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La machine A.V.D.L.T.

par

c.Y.G. BILODEAU  

 

 

 

 

Ce samedi matin là, lorsque je mis le pied dans le salon, j'aperçus ma bien-aimée assise sur le sofa gris et à demi appuyée sur le coussin pouffant, place normalement occupée par ma chatte. Carole avait le nez plongé dans une circulaire. À mon arrivée, elle leva la tête, plissa ses jolis yeux malicieux et me grimaça un sourire.

 

       Salut Carole! lui lançais-je de ma voix encore endormie.

       Salut beau mâle fraîchement éveillé! Je voulais justement te parler du taille-haie que tu as acheté la semaine dernière. Je suis allée le reporter au magasin hier.

       Pourquoi? C'était un bon achat!

       Mais chéri. On vit en appartement. On n'en a pas besoin.

       Mais un jour, répliquai-je, nous aurons notre maison et là il aurait pu servir. Et puis, il était en solde. Je ne croyais pas qu'on pouvait le retourner.

       Le commis a refusé de me remettre de l'argent comptant vu que tu avais profité d'un rabais en l'achetant, alors il m'a plutôt donné un bon de crédit. Ainsi, tu pourras utiliser ce bon pour acheter quelque chose de plus utile.

       Comme quoi? fis-je soudain soupçonneux.

       Comme ceci, répondit-elle en me montrant sa circulaire cirée.

 

Je frottai mes yeux encore légèrement habités par les brumes du sommeil. Je distinguais vaguement un toutou de peluche verte.

 

       Ils ont réduit le prix du toutou?

       Mais non, idiot! Pas le toutou, la machine A.V.D.L.T.

       De loin, sous le toutou, on voyait une forme qui rappelait vaguement une vulgaire calculatrice.

       Et c'est quoi une machine A.V.D.L.T. ?

 

Ma chérie inclina sa jolie tête du côté gauche en semblant se demander si cette question était sérieuse ou pas.

 

       Tu sais bien la machine A.V.D.L.T. : la machine À Voyager Dans Le Temps. Ils la vendent à 50 % du prix original!

 

Je me mis à rigoler follement. Carole affichait un sourire interrogateur.

 

       Bien sûr, continua-t-elle avec assurance, le modèle en solde possède une fonctionnalité très réduite comparé aux autres modèles.

       Ah oui? Comme quoi?

       Par exemple, c'est écrit ici que ce modèle-là ne peut aller que dans le passé.

       Ah la vache! répliquai-je. Le passé seulement! C'est pourri. Les machines qui vont dans le futur, même si elles sont plus chères sont bien plus pratiques, car elles permettent de savoir quel cheval gagnera la course du lendemain, quelles actions monteront en bourse et surtout, quel jour ta mère choisira pour arriver ici à l'improviste. Très pratique si on veut en profiter pour déguerpir juste avant. Tandis qu'une machine qui va dans le passé ça ne sert à rien, étant donné qu'on connaît déjà le passé.

       Je ne suis pas d'accord. Chaque fois que tu te fais avoir par un vendeur et que tu achètes quelque chose d'inutile, tu pourrais retourner dans le passé et ne pas l'acheter. Ainsi, je n'aurais pas toujours à retourner tous ces bidules inutiles au magasin.

       Tu es sûre? Je croyais qu'on ne pouvait pas modifier le passé.

 

Carole en proie à un terrible doute se replongea fébrilement dans la lecture de sa circulaire. Puis, d'un hochement de tête, elle acquiesça :

 

       Tu as raison, Jacquot. C'est écrit en toutes lettres ici, mais en petits caractères : le passé est immuable. On peut juste se servir de la machine pour assister à une scène qui se déroulait à un endroit autre que celui où on se trouvait à ce moment-là et apprendre ainsi quelques renseignements sur ce qui est réellement arrivé. Mais en aucun cas on ne peut faire de changement. C'est bien triste tout ça. Quand même, j'aimerais en avoir une, juste pour savoir pourquoi la chatte s'est attaquée à mon vase chinois la semaine dernière. C'est maman qui l'avait ramené exprès pour nous lors de son voyage en Asie. Elle va faire une attaque quand elle verra qu'on ne l'a plus.

