Macao, Cotignac, Région, Provence, Littérature et…fantaisie !

  

  

Accueil Macao Cotignac Région Provence Littérature Humour mon Site Sites Web

 

 Les lapins                                                      

Nous avions eu recours à une société d'élevage au vu d'une publicité parue dans une revue spécialisée très sérieuse. Je sais très bien que la plupart des parutions sont tributaires des publicités indispensables à leur survie, mais ce n'est pas une raison pour se faire les complices, même indirectement, d'une bande d'aigrefins.

Cette société était très bien  structurée et les responsables connaissaient  parfaitement leur boulot au plus grand dam de leurs clients. C'était surtout dans le domaine du matériel que cela pêchait; celui qui l'avait conçu connaissait bien son affaire car c'était simple, astucieux et efficace. Malheureusement si les idées étaient bonnes la réalisation en avait été bâclée en ce qui concernait les bâtis devant supporter les deux étages de cages . En théorie toutes les pièces devaient s'imbriquer les unes dans les autres mais dans la réalité il en allait tout autrement car certaines soudures n'étaient pas faites dans le bon alignement, certaines pièces étaient de longueur différentes et d'autres faussées. Un bref coup d'œil au contrat m'avait permis de constater que leur juriste était un crack et qu'il était inutile d'espérer de ce côté là. Bref nous avions retroussé nos manches, fait preuve de beaucoup d'astuce mais surtout fait appel à nos qualités de bricoleurs. Avec de la sueur et de la patience nous étions arrivés à un résultat passable. Une fois les bâtis en place nous avions disposé nos cages à touche-touche sur la longueur; la largeur était prévue pour deux cages et il y avait deux étages de cages sur la hauteur. Sous toutes les cages, à chaque étage, des tôles, qui se recouvraient les unes les autres, étaient disposées avec une forte inclinaison pour la récupération des crottes mais surtout des urines qui allaient s'écouler dans le caniveau prévu à cet effet. Les cages étaient de conception très simple; il y avait six faces en treillis soudé inoxydable, réunies entre elles par un astucieux système d'agrafes; de ce côté il n'y avait rien à redire. Une fois les cages mises en place, il avait fallu les rendre opérationnelles c'est à dire découper à la pince coupante les emplacements des portes et des mangeoires et mettre en place les portes à ressort et les mangeoires. L'alimentation en eau des cages était d'une simplicité enfantine. Une simple poubelle de 80 litres, suspendue à deux mètres du sol (par nos soins) était alimentée par une colonne d'eau munie d'un robinet d'arrêt, et régulée par un flotteur à la manière d'une chasse d'eau; un autre robinet d'arrêt (en plastique) était prévu à la sortie pour parer à toute éventualité mais surtout pour le nettoyage. A partir de la poubelle était raccordé tout un réseau de canalisations de section carrée. Ces tubes d'une longueur de deux mètres étaient fixés les uns aux autres par des bagues de caoutchouc qu'il fallait coller; tous les cinquante centimètres ils étaient percés de trous filetés destinés à fixer les pipettes. Comme tout le reste, le travail avait encore été bâclé et bien souvent les trous n'étaient pas faits au bon emplacement; il fallait donc couper, percer, fileter et coller à la demande. D'autre part rien n'avait été prévu au point de vue nid pour les femelles. Dans le coin prévu pour les reproductrices, nous avions éliminé une cage sur deux, que j'avais remplacées par des caisses en contreplaqué fabriquées par mes soins; ainsi désormais les lapines étaient parées pour la parturition. Enfin la mise en place des pipettes de distribution d'eau avait mis un point final à l'installation provisoire. 

Les lapins nous avaient été livrés avec un mois d'avance alors que je n'avais pas encore installé le collecteur d'urine où aboutissaient mes deux caniveaux; pas mise en place, non plus, la buse qui se raccordait au collecteur et se déversait dans la fosse à purin, en transitant sous les fondations de la serre. J'avais terminé ces travaux en présence des lapins en essayant d'être le plus discret possible pour ne pas trop les stresser.

Apparemment ces bêtes, qui paraissaient très jeunes, respiraient la santé; elles avaient le poil luisant et l'œil brillant ce qui chez le lapin est un excellent signe. Les papiers, qui nous avaient été remis, tendaient à démontrer que ces animaux avaient bien été vaccinés. Nous avions choisi la race "néo-zélandaise'', très rustique, précoce, à la chair savoureuse et ayant un excellent rendement en viande. Nos pensionnaires à la robe blanche et aux yeux rouges avaient rallié leur habitat à raison d'un individu par cage; les deux mâles logeant séparément beaucoup plus loin. Nous avions accordé quelques jours de repos à nos animaux afin qu'ils puissent récupérer après le stress du transport. Nous étions à la tête d'un cheptel de 12 femelles et de 2 mâles; ce chiffre nous ayant semblé raisonnable pour démarrer notre élevage.

