Les
lapins
Nous
avions eu recours à une société d'élevage au vu d'une publicité parue dans
une revue spécialisée très sérieuse. Je sais très bien que la plupart des
parutions sont tributaires des publicités indispensables à leur survie, mais
ce n'est pas une raison pour se faire les complices, même indirectement, d'une
bande d'aigrefins.
Cette société
était très bien structurée et les responsables connaissaient
parfaitement leur boulot au plus grand dam de leurs clients. C'était surtout
dans le domaine du matériel que cela pêchait; celui qui l'avait conçu
connaissait bien son affaire car c'était simple, astucieux et efficace.
Malheureusement si les idées étaient bonnes la réalisation en avait été bâclée
en ce qui concernait les bâtis devant supporter les deux étages de cages . En
théorie toutes les pièces devaient s'imbriquer les unes dans les autres mais
dans la réalité il en allait tout autrement car certaines soudures n'étaient
pas faites dans le bon alignement, certaines pièces étaient de longueur différentes
et d'autres faussées. Un bref coup d'œil au contrat m'avait permis de
constater que leur juriste était un crack et qu'il était inutile d'espérer de
ce côté là. Bref nous avions retroussé nos manches, fait preuve de beaucoup
d'astuce mais surtout fait appel à nos qualités de bricoleurs. Avec de la
sueur et de la patience nous étions arrivés à un résultat passable. Une
fois les bâtis en place nous avions disposé nos cages à touche-touche sur la
longueur; la largeur était prévue pour deux cages et il y avait deux étages
de cages sur la hauteur. Sous toutes les cages, à chaque étage, des tôles,
qui se recouvraient les unes les autres, étaient disposées avec une forte
inclinaison pour la récupération des crottes mais surtout des urines qui
allaient s'écouler dans le caniveau prévu à cet effet. Les cages étaient de
conception très simple; il y avait six faces en treillis soudé inoxydable, réunies
entre elles par un astucieux système d'agrafes; de ce côté il n'y avait rien
à redire. Une fois les cages mises en place, il avait fallu les rendre opérationnelles
c'est à dire découper à la pince coupante les emplacements des portes et des
mangeoires et mettre en place les portes à ressort et les mangeoires.
L'alimentation en eau des cages était d'une simplicité enfantine. Une simple
poubelle de 80 litres, suspendue à deux mètres du sol (par nos soins) était
alimentée par une colonne d'eau munie d'un robinet d'arrêt, et régulée par
un flotteur à la manière d'une chasse d'eau; un autre robinet d'arrêt (en
plastique) était prévu à la sortie pour parer à toute éventualité mais
surtout pour le nettoyage. A partir de la poubelle était raccordé tout un réseau
de canalisations de section carrée. Ces tubes d'une longueur de deux mètres étaient
fixés les uns aux autres par des bagues de caoutchouc qu'il fallait coller;
tous les cinquante centimètres ils étaient percés de trous filetés destinés
à fixer les pipettes. Comme tout le reste, le travail avait encore été bâclé
et bien souvent les trous n'étaient pas faits au bon emplacement; il fallait
donc couper, percer, fileter et coller à la demande. D'autre part rien
n'avait été prévu au point de vue nid pour les femelles. Dans le coin prévu
pour les reproductrices, nous avions éliminé une cage sur deux, que j'avais
remplacées par des caisses en contreplaqué fabriquées par mes soins; ainsi désormais
les lapines étaient parées pour la parturition. Enfin la mise en place des
pipettes de distribution d'eau avait mis un point final à l'installation
provisoire.
Les lapins
nous avaient été livrés avec un mois d'avance alors que je n'avais pas encore
installé le collecteur d'urine où aboutissaient mes deux caniveaux; pas mise
en place, non plus, la buse qui se raccordait au collecteur et se déversait
dans la fosse à purin, en transitant sous les fondations de la serre. J'avais
terminé ces travaux en présence des lapins en essayant d'être le plus discret
possible pour ne pas trop les stresser.
Apparemment
ces bêtes, qui paraissaient très jeunes, respiraient la santé; elles avaient
le poil luisant et l'œil brillant ce qui chez le lapin est un excellent signe.
Les papiers, qui nous avaient été remis, tendaient à démontrer que ces
animaux avaient bien été vaccinés. Nous avions choisi la race "néo-zélandaise'',
très rustique, précoce, à la chair savoureuse et ayant un excellent rendement
en viande. Nos pensionnaires à la robe blanche et aux yeux rouges avaient rallié
leur habitat à raison d'un individu par cage; les deux mâles logeant séparément
beaucoup plus loin. Nous avions accordé quelques jours de repos à nos animaux
afin qu'ils puissent récupérer après le stress du transport. Nous étions à
la tête d'un cheptel de 12 femelles et de 2 mâles; ce chiffre nous ayant semblé
raisonnable pour démarrer notre élevage.
Le plus gros
travail dans un type d'élevage comme le nôtre était le nettoyage des crottes
humidifiées par l'urine et agglutinées sur les tôles; le curage des caniveaux
auquel il fallait ajouter le lavage au jet et la désinfection avec du grésil.
