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La souris qui danse 

- Recueil Dessous Noirs -(Ed. Le Marque-Page)

 

Par

Dominique Rocher

 

L’infirmière observa le faciès de la jeune malade en phase terminale du sida,  couchée sur son lit d’hôpital.
— C’est bientôt la fin, pensa-t-elle
Il fallait prévenir au plus vite son fiancé, le seul proche de Valérie Dumoulin. La jeune femme âgée de vingt-deux ans n’avait jamais eu que la Dass et les familles d’accueil comme foyer.
Ce samedi trois novembre,  le téléphone sonna dans la chambre d’Antoine Lemercier.  Son réveil indiquait six heures du matin. C’était fichu pour la grasse matinée qu’il espérait. Il décrocha à la troisième sonnerie. Bien qu’il s’y attendît, la nouvelle le surprit. La voix lui enjoignait de se rendre à l’hôpital  le plus rapidement possible s’il voulait dire un dernier adieu à sa fiancée.
Lorsque Antoine Lemercier entra dans la chambre de Valérie, vingt minutes plus tard, elle venait de décéder. 

Le commissaire de police en avait vu d’autres. Des paranos qui croyaient que la terre entière leur en voulait. Ce client-là s’en tenait un peu à l’écart du fait qu’il n’était pas concerné lui-même. Il avait déclaré  que sa fiancée, Valérie Dumoulin, avait été assassinée.
L’hôpital où elle était décédée lui confirma que la jeune femme était morte du sida après une longue agonie due à l’infection du virus HIV. 
Conclusion  sans appel. Demande d’enquête rejetée.

— Je crois que vous devriez accepter les faits, aussi cruels soient-ils, dit Olga Vincent, l’infirmière qui avait reçu le dernier soupir de Valérie. Votre petite amie est morte du sida.
—   C’est impossible, rétorqua Antoine. Valérie était vierge. Elle ne voulait pas avoir de rapports sexuels avant le mariage.
—  Il y a d’autres moyens d’être infecté par le HIV. Transfusion,  intervention chirurgicale, par exemple.
—  Valérie ne souffrait d’aucune maladie qui nécessitait une transfusion de sang et elle n’a jamais été opérée.
— La toxicomanie peut être aussi une porte d’entrée du virus.
— Valérie était clean.
Olga n’insista pas. Elle avait elle-même eu l’occasion d’observer la jeune femme durant sa longue hospitalisation. Aucune trace de piqûre sur son corps. Elle regarda le garçon. Il lui paraissait équilibré. Pourquoi s’était-il fourré dans le crâne une idée aussi folle, le meurtre de sa fiancée. Elle savait d’expérience que ceux qui perdaient quelqu’un de cher trouvaient souvent des moyens irrationnels pour tempérer leur chagrin. Jamais jusqu’au point d’imaginer un assassinat.
— Peut-être aviez-vous des relations sexuelles autres que vaginales. 
— Vous voulez dire anales ? Si c’est à cela que vous pensez, je vous détrompe tout de suite.
— Je pensais à des rapports sexuels buccaux.
Antoine eut un rire sans joie. 
— Vous n’allez pas me dire que vous croyez que le sida s’attrape de cette façon-là, vous, une professionnelle de santé ?
— Avec une érosion dans la bouche, c’est possible.
— Vous devrez renoncer à cette théorie-là aussi.  Les caresses que nous échangions ne pouvaient en aucun cas transmettre le sida.
Olga tenta une dernière fois de faire oublier son idée fixe à Antoine.
— Valérie refusait peut-être les rapports vaginaux parce qu’en réalité elle n’était plus vierge. 
— Vous voulez dire qu’elle me trompait sur sa virginité ?
— Simple suggestion.
— J’avais placé toute ma confiance en Valérie.  Elle n’était pas capable d’un mensonge aussi grossier. Vous n’êtes pas obligée de me croire. Il y a un moyen de vous en assurer. Vous n’avez qu’à lui faire un toucher vaginal.
S’il le pouvait,  Antoine demanderait une autopsie ! Qui bien sûr lui serait refusée. La mort de Valérie ne se prêtait à aucune suspicion pour la police.
— Désolée, je ne pratique pas ce genre d’examen.

