existence d'une église dénommée Sanctus Martinus de palude majori. En 1213, un acte définit les limites des dépendances de cette église appartenant au chapitre d'Arles. Saint-Martin comptait alors de 150 à 200 habitants (40 à 50 feux). Les pestes et autres guerres vont causer bien des malheurs à la population et Saint-Martin va peu à peu disparaître, laissée à l'abandon.
Il faudra attendre la deuxième partie du XVe siècle pour voir la communauté se développer à nouveau, de façon définitive cette fois-ci. Placés sous la protection de saint Martin, les habitants invoquèrent en outre celle de saint Roch, lors de la peste de 1720.
Ce n'est qu'en 1925 que Saint-Martin-de-Crau devint une commune.

La population de Saint-Martin-de-Crau au XIXe siècle
Les chiffres de la population au XIXe siècle font état d'une population peu stable et très éparse. Sa situation n'y est pas étrangère. Dans les dernières années du XIXe siècle, une forte population d'origine espagnole et surtout italienne vient s'y établir, attirée par le travail que lui propose la société d'Explosif et Produits Chimiques, sise au quartier de la Chapelette :
  • Population totale : 1.260 en 1820, 1.316 en 1883, 2.303 en 1926.
  • Population agglomérée : 25 maisons en 1820, 700 personnes en 1913, 348 en 1926.
  • Population éparse : 1.955 en 1923.
La population de Saint-Martin-de-Crau s'est beaucoup accru au cours du XXe siècle. La commune comptait en 1999 plus de 11.000 habitants.

Hygiène et santé
Saint-Martin subit depuis toujours un mistral très fréquent et fort. Au-delà de l'inconvénient, l'avantage sur la santé est indéniable et la commune est particulièrement salubre. On comptait au début du XXe siècle un pharmacien qui faisait aussi office de médecin.
Quelques épidémies y ont pourtant sévi, notamment l'épidémie de choléra de début juillet à mi-août 1854, épidémie provoqua la mort d'une vingtaine de personnes (alors que ce chiffre correspond d'ordinaire au nombre de décès sur une année).

Éducation
Saint-Martin comptait une école communale au début du XXe siècle. L'école de garçons comptait 36 élèves, l'école de filles comptait deux classes et 34 élèves (et 17 garçons). On trouvait aussi une école à Caphan (qui date des années 1880) avec 29 garçons et 21 filles, séparés. Bien entendu, l'école était assurée bien avant, mais elle était moins organisée et bénéficiait de moins d'avantages. Les instituteurs se nommaient Camille Paul Georges Noble (années 1900), Antoine Sallette, Marie Louis Blanc, Lucien Adrien Bertrand (années 1890), Maxence Laurent Léopold Roman (années 1880), Jean Baptiste Marie Lamouroux (années 1870), Zéphirin Théophile Uldaric Liely (années 1850, 1860).

Emploi
Voici les chiffres qui ressortent du recensement de 1886. Sur un population globale de 1.316 âmes, on compte 566 hommes (43%) qui se répartissent professionnellement comme suit :
Cultivateurs : 184 (32,5%) ; professions ovines (bailes, bergers) : 76 (13,4%) ; commerce (boulangerie, épicerie, cordonnerie, auberge, cafetier, boucherie, perruquerie) : 20 (3,5%) ; artisans (maçon, terrassier, menuisier, maréchal ferrant, tailleur de pierres, bourrelier, empailleur de chaises) : 35 (6,2%).
Le grand nombre de bergers n'étonne pas, en raison de la Crau, toute proche, lieu d'élevage de multitudes de moutons. On trouve de grands domaines, dirigés par des régisseurs, eux mêmes soumis aux ménagers (36), dans lesquels s'activent ouvriers, domestiques (47) et journaliers. Saint-Martin a longtemps été considérée comme une commune peuplée de gens des mas (quarante propriétés font plus de cinquante hectares (2)).

Assistance publique
Une société de secours mutuels fut fondée en 1906. Elle comptait quinze membres. Une coopérative de consommation y a vu le jour. Elle a fini par disparaître, faute de clients.

Religion et politique
Les chiffres des élections législatives du XIXe siècle nous sont malheureusement inconnus. Nous nous contenterons donc de donner ceux des législatives de 1928. Sur 502 inscrits, il y eut 347 votants (69% de participation) :
  • Victor Jean (Radical-socialiste) : 163 voix
  • Sixte Quenin (Socialiste) : 169 voix
L'essentiel de la population est composé de catholiques.