Tous ces déchets azotés étaient récupérés, à la brouette, pour aller
engraisser le terrain situé devant notre future case où nous avions prévu du
gazon.
Chacune de
nos lapines avait reçu un numéro qui correspondait à sa nouvelle identité.
Ce chiffre qui figurait sur sa cage était reporté sur notre cahier d'élevage
où désormais tout ce qui concernait cette femelle serait consigné (date de
saillies, de mise bas, nombre de lapereaux par portée, maladies, soins,
vaccinations, nom du mâle responsable de la saillie, comportement vis à
vis de ses petits). Ceci était indispensable pour opérer une sélection
rationnelle et efficace des animaux et également pour éviter la consanguinité.
Pour supprimer les risques de confusion nos mâles se nommaient maintenant A et B. et leurs
performances, maladies ou autres seraient également notées sur notre livre
tenu au jour le jour.
Les lapins
étaient arrivés début juin. Après une période de repos, chaque lapine avait
connu son petit moment d'extase auprès d'un chaud lapin et les naissances s'étaient
échelonnées du 10 au 22 juillet; il y avait eu un peu de casse car nous
avions à faire à des primipares qui devaient apprendre leur métier de mère.
Les portées ne dépassaient que rarement les 6 à 8 lapereaux ce qui était
logique car il s'agissait de très jeunes lapines . Les lapereaux à la
naissance sont vilains au possible; aveugles, ridés, et d'un rose qui
n'est pas rappeler le cul des babouins. Par contre après, ils se rattrapent et
deviennent vite très mignons; il faut voir une portée de ces
"peluches" dormant en suçant leur patte à l'instar des petits d'homme
qui prennent leur pied avec leur pouce. Tous les petits avaient été sevrés
au bout de quatre semaines et séparés de leur génitrice, mise au repos. Nous
avions alors procédé au sexage qui est une opération délicate
consistant à séparer les mâles des femelles; en effet les organes de
reproduction du lapin ne sont pas toujours apparents. Ce travail étant fait
nous avions opéré une première sélection en fonction des standards de la
race mais aussi en regard des performances réalisées par nos lapines. La palme
était revenue à la "5" qui avait réussi à amener à ses onze
petits à terme, dont six femelles que nous avions conservées pour la
reproduction; nous avions également gardé six autres femelles et un mâle
issus des autres meilleures mères. Notre cheptel était désormais de 24
reproductrices, 3 reproducteurs et 83 lapins destinés à la boucherie.
Notre élevage
ayant été officiellement déclaré à la MSA nous pouvions désormais préparer
notre dossier pour l'obtention du permis de construire.
Les lapins
avaient été fortement incommodés par la chaleur et les vapeurs
d'ammoniaque malgré une aération intense; dans la journée ils restaient
avachis dans les cages et ne retrouvaient un semblant d'énergie qu'avec la fraîcheur
du soir. Ces vapeurs d'ammoniaque avaient eu aussi un effet catastrophique sur
certains de nos meubles anciens récupérés à Cotignac et stockés au fond de
la serre; les bois avaient noirci et s'étaient imprégnés de cette odeur
âcre dont on avait jamais pu se débarrasser vraiment. Chaleur et odeur avaient
ralenti le rythme de croissance de nos pensionnaires qui s'acheminaient
lentement vers leur destin de lapin...
Puis était
venu le temps du sacrifice car les lapins étaient, comme le dit l'expression
consacrée, "bons pour passer à la casserole". Annie, une
relation de Madeleine lui avait appris comment procéder. Je n'entrerai pas dans
les détails pour ne pas heurter les personnes au cœur trop sensible mais il ne
faut pas se voiler hypocritement la face car si la plupart des gens consomment
ce gentil léporidé avec délectation, il y a forcément quelqu'un en bout de
chaîne qui doit assumer l'exécution de la future victime. Nous avions eu notre
première commande émanant d'un centre équestre pour une quinzaine de lapins
et ma compagne avait dû s'y atteler. La première expérience de Madeleine
avait eu lieu dans la salle de bain de la "ruine" car, malgré
l'obligation faite par la législation, nous n'avions pas encore de laboratoire.
Madeleine avait choisi de suspendre ses lapins au-dessus de la baignoire qui était
toute maculée de sang. Peut-être fallait-il voir là l'étymologie de
l'expression "un bain de sang" !
