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Les dialectes du provençal
Le provençal est une langue romane de la famille
des langues d'oc. Il est issu de l'évolution du latin populaire, et est parlé
sur un territoire qui déborde de celui de la Provence historique et culturelle
proprement dite. Comme toute langue, le provençal est dialectalisé.
· Le rhodanien (prouvençau roudanen) est parlé dans les parties occidentales des
actuels départements du Vaucluse (Vau-Cluso) et des Bouches-du-Rhône (Bouco-dóu-Rose).
Il est également parlé en Languedoc, autour du Nimes (Nime), du Rhône (Rose) à
la Vidourle (Vidourlo).
· Le maritime (prouvençau maritime) est parlé dans les parties orientales des
actuels départements du Vaucluse (Vau-Cluso) et des Bouches-du-Rhône (Bouco-dóu-Rose),
dans tout l'actuel département du Var (Var), dans la majeure partie de l'actuel
département des Alpes Maritimes (Aup Maritimo) et dans la moitié sud de l'actuel
département des Alpes de Haute-Provence (Aup de n-Auto Prouvènço).
· Le gavot, ou alpin, (prouvençau gavouot, vo aupin) est parlé dans la moitié
nord de l'actuel département des Alpes de Haute-Provence (Aup de n-Auto
Prouvènço). Hors de Provence, le gavot est parlé en Dauphiné dans tout l'actuel
département des Hautes-Alpes (Àuteis-Aup), dans une frange sud-est de l'actuel
département de l'Isère (Isero), et dans les vallées provençalophones du Piémont
(Val Maire, etc.)
· Le drômois, ou dauphinois (prouvençau droumen, vo daufinés) n'est parlé
qu'hors de la Provence proprement dite, en Dauphiné : majeure partie de l'actuel
département de la Drôme (Droumo), c'est-à-dire le Diois et le Valentinois (la
frange nord de ce département appartient au domaine de nord-dauphinois, langue
franco-provençale, avec la majeure partie de l'actuel département de l'Isère),
frange sud-ouest de l'actuel département de l'Isère (Isero).
Ces quatre dialectes, ressentis par leurs locuteurs comme formant une seule
langue, le provençal, ne différent que par un certain nombre de mutations
vocaliques ou consonantiques. Mais la morphologie et l'esprit de la langue reste
partout le même. Voici quelques exemples de différences phonétiques. (La syllabe
soulignée porte l'accent tonique. La diphtongue oua porte l'accent sur le a, la
graphie -ch- marque le son (tch). )
· la porte : la porto (rh., dr.) - la pouarto (mar., gav.)
· il chante : canto (rh., mar.) - chanto (dr., gav.)
· aller : ana (rh., dr., mar.) - anar (gav.)
· j'attrape : agante (rh., dr.) - agànti (mar.) - agàntou (gav.)
· celui : aqueste (rh., dr.) - aquéstou (mar., gav.)
Globalement, le gavot est celui des quatre dialectes qui est resté le plus
proche de l'ancien provençal. (Conservation de certaines consonnes finales,
éventuellement de certains s du pluriel, etc.)
Chaque dialecte présente un certain nombre de localismes. Ainsi , par exemple,
le maritime connaît à l'ouest une double diphtongaison ouo/oua (bouon/bouano),
tandis que l'est ne connaît que la diphtongue oua (bouan/bouano). L'importance
de ces localismes ne doit pas être exagérée. Ils permettent surtout aux
provençaux de se situer géographiquement entre eux, mais n'affecte en rien
l'unité de chaque dialecte, et encore moins l'unité de la langue.
Nissart et vivarois
Linguistiquement très proche du provençal, le Nissart doit être considéré comme
une langue à part entière, car telle est la conscience linguistique de ses
locuteurs, qui se sentent Niçois et non pas Provençaux. Voici quelques
caractéristiques du Nissart.
· Article défini pluriel différent au masculin et au féminin : lu - li.
· Conservation du a final atone au féminin, devenu o en provençal : Nissa la
bella, pichina (petite), etc.
· Le nissart connaît, comme l’italien, des mots accentués sur l’antépénultième
syllabe.
· Le nissart n'utilise que l'adjectif possessif plein, comme l'italien :
français "mon cheval", provençal moun chivau / moun cavau, nissart lou miéu
cavau, italien il mio cavallo.
La graphie du nisssart est phonologique. Très proche de celle du provençal, elle
est adaptée au phonétisme local. Par exemple, les mots féminins se terminant par
a atone au lieu de o atone, les oxytons (mots accentués sur la dernière syllabe)
terminés par a doivent porter un accent graphique en Nissart, ce qui est inutile
en provençal : arribà contre arriba.
Les parlers du Vivarais (quasi-totalité de l'actuel département de l'Ardèche à
l'exception d'une frange nord franco-provençalophone, et de marges ouest et sud
alvernophone ou lengadophone/occitanophone) sont très proches du provençal
drômois. Mais les gens du Vivarais n'ayant aucune conscience de parler
provençal, et ayant une conscience identitaire vivaroise très forte, leurs
parlers ne peuvent être considérés que comme formant une langue autonome
composée de trois dialectes, haut-vivarois, boutierot / vivarois-moyen,
bas-vivarois.