Le plus gros travail dans un type d'élevage comme le nôtre était le nettoyage des crottes humidifiées par l'urine et agglutinées sur les tôles; le curage des caniveaux auquel il fallait ajouter le lavage au jet et la désinfection avec du grésil. Tous ces déchets azotés étaient récupérés, à la brouette, pour aller engraisser le terrain situé devant notre future case où nous avions prévu du gazon.

Chacune de nos lapines avait reçu un numéro qui correspondait à sa nouvelle identité. Ce chiffre qui figurait sur sa cage était reporté sur notre cahier d'élevage où désormais tout ce qui concernait cette femelle serait consigné (date de saillies, de mise bas, nombre de lapereaux par portée, maladies, soins, vaccinations,  nom du mâle responsable de la saillie, comportement vis à vis de ses petits). Ceci était indispensable pour opérer une sélection rationnelle et efficace des animaux et également pour éviter la consanguinité. Pour supprimer les risques de confusion nos mâles se nommaient maintenant A et B. et leurs performances, maladies ou autres seraient également notées sur notre livre tenu au jour le jour.

Les lapins étaient arrivés début juin. Après une période de repos, chaque lapine avait connu son petit moment d'extase auprès d'un chaud lapin et les naissances s'étaient échelonnées du  10 au 22 juillet; il y avait eu un peu de casse car nous avions à faire à des primipares qui devaient apprendre leur métier de mère. Les  portées ne dépassaient que rarement les 6 à 8 lapereaux ce qui était  logique car il s'agissait de très jeunes lapines . Les lapereaux à la naissance sont  vilains au possible; aveugles, ridés, et d'un rose qui n'est pas rappeler le cul des babouins. Par contre après, ils se rattrapent et deviennent vite très mignons; il faut voir une portée de ces "peluches" dormant en suçant leur patte à l'instar des petits d'homme qui prennent leur pied avec leur pouce. Tous les petits avaient été sevrés au bout de quatre semaines et séparés de leur génitrice, mise au repos. Nous avions alors procédé  au sexage qui est une opération délicate consistant à séparer les mâles des femelles; en effet les organes de reproduction du lapin ne sont pas toujours apparents. Ce travail étant fait nous avions opéré une première sélection en fonction des standards de la race mais aussi en regard des performances réalisées par nos lapines. La palme était revenue à la "5" qui avait réussi à amener à ses onze petits à terme, dont six femelles que nous avions conservées pour la reproduction; nous avions également gardé six autres femelles et un mâle issus des autres meilleures mères. Notre cheptel était désormais de 24 reproductrices,  3 reproducteurs et 83 lapins destinés à la boucherie. 

Notre élevage ayant été officiellement déclaré à la MSA nous pouvions désormais préparer notre dossier pour l'obtention du permis de construire. 

Les lapins avaient été fortement  incommodés par la chaleur et les vapeurs d'ammoniaque  malgré une aération intense; dans la journée ils restaient avachis dans les cages et ne retrouvaient un semblant d'énergie qu'avec la fraîcheur du soir. Ces vapeurs d'ammoniaque avaient eu aussi un effet catastrophique sur certains de nos meubles anciens récupérés à Cotignac et stockés au fond de la serre; les bois avaient noirci et s'étaient  imprégnés de cette odeur âcre dont on avait jamais pu se débarrasser vraiment. Chaleur et odeur avaient ralenti le rythme de croissance de nos pensionnaires qui s'acheminaient lentement vers leur destin de lapin...

Puis était venu le temps du sacrifice car les lapins étaient, comme le dit l'expression consacrée,  "bons pour passer à la casserole". Annie, une relation de Madeleine lui avait appris comment procéder. Je n'entrerai pas dans les détails pour ne pas heurter les personnes au cœur trop sensible mais il ne faut pas se voiler hypocritement la face car si la plupart des gens consomment ce gentil léporidé avec délectation, il y a forcément quelqu'un en bout de chaîne qui doit assumer l'exécution de la future victime. Nous avions eu notre première commande émanant d'un centre équestre pour une quinzaine de lapins et ma compagne avait dû s'y atteler. La première expérience de Madeleine avait eu lieu dans la salle de bain de la "ruine" car, malgré l'obligation faite par la législation, nous n'avions pas encore de laboratoire. Madeleine avait choisi de suspendre ses lapins au-dessus de la baignoire qui était toute maculée de sang. Peut-être fallait-il voir là l'étymologie de l'expression "un bain de sang" !

