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Le Thoronet
Cachée
à la vue de tous côtés par une forêt sauvage, l'abbaye du Thoronet est
édifiée au creux d'un vallon situé entre Brignoles et Vidauban. Cette
situation n'est pas fortuite : c'est celle de toutes les abbayes cisterciennes.
Fondé pour réagir contre le relâchement et la richesse des moines de Cluny
qui construisaient sur les hauteurs, l'ordre de Cîteaux bâtit dans les
vallées en signe d'humilité. L'abbaye,
l'une des "trois sœurs cisterciennes de Provence avec Sénanque et
Silvacane, fut construite de 1176 à 1190 sur une terre donnée aux moines
par Raymond Bérenger, fils du roi Ildefonse d'Aragon et comte de
Provence. A l'exception de la salle capitulaire gothique, c'est un édifice de
style roman, fait de pierres roses et rouges, avec un cloître, un jardin
intérieur et une fontaine hexagonale. François Cali, qui a consacré à cette
abbaye un ouvrage remarquable (La plus grande aventure du Monde:
l'architecture mystique de Cîteaux - Paris,1956.), y voit l'exemplaire le
plus pur de l'architecture ésotérique de l'ordre, fondé en 1098 par les
vingt-deux ''moines blancs'' de Robert de Molesmes. Selon lui, tout l'édifice
est ordonné sur les huit heures monacales : matines, laudes, prime, tierce,
sexte, none, vêpres et complies, "décrivant au rythme même du soleil les
grandes étapes de l'aventure humaine de Dieu". Le monument serait ainsi
"un immense cadran solaire où l'observation concrète des heures trouvait
dans chaque partie de l'office divin sa légende liturgique, sa signification
mystique. Un monastère de Cîteaux était un temple au Christ-Soleil."
Cette conception éclaire la
légende selon laquelle l'un des premiers abbés du Thoronet, un certain
Christian, s'envola vers les cieux. Comme on ne trouve nulle trace historique de
ce Christian, il est très probable qu'il s'agit d'une allusion à l'ascension
de l'abbé (c'est à dire du "père") mystique dont le nom transparent
de Christian désigne le Christ. Le
Thoronet eut un autre abbé, parfaitement historique celui-là, mais presque
aussi extraordinaire : le troubadour Foulques de Marseille. Ce riche marchand,
d'origine génoise, abandonna le commerce pour la poésie courtoise. On le
trouva dans le sillage de Richard Cœur de Lion, du comte Raymond V de Toulouse
et de Barral, seigneur de Marseille. Bien de sa personne, il s'éprit, quoique
marié et père de famille, de la femme de ce dernier. Les refus, puis la mort
de la dame le conduisirent à frapper à la porte de Cîteaux, où il entra avec
son épouse et ses deux fils, chantant désormais des amours moins profanes : Vers
Dieux, el vostre nom e de Santa Maria M'esvelharai
hueymais... (Vrai
Dieu, c'est à votre nom et à celui de Sainte Marie que désormais je
m'éveillerai) Après
avoir été abbé du Thoronet, Foulques devint évêque de Toulouse et participa
activement aux négociations qui, après l'écrasement des Cathares, assurèrent
le rattachement du Languedoc au trône de France. A
partir du XVème siècle, le monument mystique du Thoronet abrita une moinerie
moins dédaigneuse des choses de ce monde. Les registres de l'économat nous
révèlent que ses occupants mangeaient ''viandes, volailles et gibiers de toute
espèce, poissons de mer et de rivière, fromages, pommes et poires de la
montagne, oranges, melons et figues de Salernes, châtaignes, pruneaux de Digne,
raisins secs dits panses, légumes, haricots noirs et blancs, navets, oignons de
la Garde, pois dits gourmands, etc.'' (André Hallais : Provence, 1929).
Les frères employaient muletiers, valets, cuisiniers, jardiniers, chasseurs et
le prieur usait largement du tabac. Dans
le préau du cloître, une statue informe passe pour représenter Saint Laurent.
Les jeunes filles que l'envie de trouver un mari met sur le gril s'emploient à
la faire tourner : si elles réussissent, elles convoleront dans l'année. ************
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