L’atmosphère de la salle d’autopsie était glaciale, autant par la température qui y régnait que par la scène qui s’y déroulait.
Marc, l’employé de la morgue, fit glisser le corps de la morte du chariot à la table en acier poli.
— Tu n’as pas perdu ton goût de l’aventure, dit-il à Olga
— Je suis curieuse de nature surtout quand je flaire un coup fourré.
— Tu l’as dit toi-même. Le fiancé de Valérie n’accepte pas la mort de sa copine. Il lui cherche une justification extravagante pour éponger son chagrin.
Olga aida l’employé de la morgue à mettre Valérie en position gynécologique et enfila des gants en latex.
— J’ai écarté toute autre possibilité d’infection par le virus HIV. Si on découvre que Valérie était aussi vierge qu’Antoine l’affirme, il est normal de se poser des questions. 
Elle introduisit un spéculum dans l’orifice vaginal de la morte et examina la muqueuse. Aucun signe de défloration, récent ou ancien, ainsi qu’en témoignait l’hymen intact.

Olga ouvrit les yeux au son de la radio programmée pour un réveil matinal en douceur. La nuit avait été bien entamée par ses investigations post-mortem sur Valérie. Les quelques heures qui lui restaient à dormir avaient été jonchées de cauchemars. Des jeunes femmes blondes sidaïques aux derniers instants de leur vie. Une tasse de café l’aida à balayer les brumes d’un sommeil perturbé. Elle ne put  cependant chasser de son esprit  l’agonie de Valérie.
Elle se gourmanda. Ce n’était pas la première jeune femme qui mourait du sida dans son service. Elles se ressemblaient toutes, ces malheureuses, réduites à la déchéance par la maladie. Olga planta-là ses rêves, fila sous la douche et laissa l’eau tiède couler sur sa peau. La crainte d’arriver en retard la réveilla complètement. Elle s’habilla en hâte et partit pour l’hôpital.

C’est pendant la visite au lit du malade avec le patron que ses cauchemars revinrent la hanter. Une idée soudaine en éclaira les zones d’ombre.
Le son de la voix du médecin chef la ramena à la réalité.
— Vous m’écoutez, mademoiselle Vincent ? 
La pointe Bic de son stylo resta figée sur le calepin  d’Olga.
—  Je vous prie de m’excuser, monsieur. J’ai eu une nuit agitée. Pourriez-vous répéter vos prescriptions, s’il vous plaît. 
Olga  ignora les sourires des externes qui accompagnaient le patron dans sa visite. Elle nota les médicaments indiqués par le médecin pour le patient qui souffrait d’un érysipèle compliqué d’une septicémie à streptocoque.

Pendant sa nuit de garde, Olga décida d’interroger l’ordinateur de l’hôpital.
Fébriles, ses doigts commencèrent à pianoter sur le clavier. L’excitation qu’elle avait ressentie lors de sa découverte pendant la visite du patron l’avait poussée à aller plus loin dans ses investigations. 
Les filles décédées du sida avaient toutes de longs cheveux blonds, comme dans son cauchemar. Trois filles en moins d’un an, mortes de la même maladie et qui possédaient des caractéristiques physiques semblables. Coïncidence ? Possible.
Elle appela successivement les fiches informatisées des jeunes sidaïques, éplucha l’interrogatoire recueilli sur leur passé médical. Les fiches ne révélaient aucune maladie grave chez les unes et les autres. Elle compara à nouveau les renseignements fournis par les patientes. Un sourire anima ses lèvres.
Ils montraient  tous un point commun.
Sa montre lui rappela qu’elle devait faire la piqûre d’antibiotique au malade qui avait subi une néphrectomie la veille et elle quitta la salle des ordinateurs. 

— Vous êtes sûre que vous voulez devenir blonde ? 
—  Certaine, dit Olga.
La coloriste remarqua.
— A votre place, avec des cheveux d’une couleur fauve aussi superbe, je me garderais bien d’en changer la nuance.
— Vous n’êtes pas à ma place.
La coiffeuse pinça les lèvres et trempa son pinceau dans le bol qui contenait la mixture destinée à éclaircir les cheveux roux de sa cliente.

