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Le
téléphone
Connaissant
les lenteurs de l’Administration et la distance de près de 200 mètres qui me
sépare de la ligne principale, je décide de procéder aux démarches dès
maintenant. Deux mois se passent et je viens de terminer de couler un
linteau dans la « Ruine » quand un coup de klaxon impératif vient
interrompre mes activités. Je me précipite dehors pour repérer l’intrus ;
ils sont deux et se pavanent dans une camionnette
baptisée Services Techniques.
- Auber
Claude ?
Me demande le grand brun mal rasé avé l’acent de Marseille.
- Oui
c’est pourquoi ?
- On vient
pour remettre le combiné téléphonique et faire l’installation intérieure
!
- Pardon ?
- Ben oui,
installer le téléphone !
- Mais la
ligne n’existe pas !
- Aucune
importance ! C’est un autre service qui doit s'en occuper et il doivent
planter les poteaux la semaine prochaine ; en principe une autre équipe
devrait tirer la ligne quand ils auront terminé. Bon elle est où cette maison fantôme
?
- Vous êtes
dedans ! Dis-je à mes deux interlocuteurs, qui m’ont suivi jusqu’à
mon chantier.
- Mais
« ya » pas de toit se lamente le petit gros qui vient de se rappeler
qu’il avait une langue.
- Exact !
Mais je peux mettre une bâche.
-
Pas question ! reprend le grand qui semble être le chef ; puis il
ajoute : sans toit on n’a pas le droit.
-
Je n'ai pas le temps de discuter avec ces deux zèbres car je suis vanné; j'ai
attaqué le chantier le matin à 5 heures et il est 11h30; le soleil est presque
au zénith et il fait une chaleur infernale; par politesse je demande à la
ronde :
-
Je vous offre un pot ?
-
un quoi ? demande le gros, qui manifestement n'a rien compris.
-
le pastaga, banane ! lui rétorque le brun; puis s'adressant à moi, il ajoute :
'' Faut l'excuser, c'est un jeunot qui n'est jamais sorti d'son bled''
-
ça va pas la tête déglutit l'autre; c'est pas parce que t'es chef qui faut
m'faire passer pour un ''con'' !
-
allons te fâche pas collègue, je galèje !
Je
mets tout le monde d'accord en servant à chacun une large rasade de pastis, très
peu d'eau et quelques glaçons extraits de ma boite à glace; quant à moi je prétexte
une prise d'antibiotiques pour me servir un grand verre de coca et trinquer
avec eux. Le petit gros a vidé son verre cul sec et le grand brun n'a pas tardé
à en faire tout autant; je propose une rincette pour le principe et les deux
verres, à l'unisson, se tendent vers moi, se remplissent à nouveau et se
vident aussi rapidement; puis il me vient une idée et avec la complicité du pastis
je sers deux autres tournées, ce qui est facile car ces deux là ne savent plus
dire non. A la cinquième tournée nous sommes copains comme cochon et Laurel et
Hardy me regardent avec des yeux de cocker; puis le gros d'une voix hésitante
et larmoyante s'adresse à mal rasé :
-
trouves pas qu'ça s'rait trop con si not collègue l'avait pas l'téléphone ?
-
un peu mon n'veu rétorque le grand, en se servant une nouvelle rasade.
Entre-temps,
j'ai disposé 4 rangées de parpaings dans un coin de la
"ruine" et placé une tôle dessus; j'ai mis un autre
"agglo" sur la tôle pour consolider l'ensemble. C'est Gros lard, le
premier, qui s'en aperçoit et qui montre ma construction au chef
-
t'as vu collègue l'a fait un toit, pas con çui-là ! L'a droit au téléphone
maint'nant !
Les
deux ont rejoint leur camionnette pour casser la croûte et me promettent de
faire le nécessaire après la sieste, tout ça en m'assénant de grandes
claques dans le dos; on se quitte sur un tonitruant ''bon app."
Lorsque
j'ai rejoint mon chantier, sur les 15 heures, les deux techniciens avaient tiré
leur révérence et fidèles à leur promesse m'avaient laissé en souvenir le
combiné téléphonique et la ligne intérieure qui ondulait tel un serpent sur
le mur.
Nous
avons très souvent des problèmes avec le téléphone, indépendamment de la
foudre et des arbres abattus sur la ligne, car figurez-vous que ces technocrates
des PTT ont omis de faire une étude avant d'implanter la ligne téléphonique
principale. En effet ces diables de fonctionnaires n'ont pas tenu compte du fait
que les fils transitaient en plein milieu d'un passage de grives où les
chasseurs s'en donnent à cœur joie; conclusion le téléphone a parfois...des
coliques de plombs!
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