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Ouvertures

Par

Paul Jolit

 

 

 

 

 

La nuit s’ouvrait sur l’inconnu. J’étais calé dans mon fauteuil, paré pour l’une de ces soirées interminables dont j’ai le secret et passées à lire. Le tout ponctué de pauses cigarettes si on peut appeler pauses ces cigarettes grillées à la hâte sans trop y penser.

J’écoutais chanter Carole King, les écouteurs aux oreilles. There is no easy way down, no easy way down. Pendant ce temps-là, Josef, le personnage de mon histoire, était contraint de dormir chez Maude, délicieusement affolée d’abriter un imbécile heureux aussi séduisant. La scène fatale n’eut pas lieu et Josef repartit au matin, non sans avoir fantasmé allègrement au passage.

L’après-midi avait été un beau cauchemar. Je m’étais vu refusé des livres chez un bouquiniste, livres dont j’espérais gagner quelque argent. Dans l’attente du suivant, car la boutique ferme entre midi et deux, j’avais acheté deux canettes de bière d’un demi-litre. J’en ouvris une après m’être installé sur un banc en face de la gare et je commençais à siroter en lisant les jérémiades du Canzionere. La chaleur et l’alcool eurent un effet saisissant. Déjà, la sueur apparaissait sur mon front. Je n’étais pas sûr de mes jambes non plus. Une chance : l’arrêt n’était pas trop loin. Le bus m’amena sans encombres jusqu’au centre, où je pris une correspondance pour rentrer chez moi.

Une fois rendu et, pour ainsi dire, d’humeur assez misérable, je m’allongeai sur le lit et sifflai la seconde canette en moins de deux. Avant de sombrer dans un sommeil profond et sûrement très agité, car j’avais quand même rêvé malgré mes excès.

Je pris une douche au réveil, ce qui m’apporta beaucoup de réconfort. Je me sentais net, prêt à avaler le monde entier. Seule question : avec quelle argent ?

Evidemment, ça manque un peu de sel quand on est cloué chez soi faute de moyens. Enfin, me direz-vous, et le voyage intérieur, qu’en faites-vous ?

 

Le voyage se termine le plus souvent là où commencent les abysses d’eaux aussi insondables que les yeux de Laure. Les quelques cheveux arrachés à sa chevelure sèchent dans ma cuisine année après année. Le buis offert par ma mère a crevé dans des conditions mystérieuses malgré mes soins aussi attentionnés qu’inefficaces. Et je dévale en roue libre la pente de mon imagination. Mais en suis-je remonté ? Grenouille a bien failli étouffer, mourir à force de vivre en vase clos. Pourquoi le monde s’ouvre-t-il sur un rêve lorsque je ferme les yeux ? Jusqu’à quel point l’imaginaire peut-il poursuivre son expansion dans le cosmos ? Et s’il y avait une décrue brutale avant la saison ?

There is no easy way down, no easy way down, when you’re on your own.

Et cette femme, d’où venait-elle? Je ne l’avais pas vu arriver. Elle était là tout simplement, la tête penchée sur le côté. De temps à autre, je sortais le nez de mon livre et je la regardais furtivement, un peu intrigué. La fois d’après, elle avait les yeux fermés. Son visage était légèrement surélevé. Elle dût sentir qu’on l’observait, car elle rouvrit les yeux. Et je me replongeai dans ma lecture.

La déesse veut-elle s’apitoyer sur mon sort en envoyant ses émissaires ? Mes pensées sont rêveuses. Je divague sur des yeux improbables qui m’enroulent, absorbent en moi tout sens de la réalité. Le songe est-il permis, s’il n’a pas les oreillettes plus grosses que le ventre ? Dans ce miroir sans fond, j’aperçois sa silhouette. Elle danse et semble m’inviter à rejoindre ses jeux féeriques. Les lutins de la lande ne croient plus aux légendes colportées sur leur compte et les grillons ont déserté pour se mettre en ménage avec ma bien-aimée.

J’élabore un plan d’attaque. L’approche exige beaucoup de stratégie, car les marais sont mouvants. Le miroir de l’eau croupie essaime ses enfants dans la brume. Les fougères se noient parmi les joncs et les roseaux. Un ragondin, sûrement pas un phacochère, jette un sort à une brindille. La scène s’envase à plusieurs reprises. Elle ne doit son salut qu’aux festons du soleil couchant.

No easy way down, no easy way down…

Les herbes laissent entendre des glapissements stridents. Et si la tanière avait mal aux dents ? Et si le point de jonction des rives désaccordées était un gigantesque égout, comme aiment en faire les hommes ?

Les hommes… Une fois, j’ai failli glisser dessus et la lame d’un stylet s’est plantée dans ma paume. Au moment propice, la nuit est tombée. Je me suis retrouvé seul, sans a priori. La lune accrochait des bagues aux branches. Dans le sillage d’un crapaud, une chouette a ululé.

Je les tiens enfin ces remontées tièdes, ces remontées lactescentes. Jérôme Bosch les enfouit dans une soue à cochons. Un tas de reptiles hirsutes me mordent à la cheville. Je sens leur venin parcheminer ma chair. Je sens déjà ses seins tressaillir de colère.

Plus l’ombre tourne, plus elle se prend les pieds dans les racines. Le tapis de feuilles sous les pyracanthas amortit leurs sanglots.

La nuit s’ouvre sur l’inconnu. Le premier mouvement réfléchit les velléités d’êtres choisis pour servir de leur mieux le temps.