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Les champignons 

Durant les vendanges à "Bellevue"en 1981 nous avions fait la connaissance d'un personnage haut en couleurs; il se nommait Fabre mais tout le monde l'appelait Tri tri. Chez lui deux sujets revenaient toujours dans la conversation,  son rôle d'agent secret dans la résistance et les femmes. Lorsqu'on avait atteint, avec ce diable de petit bonhomme,  un certain degré d'intimité, il vous permettait de poser les yeux sur quelques cartes postales, jaunies par le temps,  représentant des nanas en déshabillé coquin et qui devaient dater du temps de ses vingt ans. Lui et sa femme Raymonde n'étaient plus de la première jeunesse et devaient totaliser à eux deux plus de 150 ans. Ils me faisaient un peu peine car ils semblaient souffrir énormément du dos; surtout elle, percluse de rhumatismes. Nous avions sympathisé et fait la récolte de ses raisins, bénévolement, comme il se doit entre collègues ! Il nous avait pris en amitié et nous avait initiés à la taille des oliviers et surtout à la reconnaissance des champignons locaux, qui à l'époque pullulaient.Nous avions ainsi appris à distinguer les rouges et les safranés (lactaires), les pieds de moutons qui répondent ici au joli nom "d'aiguillette de Noël", les morveleux gluants comme la morve, les petits gris à ne pas confondre avec les frères de Saint Jean, baptisés ici du même nom à cause de leur soutane grise, les crêtes de coq, certaines barbes car les autres, tout comme le pissacan, vous collent la colique et le cèpe des pins. Il y avait aussi beaucoup d'autres champignons comestibles tels que coulemelles, escumelle ou russules mais ils étaient boudés par les Varois du coin; pour quelle raison ? Je n'en sais rien ! N'étant pas trop sûr de moi, j'avais suivi le mouvement. Mon champignon préféré, la girolle, était inconnu au bataillon sur notre secteur mais par contre aux alentours du 15 avril s'il y avait eu, la ou les, pluies adéquates nous avions le rare privilège de pouvoir ramasser quelques morilles blanches ou noires. Chez nous, elles ont toujours mis  un malin plaisir à pousser dans le gravier du rond-point; bien que leur endroit de prédilection soit très délimité il était toujours difficile de mettre la main dessus. Il y avait aussi des truffes sur notre terrain mais pour les trouver bernique ! Ou il fallait un chien truffier ou suivre le parcours assez aléatoire de la  mouche à truffes; de toute façon ce royal champignon n'était pas perdu pour tout le monde car les petits malins du coin se chargeaient bien de les récupérer lorsque nous avions le dos tourné.

C'est à partir de 1986 que les choses avaient commencé à se gâter car cette année là nous avions eu droit à une récolte très médiocre; comme bien souvent en pareil cas on avait incriminé le manque de précipitations. Ensuite les années passant, les champignons s'étaient faits de moins en moins nombreux, puis de plus en plus rares et de nos jours, chez nous, il va bientôt falloir inventer un détecteur cryptogamique. Notre conviction profonde, à Madeleine et à moi, est que le nuage poubelle  de Tchernobyl  n'est certainement pas étranger à la chose. 

 

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