Olga rejeta en arrière une mèche de ses cheveux décolorés. Elle feuilleta le magazine qu’elle venait de prendre sur la table,  dans la salle d’attente  du docteur Florent Lenoir. Les mots dansaient devant ses yeux sans qu’elle puisse les dompter pour leur donner une signification. L’acupuncteur se faisait désirer. 
La porte s’ouvrit enfin et elle reposa le magazine sur la table.
Le médecin qui s’encadrait dans le chambranle de la porte  du cabinet de consultation était âgé d’une trentaine d’années.
Un beau mec. Grand. Courte chevelure noire lustrée par un gel. Teint mat. En d’autres circonstances, Olga se dit qu’elle aurait flashé sur lui.
—  Si vous voulez bien entrer, dit-il en s’effaçant pour lui laisser le passage.
Il posa une main manucurée sur son bureau en verre dépoli.
—  En quoi puis-je vous aider ? demanda-t-il.
Olga avait préparé sa réponse.
—  Je suis fatiguée. Je ne veux pas prendre de drogues. Je préfère avoir recours à l’acupuncture.
Florent Lenoir saisit  son poignet pour prendre ses pulsations.
—  Si vous m’en disiez un peu plus…
Olga parla de lassitude, de manque d’appétit, d’insomnies.
L’acupuncteur lâcha son poignet et désigna le paravent laqué noir.
— Je vois de quoi il s’agit, mademoiselle Vincent. Je vais vous demander d’enlever vos vêtements. 
Olga ne bougea pas, tétanisée.
—  Vous ne vous sentez pas bien ? s’enquit le médecin.
Non seulement  Olga « ne se sentait pas bien » mais elle se sentait très mal.
Elle s’était inscrite sous le nom de Claire Robert pour  prendre rendez-vous avec le docteur Florent Lenoir et ce dernier l’appelait par son vrai nom. 

Antoine Lemercier entra dans le bureau des infirmières.
— Je voudrais voir Olga Vincent.
—  Elle n’est pas là.
— J’avais rendez-vous à quatre heures  avec elle.
— Je viens de vous dire qu’elle n’est pas là.
— Vous ne savez pas où je peux la joindre ?
Christine, la collègue d’Olga,  dévisagea le garçon. Elle le connaissait. C’était le dingue qui s’imaginait que sa fiancée Valérie, morte du sida, avait été assassinée.
—  Vous pourriez me donner son numéro de téléphone ?
—  Nous ne donnons pas de renseignements privés sur le personnel. D’ailleurs, elle n’est pas chez elle. Elle avait des courses à faire à l’extérieur.
—  Elle a peut-être un portable ?
L’infirmière ne répondit pas.
Décidément, ce garçon n’avait pas renoncé à son idée fixe. 

Marc entra à l’hôpital à dix-sept heures pour prendre son service à la morgue. Il reconnut Antoine, assis dans le hall. Son visage torturé lui inspira de la compassion. Il l’interpella.
—  Vous attendez quelqu’un ?
Antoine ne connaissait pas l’homme qui lui parlait. Un médecin ? Peut-être savait-il où il pourrait joindre Olga.
— J’avais rendez-vous à quatre heures avec mademoiselle Vincent, l’infirmière, docteur.
—  Je ne suis pas médecin, dit Marc. 
—  Oh ! Je vous prie de m’excuser. Vous ne savez pas comment je pourrais la joindre ? scomment je pourrais la joindre ?

Une sonnerie égrena ses notes dans le cabinet de consultation de l’acupuncteur.
— C’est mon portable, dit Olga.
Elle essaya de se lever de la table où elle était allongée, vêtue seulement d’un slip et d’un soutien-gorge noirs qui tranchaient sur sa peau laiteuse. 
L’acupuncteur l’en dissuada.
—  Laissez-le sonner ! Il va bien finir par s’arrêter.
Olga se recoucha. Comment sortir du piège où elle s’était fourrée ?
— On doit commencer à s’inquiéter de mon silence. J’avais rendez-vous à quatre heures à l’hôpital avec un… patient.
Florent Lenoir sourit.
— Dans ce cas, je suggère que nous passions tout de suite à l’objet de votre
consultation. 

Antoine reposa le combiné dans la cabine téléphonique de l’hôpital. Il  avait appelé Olga sur son portable au numéro que lui avait donné Marc.
Pourquoi ne répondait-elle pas ? Il se dit qu’il aurait dû obéir à la voix  pré-engistrée qui lui enjoignait de laisser un message sur son répondeur. Il décida de rappeler.
Comme précédemment, il entendit la même phrase. « Votre correspondant ne peut vous répondre pour le moment. Veuillez laisser votre message. »
« Bonjour. C’est Antoine, annonça le fiancé de Valérie. Vous avez dû oublier notre rendez-vous. Pourriez-vous appeler votre collègue à l’hôpital pour lui dire si je dois toujours vous attendre. Merci. »

