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le var et la mer

L'épave du Donator

Le "Prosper Schiaffino", navire qui appartenait à la Société Algérienne de Navigation pour l'Afrique du Nord et qui coula près des côtes varoises reste plus connu des initiés de la mer sous le nom de "Donator".

La Société qui le possédait, appelée aussi société Charles Schiaffino et Cie, était assez puissante pour avoir englobé plusieurs compagnies de navigation algériennes dont la création remontait pour certaines au début de l'installation française en Afrique du Nord. Regroupées au sein de la compagnie Schiaffino, ces petites compagnies avaient contribué à faire naître en 1896 la Société de Navigation Côtière Algérienne. Quatre ans plus tard, en 1900, la société change d'appellation et adopte le nom de Compagnie de Navigation Algérienne. Enfin, en 1920, la compagnie prend le nom définitif de Société Algérienne de Navigation pour l'Afrique du Nord. A sa tête, le même homme, Charles Schiaffino.

En 1896, la flotte de la compagnie Schiaffino comptait déjà cinq cargos, deux navires de charge ainsi que deux puissants remorqueurs. Vouée tout d'abord à la navigation marchande le long des côtes algériennes, la compagnie décide ensuite de ne plus se limiter au cabotage. Elle s'étend, et bientôt des lignes relient l'Afrique du Nord aux ports de la Méditerranée et de l'Atlantique.

Au moment de la déclaration de guerre, en 1939, la flotte de la compagnie Charles Schiaffino comprend vingt bâtiments, et la plupart d'entre eux portent le nom d'un des membres de la famille : Nicole Schiaffino, Prosper Schiaffino...

Car c'est en 1939, au mois de juin, que la compagnie maritime fait l'acquisition d'un nouveau bâtiment. Elle l'achète à une société filiale de la Compagnie Générale Transatlantique qui possède une quinzaine de bananiers utilisés sur les Antilles françaises. Un de ces bananiers, la "Petite terre", qui se nommait auparavant "Donator", devient alors le "Prosper Schiaffino". Ainsi rebaptisé, il se fait pinardier.

Pendant les hostilités, les vingt navires de la société Schiaffino sont réquisitionnés. Neuf seront perdus et quatre autres retrouvés dans des ports ennemis, mais dans un état jugé irrécupérable. Ainsi, en compagnie des sept autres navires rescapés, le Prosper Schiaffino aura-t-il traversé toute la guerre sans le moindre dommage. Et pourtant, sort cruel, il sera victime de cette guerre, après la fin du conflit.

Passant du transport de bananes à celui du vin et autres denrées, cet excellent navire était attaché à Alger, mais armé à Sète. Construit en 1931 à Bergen en Norvège, l'ex Donator italien, et ex Petite Terre était long de plus de 78 mètres, large de près de 12, et présentait un creux de 5 mètres et demi. C'était un solide et beau cargo. Le 11 octobre 1945, il quitte Marseille chargé de 650 tonnes de légumes secs et de pommes de terre. Après avoir débarqué son chargement à Alger, il laisse le continent africain le 9 novembre 1945 par le port de Mostaganem. Ses cales sont remplies de barriques. Son pont, couvert de citernes de vin. Il a largué ses amarres pour Nice, avec trente hommes à son bord.

En cours de route le Prosper Schiaffino rencontre un fort mistral. Il gagne au plus tôt l'Espagne vers Carthagène et, remontant vers la France, il longe la côte pour se maintenir à l'abri de la tempête. Afin de rallier Toulon, il doit traverser le golfe du Lion, route qui permet d'éviter les mines nombreuses encore en place. Le Prosper Schiaffino navigue bien, évitant les dangers du vent, écartant ceux des mines. Il arrive en vue des iles d'Hyères, se tenant toujours à l'abri du Mistral. La petite passe, truffée de mines lui étant interdite, le cargo l'évite donc et prend au sud de Porquerolles.

Ce  10 novembre 1945, nous sommes samedi, et il est 13 h 15.

Le Prosper Schiaffino vient à peine de doubler la pointe des "Saraniés", par le travers sud-est de l'île de Porquerolles, qu'une explosion d'une incroyable violence se produit.

Faisant pourtant route hors des lignes d'explosifs immergés qui jalonnent les côtes, le cargo vient de heurter par la proue une mine allemande. Aussitôt, il commence à couler tandis que l'équipage s'efforce de mettre à la mer les canots de sauvetage. Peine perdue...le vent souffle en tempête.

Le bateau sombre si rapidement que les hommes n'ont plus le temps de sortir les canots, au milieu des éléments déchaînés, et seule la présence de radeaux de liège sur le pont pourra sauver le plus grand nombre. Le vent s'acharne et la plupart des radeaux sont arrachés pour être emportés, comme des feuilles. La lutte est inégale, mais l'équipage parvient malgré tout à s'entasser sur trois radeaux et commence à ramer. Face au vent. Et pendant quatre heures.

