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Macao, Cotignac, Région, Provence,
Littérature et…fantaisie !
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Passage par l'enfer...et
retour par jacques alliaume
Six heures trente ce matin de rentrée… après des vacances de Noël ensoleillées, de farniente sur les blondes plages du Sud, de dégustations d’accras savoureusement pimentés arrosés d’un ti' punch aux parfums d’ Antilles… La cohue des voitures se pressant vers la ville, quelques têtes connues manifestant d’un signe amical leur compassion attristée de partager le calvaire, la rocade enfin, libération relative après le surplace imposé…Enfin l’arrivée triomphante sur le campus verdoyant où paissent tranquillement quelques vaches paisibles…Presque huit heures… Ce matin, deux heures de linguistique en licence, dans le grand amphi aux trois quarts occupé. C’est un cours que j’aime parce qu’il est presque totalement issu de mon travail de recherche personnelle. Ecrivant cela je ne fais nullement injure à Saussure ni aux autres grands anciens qui m’ont appris toute la théorie. Mais ce qui m’attend ce jour, et dont je n’ai pas la moindre idée en pressant le bouton du rétro-projecteur, va bouleverser bien des idées reçues, chambouler bien des convictions établies, en m’offrant des travaux pratiques inédits sur le thème du fonctionnement cérébral. L’écran s’emplit de schémas familiers qu’habituellement je commente sans jamais avoir recours à mes notes : Le tractus vocal, le circuit de l’air propulsé par les muscles pulmonaires, la traversée en force du larynx, les vibrations des cordes vocales et la naissance du son fondamental, son évolution provoquée par les transformations de la géographie du pharynx puis de la cavité buccale en fonction des obstacles rencontrés , palais, langue, dents, lèvres, dont l’ouverture module chaque son pour devenir parole…Comment ne pas s’émerveiller devant tant de complexité et tant de précision ? Et pourtant, ce lundi matin semblable à tous les autres, aucun son ne sort de ma bouche. La panique m’envahit, je sens mes tempes battre, une chaleur intense, spontanée, occupe mon visage…Ces schémas tracés de ma main je les reconnais physiquement, pas un trait, pas une courbe qui ne me soient étrangers. Mais une face du signe me fait défaut : Je ne puis exprimer en mots ce qu’ils représentent. Ce n’est pas la voix qui me fait défaut, c’est le contenu abstrait qui me fuit et qu’une concentration intense, intolérable, ne me permet pas de retrouver…Le monde, mon monde si familier s’écroule. Plus de repères…et deux cent paires d’yeux qui me scrutent. Mon cœur s’emballe, je respire lentement…et je saisis un nouveau transparent, comme pour exorciser le mal, comme si ma mutité n’était que passagère et liée au document précédent…L’évolution des fréquences de la parole au cours du circuit d’air pulsé dans toutes les cavités de l’appareil buccal…Le plaisir toujours éprouvé à la surprise admirative des étudiants fait place à une angoisse indicible …qui va me paralyser sur le champ si je ne fais pas quelque chose…Mais c’est sans vraiment donner l’ordre à ma main que j’abaisse l’interrupteur. L’écran disparaît … A nouveau, une inspiration profonde. Puis je prétexte un dysfonctionnement du rétro-projecteur et propose à mon parterre de remettre la séance projection à plus tard. Le son de ma voix et ma prise de décision ramènent en moi un peu de calme et je commence un exposé magistral sans recours à la moindre note, au moindre document. Je parle maintenant sans effort, sans micro, et ma voix atteint sans peine les derniers rangs de l’amphi comme je l’ai appris beaucoup plus tard par plusieurs auditeurs.(En compulsant les notes prises ce jour par quelques étudiants, je me suis rendu compte que je venais de leur administrer non pas le contenu prévu de leur cours de licence mais celui de maîtrise…sans en avoir la moindre conscience). 10 heures. Il faut céder l’amphi au cours suivant. Tandis que l’évacuation s’effectue je sens à nouveau une vague d’angoisse monter en moi, cette terrible angoisse née à l’apparition de l’écran blanc et progressivement apaisée pendant mon exposé. Deux obsessions majeures accaparent mon esprit : Eviter les étudiants qui m’attendent systématiquement à la sortie pour continuer le débat suscité, éviter surtout le collègue qui me succède, un linguiste ami, « polémiqueur » impénitent qui m’ « agresse » gentiment à chaque rencontre à propos de conceptions différentes. J’aime ces joutes constructives…mais aujourd’hui je les redoute. J’ai peur que son discours me soit imperméable comme l’étaient mes transparents deux heures plus tôt. Alors je fonce comme un voleur, comme si j’avais le diable aux trousses…et je me dirige vers ma voiture. Ou plutôt j’ai l’idée de me diriger vers ma voiture. Je la retrouve un quart d’heure plus tard sur le campus après l’avoir cherchée à l’aveugle. Soulagé d’avoir pu maîtriser ces épreuves d’un nouveau genre, je me dirige vers la sortie du campus. Mais un nouveau cauchemar se présente à moi. Ou aller ? Droite ? Gauche ? Gauche. Au hasard. Le rond-point m’est familier, mais quelle sortie prendre ? Pas le temps de réfléchir, d’ailleurs pourquoi réfléchir ? La circulation m’emporte, je roule sans m’arrêter…mais sans savoir où la route me mène. Au bout de trois heures environ je me retrouve devant ma maison, dans le sens opposé à celui que je prends quotidiennement, sans pouvoir dire comment je suis arrivé là et quel chemin j’ai suivi. 14 heures. Il faut repartir pour tenter de comprendre. Si c’était un malaise passager, rationnellement inexplicable ? Ma compagne roule devant moi et me conduit au campus. J’erre dans les couloirs espérant que mon groupe d’étudiants me verra ; je parcours le rez-de-chaussée, je monte à l’étage, je redescends. Enfin une voix m’interpelle : « Monsieur, nous sommes là ! ». Mais moi je ne suis plus vraiment là. Je joue cette fois encore en essayant de gagner du temps. Mais il me faut admettre que je ne sais plus ce que j’avais prévu et mes notes ne me sont toujours d’aucun secours puisque je ne peux plus lire. Pleins de sollicitude les étudiants me proposent leur aide. Ma compagne vient me chercher. Hôpital. Diagnostic fantaisiste : dépression. Paris-Salpêtrière, IRM et nouveau diagnostic: lésion thalamique et pronostic réservé. 4 mois d’arrêt de travail. Enfin reprise des cours à partir du niveau maîtrise. J’explique les raisons de mon absence, ils savent que si je suis interrompu pendant une explication j’ai du mal à retrouver le fil de mon raisonnement. Alors nous passons un accord. Lorsque j’aurai répondu à leur question ils me « remettront sur les rails ». Merci à vous tous qui avez été, avec mes proches, mes meilleurs thérapeutes. Ne vous inquiétez pas, aujourd’hui je vais bien ! |