       Oui… L'affreux vase de ta mère qu'elle avait probablement dégoté dans un marché aux puces. Et bien, je crois que minette voulait manger le poisson qui était peint dessus.

       Peu importe. Lève-toi et va m'acheter cette machine A.V.D.L.T. avant qu'il n'en reste plus une seule.

 

Obéissant, j'enfilai quelques vêtements supplémentaires et sans même prendre le temps de manger un morceau, je mis le cap vers le magasin. Une fois sur place, je remarquai tout de suite une foule de gens qui se pressait sous une immense affiche où on pouvait lire « A.V.D.L.T ». J'interpellai un vendeur :

 

       Pardon, monsieur pourriez-vous m'aider?

 

Ce type portait une cravate rouge clair très voyante. Il me toisa en fronçant les sourcils, comme s'il avait l'air de douter que je sois à ma place dans ce magasin. Puis son visage s'illumina subitement.

 

       C'est vous, s'exclama-t-il. Je vous reconnais bien. Votre nom est Jacques, je crois… Vous êtes venu pour acheter la machine A.V.D.L.T., n'est-ce pas?

 

Et il coupa net, comme s'il venait de se souvenir d'un fait important. Et il entreprit de se polir les ongles sur le devant de sa criarde cravate écarlate.

 

       Ça alors! dis-je plutôt surpris. Comment savez-vous tout ça?

       Heu… C'était facile. Vous comprendrez tantôt.

       Et est-ce que tous ces gens veulent aussi une machine A.V.D.L.T.?

       Non! fit-il catégorique. Ces badauds sont là pour obtenir un emploi de vendeur, travail bien rémunéré, mais qui requiert des compétences très pointues.

       Bon! Tant mieux! Donc, il doit vous rester quelques-unes de ces machines A.V.D.L.T. qui sont en solde.

       Ah! fit-il d'un air entendu. C'est vrai… Le modèle en solde. Celui qui ne permet que de reculer d'une semaine puis de revenir. Comme de raison, il m'en reste une. Juste là.

 

Il me désigna d'un index ramolli, un objet rectangulaire reposant sur une étagère poussiéreuse et qui, tout comme sur la circulaire, ressemblait étrangement à une calculatrice.

 

       Ça ne recule que d'une semaine seulement, fis-je en consultant ma montre, geste tout à fait inutile puisqu'elle n'indiquait pas la date. Ce sera parfait! Une semaine c'est juste ce qu'il faut à Carole.

       Le vendeur ramassa l'objet convoité, souffla la poussière qui le recouvrait et me le tendit dignement.

       Je ne savais pas qu'on fabriquait des machines à voyager dans le temps de cette forme-là.

       Les modèles plus compliqués permettent d'aller très loin dans le passé. Mais ce n'est pas à la portée de tout le monde. Il faut avoir les moyens. Et je ne vous parle même pas des modèles qui vont dans le futur et qui sont absolument hors de prix.

       Oh! Je vois. Alors, je me contenterai de ce modèle qui ne recule que d'une semaine. Et comment est-ce que ça marche?

       Lorsque vous appuyez sur le bouton « ON », le chiffre 0 apparaît sur le petit écran gris et cela vous amène aussitôt une semaine en arrière. Ensuite, pour revenir, vous appuyez sur « OFF ». J'oubliais; une particularité de ce modèle; pendant que vous êtes dans le passé, vous pouvez utiliser les autres touches comme s'il s'agissait d'une simple calculatrice. Ça peut être pratique quand on voyage dans le passé et qu'on a subitement besoin d'une calculatrice. Mais attention, il ne faut pas appuyer sur « OFF » par inadvertance, sinon vous revenez illico dans le présent. Une dernière chose à vérifier, j'ignore si on y a inséré les piles. Vous savez, ça peut s'avérer dangereux de laisser une machine A.V.D.L.T. avec ses piles dedans sur un rayon où un enfant pourrait n'importe quand appuyer sur « ON » et disparaître dans le passé.

       Je le conçois aisément.

