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les
lavandières du Rabinon
Dans
le temps, les femmes allaient laver le linge au Rabinon (0). Il fallait voir le
cortège de "roulottes" à quatre roues, prenant la direction de la route de
Sainte-Maxime dès sept heures du matin, chacune avec sa corbeille de linge, sa
lessiveuse, un peu de cendres du feu de bois pour faire "bouillir", les unes
lavant pour leur foyer, les autres pour des particuliers.
Les femmes lavaient, rinçaient dans une eau si pure qu'on pouvait la boire sans
crainte. les enfants venaient le jeudi, lorsqu'ils n'avaient pas classe,
jouaient, sautaient, trempaient leurs pieds dans les flaques profondes ou,
carrément, se baignaient en été. Les cris, les chants, accompagnés par les
oiseaux, emplissaient les bois alentours. Une féerie de draps blancs, de
serviettes, de torchons s'étalait sur les rochers et sur les arbustes. Grâce au
soleil, le linge était sec le soir et le cortège reprenait la route du Muy,
après une journée harassante mais combien réconfortante. Du côté de Roquebrune,
on lavait au Riou ou à la Maurette, seul le moyen de locomotion était différent,
c'était la brouette...
"Nous sommes en octobre, à sept heures du matin, au Muy, dans la rue Marceau.
Fine (abréviation de Joséphine) sort la roulotte (1) de sa cave, le père
François rentre chez lui après avoir acheté le pain et le journal.
"Bonjour Fine ! Tu te prépares pour aller laver le linge au Rabinon ?
-
Eh oui, avec ces quelques orages, le Rabinon raille (2) bien. Té, donne moi un
coup de main pour charger la gourbo (3) car j'ai beaucoup de draps aujourd'hui.
-
La gourbo, la lessiveuse, le bois, la caisse, le battoir et les paquetons des
célibataires, te voilà bien chargée. Pousser ce chargement sur deux kilomètres
avec la montée du pont d'Argens, tu as du mérite, tu ne le voles pas ton argent
! Pourquoi tu ne vas pas au lavoir municipal ?
-
Moi ! au lavoir ! Ma mère, ma grand-mère allaient au Rabinon. Etendre les draps
sur du fil de fer tandis que là-bas ils soleillent, sèchent sur les arbustes et
s'imprègnent de l'odeur de la garrigue. Et puis, laver avec l'eau du canal ? tu
n'y penses pas ! Tandis que laver les draps dans l'aigo mauresco (4)... et même
je vais te dire, c'est mon bénéfice !
-
Comment ton bénéfice ?
-
Et bien pour une gourbo de linge, en plus de mon salaire, je demande une pièce
de savon de Marseille et avec l'eau bonne (5) des collines, le savon prend mieux
et j'en consomme que la moitié : c'est mon "papa rousset"(6).
-
Oh, tu as fait des frais, tu as une belle caisse toute neuve !
-
Moi ! faire des frais ! La caisse, c'est Auguste qui travaille à la scierie
Laudon qui me l'a donnée, tu vois pas la réclame de Nestlé (7) imprimée dessus !
tu sais, se mettre à genoux sur les pierres c'est dur ; alors j'ai retiré un
côté, mis un coussin à l'intérieur, ça fait bien l'affaire pour mes pauvres
genoux. Le battoir c'est lui aussi qui me l'a fait.
-
Vous êtes combien à aller au Rabinon ?
-
Oh, cinq ou six ; au temps de ma mère, elles étaient une quinzaine, même que les
trous d'eau avaient des noms : les premiers, près du chemin c'étaient ceux dits
des "professionnelles" qui lavaient pour l'hôtel Sermet et les familles
bourgeoises ; ensuite, je me rappelle qu'il y avait le trou du cade (8), de la
chèvre, de la bassine, du haut et d'autres ; chaque trou avait sa titulaire !
maintenant on se met où on veut et à midi, pendant que la bugado (9) soleille,
dans le feu, on fait cuire les saucisses de chez Foucou avec la pain de chez
Cattu, un peu de caillette, quelques noix et des figues sèches, on se régale. Et
puis on se raconte les dernières nouvelles du Muy, les contes d'avant.
-
Là les cancans ça doit y aller ! tout Le Muy doit y passer.
-
Bon, assez blagué ! Albertine doit m'attendre, et merci pour le coup de main. A
bientôt !"
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(0) le Rabinon prend sa source sur le versant sud du Rocher de Roquebrune et le
contourne vers l'ouest avant de plonger dans l'Argens
(1) plateau de bois monté sur quatre roues en fer que l'on pousse et dirige à
l'aide d'une poignée. Construite à partir de 1938 par M. Gibert, charron au Muy,
sa production cessa vers 1950
(2) coule
(3) corbeille en osier
(4) eau des Maures
(5) eau pure peu chargée en calcaire
(6) supplément. Lorsqu'un commerçant faisait la bonne mesure ou donnait un
supplément à la quantité, il disait "je te fais papa rousset"
(7) la scierie Laudon, la plus importante du Muy, fournissait des caisses
d'emballage pour l'usine Nestlé de Marseille
(8) genévrier
(9) ensemble de linge lavé
Source: Texte raconté par Pierre Taxil dans le livre : Le Rocher de Roquebrune -
Editions Campanile - Juin 2004.
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