Il n'en faudra pas autant au Prosper Schiaffino pour sombrer. La proue plongée dans la mer, il s'enfonce ; l'eau passe de calle en calle. Un instant, l'arrière du navire demeure en l'air, aux prises avec le vent, l'hélice à demi émergée. Un court moment encore, l'hélice sort tout entière de l'eau ; puis elle disparaît, et tout le cargo est englouti.

Quatre minutes seulement auront suffi à la mer pour prendre possession du Prosper Schiaffino. Un avion anglais, qui survole le sinistre, prévient le port de Toulon. Aussitôt, les secours sont dépêchés sur les lieux du drame...Mais quatre heures s'écouleront avant que les premiers survivants ne soient hissés et réconfortés à bord du "Chasseur III".

Déjà hélas, on compte les victimes. L'explosion a foudroyé un matelot. Deux hommes ont péri dans les engins de sauvetage. Sur les 27 rescapés, deux décéderont en cours de route. Les 25 hommes restants sont immédiatement dirigés sur l'hôpital Saint-Anne de Toulon. Quatre d'entre eux sont des blessés légers.

Au cours du procès qui suit inévitablement la catastrophe, le commandant du navire se voit adresser le reproche d'avoir navigué trop près des côtes. Or, il n'y avait aucun champ de mines sur la route empruntée par le Prosper Schiaffino. Mais toutes les eaux de la cinquième région militaire représentaient un danger constant pour les marins dans la mesure où les mines allemandes se détachaient à chaque tempête des champs de mines placés près des côtes, pour dériver vers le large. A une époque où la connaissance précise des champs de mines ne constituait plus un critère absolu de sécurité, on comprend mieux ce naufrage.

Depuis le 10 novembre 1945, le Prosper Schiaffino gît à l'est du petit Saranié, balayé par un courant presque constant.

Pour tous les plongeurs, l'épave du Prosper Schiaffino, deuxième du nom - et il y en eut un troisième - , est devenue celle du "Donator". Aux dires de ces mêmes plongeurs, l'épave du "Donator" reste la plus belle de toute la côte. Car lorsqu'on descend, il n'est plus question de guerre, de drame, de mort ni de bâtiment perdu. Il ne s'agit alors que d'effectuer une magnifique plongée. La descente est profonde, puisqu'on trouve le sable à 50 mètres, et très dangereuse, même par temps très calme, comme le prouvent de nombreux accidents, mortels pour certains, qui chaque année se produisent sur le site de l'épave.

Plongeant dans le "grand bleu", une masse allongée se profile. Puis on aperçoit le mât. On se dirige vers ce mât puis on descend doucement sur l'épave. Le mât central conserve encore son échelle et sa vigie...à 35 mètres au-dessous de la surface de la mer. Quittant le mât central, on palme sur les coursives. Un coup d'œil "par dessus bord", et le sable clair apparaît, se détachant sur la masse de l'eau. A l'approche du plongeur, des coquilles Saint-Jacques s'enfuient debout sur le sable, en claquant du bec. Plus en avant, on découvre la cassure produite par l'explosion de la mine. Coupée du reste du navire, la proue repose penchée sur bâbord tandis que l'arrière reste planté bien droit sur la quille. Curieuse position du navire qui s'est ouvert en touchant le fond...Sur le pont, à plus de 40 mètres de profondeur, on remarque des poulies, des ridoirs, des mâts de charges...Le fond des calles se situe à 42 mètres. Comme tout le reste du bâtiment, les coursives s'ornent de concrétions et sont fleuries de gorgones imposantes, pourpres et mimosa.

Dans ce décors irréel, les poissons semblent maîtres des lieux. Des barbiers passent en concentration, puis des bancs de castagnoles, tandis que les rougets grattent le sable. Passent aussi des chapons qui, changeant de couleur, se confondent avec le fond. Dans le haut des coursives, d'énormes congres observent les visiteurs? L'épave est immense et plusieurs plongées ne suffisent pas à la visiter.

Mais, au fait, pourquoi l'épave du Prosper Schiaffino est-elle devenue celle du "Donator"? Tout simplement parce qu'après le naufrage, le Groupe d'Etudes et de Recherches Sous-Marines (GERS) a longtemps effectué des plongées sur le site. Il possède le livre de bord et la cloche du navire. Sur cette cloche se trouve gravé le premier nom du navire : Donator.     

Sources : presse locale - Jean-Pierre Joncherey et les cahiers d'Archéologie Subaquatique - Ulysse-Club de la Madrague de Giens à Hyères.

 

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