       Bien sûr il reviendrait automatiquement aussitôt que les piles seraient épuisées, mais cela pourrait prendre un certain temps.

       Et il pourrait bien revenir après les heures d'ouverture et serait donc prisonnier du magasin.

       Voilà!

       Et bien, repris-je, il n'y a qu'à l'essayer et on verra bien si elle a ses piles.

 

Sur ces mots, le vendeur fit volte-face et me tourna le dos pour examiner cette meute d'apprentis vendeurs qui semblaient maintenant se bousculer à qui mieux mieux. J'appuyai sur « ON », et le chiffre 0 apparut dans la petite fenêtre. Le vendeur était toujours là et les badauds aussi, quoique je n'aurais pas pu dire si c'était les mêmes ou bien d'autres.

 

       Pardon, fis-je en touchant l'omoplate du vendeur. Je crois que ça ne marche pas.

 

Il sursauta et se retourna vers moi. Il paraissait surpris de me voir là. Sa cravate avait changé de couleur.

 

       Votre cravate, m'exclamai-je. Elle est verte maintenant. Elle n'est plus de la même couleur que tantôt.

       Mais si! fit-il en abaissant les yeux vers son nombril. C'est bien celle-là que j'ai nouée ce matin. Vous savez, je cultive les thèmes de cravates et je change de teinte chaque semaine. À propos quel est votre prénom?

       Mais Jacques, bien sûr! Vous ne vous rappelez pas?

       Heu… Bien sûr. Vous êtes déjà venu ici. Pour un taille-haie, je crois.

       Puis le vendeur à la cravate rouge désormais verte remarqua l'objet que je tenais à la main.

       Oh! Vous désirez acheter cette machine A.V.D.L.T. qui ne recule que d'une seule semaine.

       Bien sûr. À condition qu'elle fonctionne. Ce qui ne semble pas être le cas.

       Si j'étais vous, me chuchota-t-il à l'oreille en regardant partout autour, j'attendrais la semaine prochaine, car elle sera en solde à ce moment-là.

       Mais non! C'est maintenant qu'elle est…

 

Ma phrase me resta bloquée dans la gorge. Je venais de comprendre pourquoi le vendeur n'avait plus la même cravate et pourquoi il ne connaissait plus mon prénom. La machine A.V.D.L.T. fonctionnait. J'étais maintenant une semaine plus tôt que le jour où j'avais mis les pieds dans ce magasin.

 

       Probablement que cette unité n'a pas ses piles, m'expliqua-t-il. Vous savez, ça peut s'avérer dangereux de laisser…

 

Je plaçai la calculatrice juste devant les yeux du vendeur. Lorsqu'il vit que le 0 était déjà affiché sur le petit écran rectangulaire, donc que la machine était en fonction, il comprit que je venais du futur et il devint muet et pâle, surtout pâle. Je terminai sa phrase pour lui :

 

       Oui! Ça peut s'avérer dangereux de laisser une machine A.V.D.L.T. avec ses piles dedans sur un rayon où un enfant pourrait n'importe quand appuyer sur « ON » et disparaître dans le passé. Vous me l'avez déjà dit… Enfin, vous allez me le dire la semaine prochaine lorsque je reviendrai ici pour l'acheter en solde.

       Mais enfin… Pourquoi me parlez-vous? Vous êtes complètement irresponsable. Lorsqu'on voyage dans le passé, comme vous le faites en ce moment, on ne doit absolument pas interférer avec les gens ou les objets que l'on rencontre. C'est trop risqué. Vous pourriez créer un paradoxe spatio-temporel qui pourrait causer un cataclysme épouvantable. N'avez-vous donc pas lu le feuillet d'instructions?

       Malheureusement, dans le futur d'où je viens, je ne l'ai pas encore eu le loisir de lire les instructions.

       Je vous en conjure, Monsieur Jacques, retournez dans le futur maintenant.

 

À cet instant. Un des badauds en invectiva un autre et entreprit de se chamailler avec lui. Le vendeur se retourna pour voir ce qui se passait. J'appuyai sur « OFF ». Il ne se passa rien. D'autres vendeurs vinrent séparer les belligérants. Mon vendeur se retourna à nouveau vers moi. Sa cravate était miraculeusement redevenue rouge. La pâleur avait disparu de son visage et il paraissait maintenant tout à fait détendu.