Le portable d’Olga distilla à nouveau un son musical dans le cabinet de consultation de Florent Lenoir. 
Une deuxième chance pour Olga. Comment la saisir ? 
Quand le silence se rétablit, elle remarqua.
— Je crois que je ferais mieux d’éteindre mon portable. Ce bruit est
traumatisant pour nous deux. Il est dans mon sac.
Florent Lenoir hésita, prit l’appareil dans le sac de sa patiente et le lui tendit.
Olga s’en empara et enfonça une touche préenregistrée qui avait mémorisé le numéro de son staff à l’hôpital. Un hurlement jaillit de ses lèvres.
— Qu’est-ce qui vous arrive ? s’exclama Florent Lenoir.
Olga appuya sur la touche d’arrêt.
— Je mets mon portable hors service comme nous en sommes convenus.
— Vous avez fait deux fois la manœuvre. 
— Une touche pour le déverrouiller, une touche pour l’éteindre.
— Vous avez crié !
— La panique. Je sais que vous allez me tuer comme les autres filles. En
infectant vos aiguilles avec le virus du sida. N’importe qui perdrait la tête pour moins que ça.

Le téléphone résonna dans le bureau des infirmières. Un numéro s’afficha sur le combiné téléphonique. Celui du portable d’Olga. Christine décrocha et capta un cri.  Sa collègue était-elle en danger ? 
En prenant son service le matin après la nuit de garde d’Olga, elle avait trouvé l’ordinateur ouvert sur le dossier des malades atteintes du sida. Avait-elle découvert un indice dans le fichier de Valérie qui  corroborait  les soupçons d’Antoine ? Olga avait fait quelques allusions au sujet du bien-fondé des allégations du fiancé de la jeune femme.
A quel rendez-vous était-elle allée ? 
Christine haussa les épaules, sceptique.

— Avant de m’envoyer ad-patres, j’aimerais que vous me disiez à quel mobile
vous avez obéi pour liquider les malheureuses jeunes femmes. 
— Je crois que c’est de la psychiatrie que vous relevez, mademoiselle Vincent,
et non de l’acupuncture.
—  Je ne suis pas cinglée. J’ai étudié les dossiers médicaux des jeunes femmes
mortes du sida dans mon service. Elles vous avaient toutes consulté. De plus, elles étaient blondes. Et comment m’avez-vous identifiée ? Vous surveilliez mes faits et gestes car vous saviez que je vous soupçonnais ?
— Arrêtez votre paranoïa, je vous en prie. Je suis venu voir un ami, dans
l’hôpital où vous travaillez. Je vous ai vue. Votre chevelure flamboyante ne passe pas inaperçue. Entre nous, vous n’auriez pas dû vous décolorer. Vous êtes une très belle femme, mademoiselle Vincent, vous ne devez pas l’ignorer. Je me suis renseigné. C’est ainsi que j’ai appris votre nom, Olga Vincent. 
— Il m’en faudrait plus pour me convaincre de votre innocence. Vous pouvez
tout me dire. Cela ne sortira pas d’ici.
Olga laissa fuser un soupir.
— Comme moi peut-être, d’ailleurs.

Quand Marc passa à nouveau dans le couloir, Antoine attendait toujours. 
— Vous devriez rentrer chez vous, lui dit-il. Elle ne viendra pas ce soir.
— Vous savez où elle est allée ? demanda Antoine.
— Je ne vois pas ce que ça changera, si je vous le dis. 
— Un rendez-vous galant ?
— Médical. 
— Elle est malade ? Mademoiselle Vincent est bien placée pour trouver des soins sur place,  non ?
— L’hôpital n’a pas de service d’acupuncture. 

— Je crois qu’il faut qu’on s’explique, Olga, dit Florent Lenoir.
— Il ne me semble pas vous avoir permis de vous appeler par mon prénom,
remarqua Olga.
Tous les prétextes lui semblaient bons pour gagner du temps.
— Appelez-moi Florent. Ainsi nous serons à égalité.
— Pas question de me livrer à quelques familiarités, quelles qu’elles soient,
avec un tueur en série !
Sans répondre, l’acupuncteur ouvrit une boîte en métal et en sortit des aiguilles.
— Vous n’avez aucune inquiétude à avoir. Elles sont stérilisées.
Olga eut un frémissement de tout son corps.
— Vous n’allez pas…
Sa voix se cassa.
— Vous piquer ? Je me pose encore la question. Les psychoses ne relèvent pas
de ma méthode de soins. Elles peuvent cependant aider à vous décontracter. Et vous me paraissez très tendue.
— Je vous ai déjà dit que je ne suis pas folle. 
— J’aimerais beaucoup vous croire. Si vous avez une bonne explication, je suis 
tout prêt à l’entendre.
 