Économie
En 1894, une grande usine est créée au quartier de la Chapelette, à proximité de la voie ferrée. Elle est exploitée par la Société anonyme d'explosifs et de produits chimiques. On y fabrique acide nitrique, nitroglycérine et dynamite
(3). L'expansion de l'activité chimique, associée, quelques années plus tôt, à la création de la voie ferrée, permet l'immigration d'une forte population étrangère, principalement italienne et espagnole. En 1915, 15% des ouvriers de l'usine étaient étrangers (113 étrangers pour 613 Français). On compte 47 Italiens, 32 Espagnols, 22 Portugais, 11 Alsaciens et 1 Suisse.

En 1907, Saint-Martin connaît sa première grande grève : le personnel de l'usine cesse le travail à l'initiative des femmes employées par l'entreprise. Les revendications sont d'ordre salarial, la direction ayant décidé une baisse des salaires de ses employés.
Outre la dynamiterie, Saint-Martin comptait plusieurs tailleurs de pierre qui exploitaient deux carrières.
Évoquons aussi la culture des céréales (402 ha de blé, 247 d'orge, 287 d'avoine), des pommes de terre (16 ha) et des vignes (110 ha). Mais la récolte principale est celle des foins (100.000 quintaux).

Les animaux
Comme l'indiquent les chiffres ci-dessous, l'élevage ovin est prédominant à Saint-Martin-de-Crau. La proximité de la Crau n'y est pas étrangère, même si la production ovine a fortement décru après la première guerre :

 
Chevaux Ânes Mulets Bovins Moutons Porcs Chèvres
1930 455 80 168 ? 50.000 200 100

La transhumance est pratiquée par la route ou par voie ferrée.

Bibliographie
"Entre steppe et oasis : Saint-Martin-de-Crau", sous la dir. de Félix Laffé, éd. Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 1995.

Notes

1. On lira à ce sujet un article consacré à l'histoire de Saint-Martin-de-Crau.
2. Signalons les domaines de la Grande Vaquière (3.000 ha), le plus grand domaine des Bouches-du-Rhône si l'on excepte la Camargue.
3. Le quartier a depuis reçu le nom de quartier de la Dynamite, nom qu'il porte toujours.

Photographies :

  • 1. Le cours au début du XXe siècle. DR.
  • 2. La place de l'église. DR.
  • 3. L'usine de la Dynamite, à Saint-Martin-de-Crau, déut du XXe siècle. DR
     

 

************

Des vœux de nouvel an (Manosque-Apt, 10 janvier 1810)

 
Le texte qui suit est une lettre postée à Manosque (Alpes-de-Haute-Provence) et destinée à Monsieur de Barret, à Apt (Vaucluse). Il s'agit d'une réponse à des voeux du nouvel an. Comme on le constatera, en comparant la lettre et sa transcription, on peut relever de très nombreuses fautes d'orthographe. Certaines sont toutefois caractéristiques de l'époque.


« A Manosque, ce 10 janvier 1810,

« J'ai reçu, mon cher neveu, votre lettre. Nous sommes
« tous très sensibles à vos bons souhaits du renouvelle-
« ment d'année ; ceux que nous formons ne sont pas
« moins étendus et sincères et, surtout, une heureuse
« couche à ta chère épouse à qui nous sommes très
« attachés. Mon état de faiblesse, celui de mon beau-frère
« et, surtout, ce tournement de tête, ne nous permettent
« pas de jouir de parents en amis. Soyez très persuadé
« que, si l'état de santé avait pu le permettre, ç'aurait
« été avec plaisir que nous aurions passé la quinzaine
« ensemble. Nous ne pouvons nous voir, encore moins
« faire de battement, ni d'une façon, ni d'[une] autre ; c'est impossible.
« Je te remercie de la confiture. N'y mets plus ton argent
« là, nous n'en mangeons pas. Bien de[s] choses et les plus
« tendres [et] gracieuses à m[a]d[ame] ton épouse, de tous et à Mlle
« Angélique. Une caresse pour tous au petit. Je suis
« avec l'attachement le plus sincère pour la vie. »

« Delphine Clément »

Quelques exemples d'écriture :

= "d'année". L'absence d'apostrophe est relativement fréquente à cette époque.


 

= "parents". L'absence du "t" entre la syllabe "an" (ou "en") et un "s" est très fréquente à cette époque.

 

= "ç'aurait". Écrit "saurois", la conjugaison en "oi" est normale. En revanche, la terminaison en "s" est erronée, tout comme le "s" de début de mot. L'absence d'apostrophe est logique. On se serait attendu à voir écrit : "çauroit".
 

Au final, les fautes sont caractéristiques d'une personne à l'instruction correcte mais dont la pratique épistolaire est irrégulière.

  • Source : Archives personnelles.

 

************