 

       Je vais aller vous chercher des piles, déclara-t-il. Il faut que vous l'essayiez afin de reculer d'une semaine. Car c'est ainsi que vous allez me rencontrer, me dire votre prénom et aussi que ma cravate devrait être rouge plutôt que verte. Je m'en souviens bien, c'était la semaine dernière. C'est pourquoi je connaissais votre prénom et la raison de votre présence lorsque vous êtes entré dans le magasin tantôt.

       Les piles sont déjà à l'intérieur et j'ai déjà essayé la machine. Elle fonctionne parfaitement. Je la prends. J'ai juste une question. Le gros là-bas avec des sandales par-dessus des bas blancs et que vos collègues viennent de jeter dehors, il vient souvent ici?

       Toutes les semaines, répondit le vendeur. Et chaque fois, il se chamaille.

 

Satisfait de ces explications, je me rendis à la caisse pour acquitter la somme. La machine A.V.D.L.T. en forme de calculatrice et reculant d'une semaine seulement coûtait la bagatelle de 300 dollars. Heureusement que j'avais ce bon de réduction. Je réglai le reste de la somme et je retournai à l'appartement afin de remettre mon nouvel achat à ma bien-aimée. Cette dernière saisit la calculatrice dans ses petites mains délicates et elle la retourna dans tous les sens pour l'étudier.

 

       Tu l'as payé combien? demanda-t-elle innocemment.

       300 dollars.

 

Ses yeux s'agrandirent comme deux gouttes d'encre échappées par inadvertance sur une nappe blanche. Carole garda le silence. Je n'ignorais pas que dans quelques heures à peine, elle comptait utiliser l'appareil pour reculer d'une semaine afin de voir comment la chatte avait brisé ce détestable vase chinois à face de poisson mort.

 

       Chéri, hésitai-je. Je… Je dois t'avouer quelque chose à propos de ce vase chinois.

       Ah oui! Et quoi donc?

       C'est moi qui l'ai brisé. La chatte n'a rien à voir là-dedans. Donc, tu n'as pas besoin de retourner dans le passé pour voir ce qui est arrivé exactement. Tu ne verrais que moi qui circule un peu trop près de la petite table basse et le vase qui se fracasse sur le sol.

       L'as-tu fait exprès? demanda-t-elle l'air courroucé.

       Beuhhh… Non. Peut-être… Pas complètement. J'ai simplement frôlé le vase et par manque de vaillance je n'ai pas modifié ma trajectoire.

       Manque de vaillance, répéta-t-elle.

       Et aussi manque de volonté.

       De volonté.

       Et aussi manque de délicatesse. Et puis… il était horrible ce vase. Le poisson bizarre peint sur le devant avait l'air malade. Il me donnait la nausée. En plus, ce vase sentait la vase.

       Mais c'était un cadeau de maman.

       Je m'excuse! Je ne le ferai plus. C'est promis.

 

Elle parut satisfaite et me sourit. Elle alla droit au téléphone.

 

« Le magasin? Passez-moi Robert, s'il vous plaît… Robert? Bonjour! Vous avez fait un remarquable travail. Il a très bien mordu à l'hameçon. Je vous rapporterai la calculatrice cet après-midi et vous me rendrez les 300 dollars. Quand même, Robert, 300 dollars, vous y êtes allé un peu fort. Et comment s'est passée votre vente? Ah oui? Parfait! Merci encore. »

 

Elle raccrocha et me sourit à nouveau avec une grande tendresse peinte sur le visage.

 

Au magasin, ils avaient un fameux solde aujourd'hui. Ils donnaient littéralement leurs chenilles verdâtres appelées les Amies Vertes De La Terre. Il paraît que des tas de gens se bousculaient pour les acheter! Moi, à leur place, ce que j'essaierais de vendre, ce sont leurs fantastiques cravates qui changent de couleur.

 

Écrit au printemps 2006