Les
culs blancs
Combien de fois ai-je entendu
les chasseurs du coin se lamenter sur la pauvreté du secteur en petit gibier à
poil. La myxomatose était parait-il la grande responsable de ce fléau. Et
pourtant moi qui sillonnais les bois toute l'année, surtout pendant la récolte
des champignons ou en promenant les chiens je n'avais jamais rencontré de
cadavres d'animaux morts de cette maladie. Fallait -il en conclure que les
lapins de Macao étaient plus malins que les chasseurs du pays ou que leurs
chiens ne valaient pas tripette ? Toujours est-il que chez nous les garennes
pullulaient et que les lièvres fréquentaient assidûment la concession. Mes
tas de sable, destinés aux constructions, étaient devenus des vrais "lapinodromes'
truffés de galeries où les lapines venaient mettre bas. Pas folles ces
bestioles ! Elles avaient très vite compris qu'il était plus facile de creuser
des terriers dans du sable que dans la rocaille. Bien sûr cela me posait des
problèmes et je devais manier la pelle avec précaution car il n'était
pas rare de ramener avec le sable toute une famille de lapereaux nouveaux nés;
à chaque fois je confiais mes prises involontaires à Madeleine qui n'en
pouvait plus de les nourrir au biberon. Un jour, par mégarde, j'avais
pratiquement sectionné la cuisse d'un lapin; Madeleine et moi avions joué les
infirmiers et posé une attelle, sans trop nous faire d'illusions. Le lendemain
matin le lapin était toujours vivant et avait même accepté la tétine du
biberon; c'est à cette occasion que nous avions remarqué qu'il portait sur la
tête une petite touffe de poils blancs qui ressemblaient étrangement à une étoile;
ce lapereau était très doux et Madeleine l'avait baptisé "gentil" . Sa blessure s'était cicatrisée assez rapidement et ses os avaient fini par se
ressouder tant bien que mal; malgré tout il avait gardé sa patte raide et
lorsque nous le prenions nous le tenions d'une manière assez lâche pour ne pas
lui faire mal; le gentil prenait des forces de jour en jour si bien qu'un
certain matin il brûla la politesse à Madeleine et s'enfonça dans un taillis
de cades et de lauriers-tin. Nous avions essayé de le rattraper mais sans succès
car le bougre, bien que n'ayant que trois pattes faisait preuve d'une rare vélocité.
Nous eûmes l'occasion de le revoir à plusieurs reprises car il n'avait pas
vraiment déserté le coin; nous crûmes même apercevoir de jeunes lapereaux
avec la fameuse tâche de poils blancs. Puis un jour, le gentil avait disparu;
avait-il cédé à l'appel de la forêt ou fini dans le ventre d'une fouine ?
Dieu seul le sait ! Madeleine avait pris les choses avec philosophie et s'était
même permis un trait d'humour ''Il nous a posé un lapin ce coquin''. La présence
de tous ces rongeurs avait un autre inconvénient, celui de ''pourrir'' mon
sable car, comme chacun le sait, les mères lapines s'arrachent des
quantités invraisemblables de poils pour en tapisser leurs nids. Plus
tard, j'appris que la présence de ces lapins avait deux inconvénients majeurs
mais cela j'aurai l'occasion de vous en reparler plus tard.
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