Le vivarois s'écrit avec une graphie similaire à celle du provençal, avec
quelques adaptations dues aux différences phonétiques.
Phonétique du provençal
L'accent tonique donne au provençal sa musicalité. Les mots peuvent être
accentués sur l'avant-dernière syllabe (mots paroxytons), ou sur la dernière
syllabe (mots oxytons). Dans les paroxytons, la dernière syllabe, bien qu'atone,
doit être distinctement prononcée : cànti (je chante), Prouvènço (Provence),
etc.
Le provençal se caractérise par une forte proportion de voyelles par rapport aux
consonnes.
· Chute des consonnes finales : latin cantare > ancien provençal cantar >
provençal canta, ancien provençal fuec > provençal fue, etc.
· Palatalisation des l finaux : latin castellum > ancien provençal castel >
provençal castèu.
· Nombreuses diphtongues et triphtongues, groupes de deux ou trois voyelles
prononcées d'une seule émission de voix. Les triphtongues ont comme voyelle
tonique la voyelle du milieu : uei, ièi. Les diphtongues peuvent avoir comme
voyelle tonique soit la première : èu, au, óu, soit la seconde : ié, oua. Les
diphtongues peuvent, dans le mot, porter l'accent tonique : castèu (château), ou
être atone : óutobre (octobre). Dans le mot óulivié (olivier) nous avons une
diphtongue descendante atone, óu, et une diphtongue ascendante tonique, ié.
Graphie du provençal, et petite critique de la graphie du français
Le système provençal continue la tendance majeure des langues romanes en
général, à l'exception du français. Proche dans son esprit des graphies de
l'italien ou de l'espagnol, la graphie du provençal permet de noter toutes les
variations dialectales, à l'image de celle du corse. Elle est le résultat de la
synthèse faite par les premiers felibre, Mistral, Roumanille et d'autres, des
tendances spontanées des scripteurs provençaux. Phonologique, elle note les sons
(globalement, on écrit comme on prononce), avec des règles simples (un signe
écrit ne peut marquer qu'un seul son, et, si un même son peur s'écrire de deux
façons différentes selon son histoire, les graphies retenues doivent être
simples, logiques et cohérentes), et ne retient des repères étymologiques ou
grammaticaux que pour désambigüiser des homophones, ou pour indiquer certaines
constructions de mots dérivés. La graphie du français, elle, est essentiellement
étymologique et grammaticale, introduisant une grande distance entre l'écrit et
l'oral. Ce système crée à l'écrit de curieuses façons de noter les sons (-en-,
-in-, -ein-, -ain-, pour noter un e ouvert nasalisé, -ai- pour noter un e
ouvert, -au-, -eau-, pour noter un o fermé, etc.), conserve de nombreux
marqueurs totalement inutiles, comme le ^ indiquant la chute d'un s disparu
depuis belle lurette, et, fait encore plus grave, permet à un même signe de
noter deux sons différents, rendant impossible la retranscription orale du mot
écrit si ce mot n'est pas connu à l'avance. Ainsi, -cho- peut marquer le son
(ko) ou le son (cho). Alors, une chorale ? : (kóral), ou (chóral), puisque chose
se prononce (chóz) ? Autre exemple, la graphie -en- peut marquer le son e ouvert
nasalisé, ou le son a fermé nasalisé. Alors, le -en- de rien doit-il se
prononcer comme le -en- de dent ? (Essayer de lire à haute voix la phrase qui
précède, et vous verrez le problème. Comment y prononcer vous "en" ? Il existe à
Lyon une rue Servient, (sèrvièn) ou (sèrvian) ? ) Or, à quoi sert l'écrit, si ce
n'est à transmettre à distance, dans le temps et l'espace, la parole ? L'écrit
doit permettre au lecteur de retrouver l'oral, de redécoder l'écrit en oral. Un
système de codage qui ne permet pas un décodage complet et sûr est un mauvais
système de codage. Un système de codage qui, en retenant de nombreux marqueurs
écrits inutiles, et en utilisant des graphies curieuses, complexes, introduit
une grande distance entre l'oral et l'écrit, rendant ce dernier difficile à
maîtriser, est un mauvais système. Le français est victime de son
"académisation", énorme boursouflure de l'esprit qui oublie qu'une langue, cela
se parle, et que les locuteurs, seuls légitimes propriétaires de leurs parlers,
auront toujours raisons contre mille dictionnaires et quarante académiciens
désireux de maîtriser les règles du langage pour en faire un outil de domination
sociale.