La deuxième génération de lapins n'avait pas trop posé de problèmes car, les grosses chaleurs étant terminées, nous avions pu gérer aisément la situation; les mouches se faisaient plus rares depuis que nous avions trouvé le produit "miracle" qui exterminait les diptères et parfumait la serre. Nous avions bien eu quelques cas de gale au niveau des oreilles que nous traitions deux fois par jour avec un produit de notre composition super efficace. Nous avions freiné la production car les clients ne se bousculaient pas et seules les meilleures femelles avaient eu droit à leur court orgasme de lapine. La "5'' était toujours aussi douce et gentille; lorsqu'elle m'apercevait elle se précipitait et lorsque je passais mon index à travers le treillis métallique elle le léchait à deux ou trois reprises de sa langue râpeuse; je le lui rendais bien car souvent je lui apportais des croûtons de pain, des épluchures de légume ou autre gâteries prélevées sur la propriété. Nous avions dû, comme à toutes les générations qui suivirent, vacciner les nouveaux venus contre la myxomatose, la VHD et les pasteurelles. J'avais omis de vous dire que Madeleine était chargée de la régulation des griffes et des dents de ses lapins; quand c'était trop long elle sectionnait le surplus à l'aide d'un sécateur; c'était une opération absolument indolore pour les animaux qui, parfois, manifestaient leur reconnaissance d'un coup de langue.

Là où la situation s'était sérieusement détériorée ce fut à l'apparition de la troisième génération qui avait débarqué en plein hiver; la plupart des femelles perturbées par le froid, lors de la mise-bas, abandonnaient leurs petits. Tous les matins Madeleine en faisait la récolte et tout ce petit monde, à moitié gelé, se retrouvait dans des casseroles, disposées partout où il y avait une source de chaleur; c'est ainsi qu'il y avait toujours de ces ustensiles de cuisine à proximité de l'âtre de la cheminée, du radiateur électrique à bain d'huile ou de la cuisinière; quand ça commençait à couiner nous savions qu'il était temps de les retirer du feu; ce n'était pas très orthodoxe mais terriblement efficace. Une fois réchauffés ces minus de lapereaux étaient reconduits dans le nid maternel et en général cela fonctionnait plutôt bien. Nous devions également soigner les lapines qui, avec le froid, avaient contracté le coryza; pour les profanes sachez qu'il s'agit d'une sorte de gros rhume de cerveau pour lapins avec les mêmes symptômes que chez les humains; bref, les museaux coulaient et ça éternuait dans tous les coins ! 

La quatrième génération nous gratifia d'un nouveau problème, celui de la formation d'excroissances chez certains de nos animaux, mâles et femelles confondus; en général  cela se situait au niveau de la gorge et avait l'apparence de gros lipomes graisseux. Nous avions incisé un de ces kystes avec une lame de cutter et une simple pression avait suffi pour que le contenu gicle, à la manière du dentifrice s'échappant de son tube; cela avait la consistance  d'un corps gras de couleur crème; nous avions désinfecté, injecté de la pommade d'auréomycine et isolé le malade;  puis après réflexion, ne sachant pas s'il y avait risque de contagion, nous avions purement et simplement supprimé les sujets atteints qui heureusement étaient peu nombreux. D'ailleurs si l'on excepte cinq ou six cas d'entérotoxémie, dont l'issue avait été brutale et fatale, nous avons toujours eu un élevage sain et exempt de maladies.   

Par la suite des générations de lapins il y en a eu des tas et nous avions même atteint le chiffre faramineux, pour nous, de 800 lapins. En effet une personne s'était engagée à commercialiser toute notre production à condition que nous puissions lui garantir un quota minimum de lapins; conclusion nos mâles avaient été mis à contribution de manière intensive. Par la suite ce triste individu s'était rétracté et, pour avoir été trop confiants, nous étions restés avec nos lapins sur les bras. Cela coïncidait avec une période où nous avions tellement de travail avec la construction de la case et nos travaux agricoles que nous avions pris la sage décision de laisser tomber notre élevage. Il avait fallu faire vite car la plupart de ces lapins, bons à être commercialisés, continuaient à nous coûter très cher en nourriture et devenaient trop gros. Madeleine avait résolu une infime partie du problème en remplissant son congélateur et à cette époque nous mangions du lapin à toutes les sauces. Par la suite, pendant très longtemps, nous avons boudé cette viande dont nous étions saturés. Et pourtant ils étaient excellents ces lapins  à la chair persillée et tous ceux qui s'en souviennent, en ont encore l'eau à la bouche ! Madeleine avait réussi à mettre la main sur des vendeurs ambulants, fréquentant les marchés régionaux et à qui on bradait nos lapins. Cela avait pris un certain temps avant de pouvoir écouler tout notre  cheptel et très souvent ces gens, à qui on avait consenti  des conditions mirifiques, oubliaient tout simplement de nous régler; l'espèce humaine est ainsi faite !

Notre lapine préférée, la 5, avait été confiée à une relation qui pratiquait également la cuniculture et avait échappé, du moins chez nous, à un triste sort.

Nota - Curieusement, après l'aller-retour du nuage assassin (Tchernobyl) nous avons constaté que certains sujets, à la naissance, présentaient des malformations comme moignons de pattes, absence d'oreilles et même des cas de cécité. Bien sûr tous ces individus ont été systématiquement éliminés. Alors que ces histoires de radioactivité sont, de nouveau, à l'ordre du jour il me semblait important de rapporter ces faits.

 

************

  (Retour)                                  (Chapitre suivant)                (Chapitre précédent)