La deuxième
génération de lapins n'avait pas trop posé de problèmes car, les grosses
chaleurs étant terminées, nous avions pu gérer aisément la situation; les
mouches se faisaient plus rares depuis que nous avions trouvé le produit
"miracle" qui exterminait les diptères et parfumait la serre. Nous
avions bien eu quelques cas de gale au niveau des oreilles que nous traitions
deux fois par jour avec un produit de notre composition super efficace. Nous
avions freiné la production car les clients ne se bousculaient pas et seules
les meilleures femelles avaient eu droit à leur court orgasme de lapine. La
"5'' était toujours aussi douce et gentille; lorsqu'elle m'apercevait elle
se précipitait et lorsque je passais mon index à travers le treillis métallique
elle le léchait à deux ou trois reprises de sa langue râpeuse; je le lui
rendais bien car souvent je lui apportais des croûtons de pain, des épluchures
de légume ou autre gâteries prélevées sur la propriété. Nous avions dû,
comme à toutes les générations qui suivirent, vacciner les nouveaux
venus contre la myxomatose, la VHD et les pasteurelles. J'avais omis de vous
dire que Madeleine était chargée de la régulation des griffes et des dents de
ses lapins; quand c'était trop long elle sectionnait le surplus à l'aide d'un
sécateur; c'était une opération absolument indolore pour les animaux qui,
parfois, manifestaient leur reconnaissance d'un coup de langue.
Là où la
situation s'était sérieusement détériorée ce fut à l'apparition de la
troisième génération qui avait débarqué en plein hiver; la plupart des
femelles perturbées par le froid, lors de la mise-bas, abandonnaient leurs
petits. Tous les matins Madeleine en faisait la récolte et tout ce petit monde,
à moitié gelé, se retrouvait dans des casseroles, disposées partout où il y
avait une source de chaleur; c'est ainsi qu'il y avait toujours de ces
ustensiles de cuisine à proximité de l'âtre de la cheminée, du radiateur électrique
à bain d'huile ou de la cuisinière; quand ça commençait à couiner nous
savions qu'il était temps de les retirer du feu; ce n'était pas très
orthodoxe mais terriblement efficace. Une fois réchauffés ces minus de
lapereaux étaient reconduits dans le nid maternel et en général cela
fonctionnait plutôt bien. Nous devions également soigner les lapines qui, avec
le froid, avaient contracté le coryza; pour les profanes sachez qu'il s'agit
d'une sorte de gros rhume de cerveau pour lapins avec les mêmes symptômes que
chez les humains; bref, les museaux coulaient et ça éternuait dans tous les
coins !
La quatrième
génération nous gratifia d'un nouveau problème, celui de la formation
d'excroissances chez certains de nos animaux, mâles et femelles confondus; en général
cela se situait au niveau de la gorge et avait l'apparence de gros lipomes
graisseux. Nous avions incisé un de ces kystes avec une lame de cutter et une
simple pression avait suffi pour que le contenu gicle, à la manière du
dentifrice s'échappant de son tube; cela avait la consistance d'un corps
gras de couleur crème; nous avions désinfecté, injecté de la pommade d'auréomycine
et isolé le malade; puis après réflexion, ne sachant pas s'il y avait
risque de contagion, nous avions purement et simplement supprimé les sujets
atteints qui heureusement étaient peu nombreux. D'ailleurs si l'on excepte cinq
ou six cas d'entérotoxémie, dont l'issue avait été brutale et fatale, nous
avons toujours eu un élevage sain et exempt de maladies.
Par la suite
des générations de lapins il y en a eu des tas et nous avions même atteint le
chiffre faramineux, pour nous, de 800 lapins. En effet une personne s'était
engagée à commercialiser toute notre production à condition que nous
puissions lui garantir un quota minimum de lapins; conclusion nos mâles avaient
été mis à contribution de manière intensive. Par la suite ce triste individu
s'était rétracté et, pour avoir été trop confiants, nous étions restés
avec nos lapins sur les bras. Cela coïncidait avec une période où nous avions
tellement de travail avec la construction de la case et nos travaux agricoles
que nous avions pris la sage décision de laisser tomber notre élevage. Il
avait fallu faire vite car la plupart de ces lapins, bons à être commercialisés,
continuaient à nous coûter très cher en nourriture et devenaient trop gros.
Madeleine avait résolu une infime partie du problème en remplissant son congélateur
et à cette époque nous mangions du lapin à toutes les sauces. Par la suite,
pendant très longtemps, nous avons boudé cette viande dont nous étions saturés.
Et pourtant ils étaient excellents ces lapins à la chair persillée et
tous ceux qui s'en souviennent, en ont encore l'eau à la bouche ! Madeleine
avait réussi à mettre la main sur des vendeurs ambulants, fréquentant les
marchés régionaux et à qui on bradait nos lapins. Cela avait pris un certain
temps avant de pouvoir écouler tout notre cheptel et très souvent ces
gens, à qui on avait consenti des conditions mirifiques, oubliaient tout
simplement de nous régler; l'espèce humaine est ainsi faite !
Notre lapine
préférée, la 5, avait été confiée à une relation qui pratiquait également
la cuniculture et avait échappé, du moins chez nous, à un triste sort.
Nota -
Curieusement, après l'aller-retour du nuage assassin (Tchernobyl) nous avons
constaté que certains sujets, à la naissance, présentaient des malformations
comme moignons de pattes, absence d'oreilles et même des cas de cécité. Bien
sûr tous ces individus ont été systématiquement éliminés. Alors que ces
histoires de radioactivité sont, de nouveau, à l'ordre du jour il me semblait
important de rapporter ces faits.
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