Antoine était  venu aux nouvelles dans l’espoir qu’Olga avait appelé sa collègue après avoir interrogé son répondeur. 
— J’ai trouvé un numéro de téléphone inscrit à la date d’aujourd’hui sur l’agenda d’Olga Vincent. Je ne sais pas à qui il correspond, déclara Christine qui leur parla du cri entendu dans le portable d’Olga. 
— A un acupuncteur, dit Marc qui avait accompagné Antoine.
— Vous connaissez son nom ?
Marc eut un signe de dénégation, ajouta. 
— Si vous connaissez le numéro de téléphone, vous trouverez le nom. En espérant qu’il n’est pas sur liste rouge. Mais ça m’étonnerait de la part d’un professionnel de santé !
Christine se précipita pour interroger le minitel de son ordinateur.
— Il s’agit du docteur Florent Lenoir. Il exerce dans le quartier. 
Antoine Lemercier déclara qu’il en avait assez d’attendre. Il rentrait chez lui.
Ce que Christine et Marc comprirent fort bien.

Florent Lenoir avait écouté les explications d’Olga avec attention.
Il demanda.
— A quelles périodes ces jeunes femmes sont-elles venues me consulter ?
Olga frissonna.
— Je crois que vous devriez vous rhabiller, remarqua Florent Lenoir avec
regret. Vous êtes en train de prendre froid.
— Comment voulez-vous que je le sache ! Je n’ai pas poussé mes investigations
aussi loin. Pourquoi me posez-vous cette question ? demanda Olga en se levant de la table où elle était allongée.
Elle passa derrière le paravent laqué.
— Parce qu’il m’arrive de me faire remplacer, dans le courant de l’année.
Olga enfila son sweater.
— Et comment s’appelle votre remplaçant ?
— Antoine Lemercier.

Olga Vincent savait maintenant quel était le tueur en série qui avait infecté les jeunes femmes mortes du sida. Avant de quitter l’hôpital comme il l’avait annoncé, il avait détruit le fichier informatique des jeunes femmes décédées du sida pour que l’on ne fasse pas le rapprochement avec les dates où elles étaient venues consulter l’acupuncteur. Antoine Lemercier avait oublié que  Florent Lenoir notait les dates où il faisait appel à son remplaçant. 
Les flics, alertés, l’interceptèrent alors qu’il rentrait chez lui.
— Il n’empêche que je me demande pourquoi Antoine Lemercier a fait tout ce cinéma au lieu de rester tranquille, dit  Olga à Florent Lenoir. 
— Par jeu, sans doute. Un jeu pervers, certes, mais il croyait qu’il avait trouvé
un moyen  d’agir en toute impunité. 
— Il est quand même allé jusqu’à demander une enquête et il m’a poussé à faire
un examen gynécologique sur Valérie.
— Probablement parce qu’il avait la certitude qu’aucun ne le suivrait dans ses
soi-disant divagations.
— J’ai fait cet examen, pourtant. 
— Mais vous lui avez dit que vous ne le feriez pas, et il vous a cru.
— C’est sans doute là son erreur. Si je n’avais pas découvert que Valérie était
vierge, il est possible que je n’aurais pas poussé plus loin mes investigations.
Il n’empêche que je ne comprends toujours pas pourquoi il a agi ainsi. 
— Un défi. Une manière de se prouver son invulnérabilité. Les psychiatres nous
en diraient sûrement plus long sur sa déviance. J’avoue que cela ne me préoccupe pas. L’important, c’est qu’il soit mis hors circuit pour ne plus nuire à d’autres jeunes femmes. 
— Mais pourquoi seulement des filles aux cheveux clairs ?
— Il devait avoir une dent contre les blondes. L’une d’elles a dû lui transmettre le virus du sida. Que diriez-vous de prendre un café ?
— J’avais pensé à  un breuvage plus énergique pour me remonter le moral.
— J’ai un excellent cognac chez moi. Si ça vous dit… 

Le divan sur lequel s’était assise Olga dans l’appartement de Florent Lenoir, fleurait bon le cuir. Il était de couleur blanche à l’instar des murs et du plafond laqué.  _
L’acupuncteur vint s’asseoir près d’elle, posa un shaker argenté et deux verres sur la table basse du salon.
— Je vous ai préparé un cocktail. Cognac, Martini rouge, miel et Cherry.
— Et comment s’appelle-t-il, ce cocktail ?
—  Il possède un joli nom. « La souris qui danse ».
C’était un agréable prélude aux ébats érotiques qui s’ensuivirent, protégés par l’indispensable préservatif, et reflétés par le miroir du plafond laqué. 
La « souris Olga » put danser ainsi sans crainte toute la nuit dans les bras de Florent Lenoir.
C’est ainsi que les histoires d’amour commencent.

 

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