Esprit du provençal
Le provençal personnalise le discours (mi siéu pensa, je me suis pensé, traduit
littéralement.), recours massivement au vocabulaire de l'action (plus de verbes
concrets que de noms abstraits), présente les choses de façons imagées,
vivantes, personnalisées. Le français "son attitude hautaine m'énerve" se rendra
en provençal par mi limo lei nèrvi que mi regarde par dessus l'espalo, soit
littéralement "ça me lime les nerfs qu'il me regarde par dessus l'épaule". Le
provençal ne dira jamais soun atitudo auturouso. Beaucoup de mots qui sont
vulgaires en français standard sont en provençal familiers, d'usage courant,
sans aucune valeur de "gros mot". Mi fas caga n'a pas du tout la valeur vulgaire
du français "tu me fais chier", et devrait presque plutôt se traduire par "tu
m'ennuies, tu m'énerves". (Au passage, constatons que le mot latin vulgus, «
peuple », a donné naissance en français à un adjectif péjoratif, « vulgaire ».
Quelle plus belle preuve du fonctionnement élitiste et académique du français
peut-on trouver ? )
Extraits de textes
Jóusé d'Arbaud, La sóuvagino, Grasset, 1929, roman en provençal rhodanien de
Camargue ; extrait.
Faudrié pas èstre Galejoun, o jamai avé cassa, pèr pas saupre quant vau lou
proumetre d'uno granouio quand l'avès à pouncho de bè e que se vèi à mand d'èstre
engoulido. La luno jouvo que banejo sus l'estang o lou cop de flamen que viro
entre nivo, tant, d'aquéu moumen, pèr vous pica à l'amo, vous li proumetrié ;
mai un cop que l'aurés bandido, sara just e just, e nimai ni mens, qu'uno
granouio à la vèlo.
Felipe Blanchet, La targo, edicien Parlaren-Var, 1994, roman en provençal
maritime de Sanary (Sanàri) ; extrait.
Rèn de mai bèu sus la boulo dóu mounde, franc bessai dóu regard de l'amour, que
d'èstre asseta sus un banc, tranquilas, sus lou port de Sanàri, e d'aluca. Mai
es encaro meiou, l'estiéu, e bouon matin. Aqui, bèn tanca entre dous paumié,
poudès nifla. Fai encaro proun frès pèr pas bagna camié, mai lou soulèu coumènço
de vous caranchouna la pèu. Es lou cors que parlo. (...) Mai que tout, l'a 'quéu
païsàgi espantant. En fàci, lou port, la mar, plan-plan, que gansaio lei batèu,
e que briho au soulèu. L'aureto que fa sibla lei couardo e lei velo.
Sèrgi Arneodo, Outourn, publié dans l'Armana prouvençau 1999, poème en provençal
gavot de Coumboscuro, Piémont provençalophone.
Acò es lou carleva d'uno mendìo
Que d'en primièr descuèrb soun calignaire,
De blanc, de biòi, de rous tout-sang s'abiho
Li uéi perdu dins la luenchour de l'aire.
Li fau, troupèl de fuéc, soun lano triho,
Li béulo or linde, bruso de tout caire
L'outourn chapuéi la cumbo, passo vìo
Lou temp, marca di crép luégn di chassaire.
Acò es lou carleva, que tout s'envèllo
Sus li record. Dins la lusour de l'ièro
Lou temp s'estégn, mendìo se fai bèllo,
Li fau soun fuéc... foudil, berro, gounello
Ruban tout sang... s'i crest, 'ntra cièl e terro,
Touto souleto passo uno curvello.
Jan de Coumbaniéra, L'óucèu dinc la bousia, publié dans l'Armana prouvençau
1999, texte en provençal gavot du Champsaur (Chamsour) ; extrait.
Era dinc l'uvert, fasié fret à estelar les pèiras. En óucèu óu mitant dóu chami,
esperavo, tout jalà. Tout pr'un còp auve lou cascavèu d'un chavau qu'arriba óu
galop. Aié fret, lou paure óucèu, aié fam ; se disié : "chóudrié blèu se garar
dóu mitant... "
Louis Caperan-Moreno, A Madarena, publié dans l'Armana prouvençau 1999, texte en
ligure de Menton (Mentan) ; extrait.
Ou territòri d'a coumuna mentounasca ese spartì da quatre grane valade
perpendiculàri a marina. Da levant fint'au pounent, san u ver de Mentan, de
Careï, de Bourig e de Gouarbe. (...) Despuhi u tempe antigue, u mentounasque
disan qu'ou ver de Mentan ese a pu bella de tout'e valade.
Carlètou Malàusssena, Lou chapacan, publié dans l'Armana prouvençau 1999, texte
en nissart ; extrait.
La carreta seguìa plan plan lou boulivar de Riqié... Que carreta ? Una carreta à
doui roda, estirassada da una mula, una raça de gàbia ambulanta, facha à clèa,
coulou gris-blu delavat. Un ome, avàrou de gest, caminava pèr davant sus l'encaladat,
li doui man darrié l'esquina, mentre qu'un pouliçot la seguìa pèr darrié sus lou
trotadou.
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