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Macao, Cotignac, Région, Provence,
Littérature et…fantaisie !
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Par CHANTAL GEVREY
Me voilà en mission. J’emmène Albert-Georges chez son grand-père paternel à Nice. L’idée d’aller à Nice n’a rien de désagréable, si ce n’est que les contraintes du service commandé forment un gros contrepoids au plaisir de l’évasion. Et que cela tombe mal : c’est bête mais, en ce moment, je n’ai pas la forme. Vaseuse, mal à la gorge et à la tête, fatigue, un genre de grippe, peut-être le virus du Nil. Ou alors le syndrome de la fourmi : vous tenez le coup aussi longtemps que le travail vous y oblige et, dès que vous ne vous sentez plus rivé à la chaîne de montage, que la détente a droit de cité, paf, vous craquez. Toutes les maladies que vous avez retenues à grand renfort de sens du devoir, de vitamines et de pensée positive vous tombent dessus. Elles savent que vous avez maintenant la permission de flancher, elles n’attendaient que cela. Autrefois j’avais à soigner, en prime, les varicelles et les rougeoles des enfants. J’espère bien qu’Albert-Georges ne me jouera pas le tour d’attraper la scarlatine ou je ne sais quoi : c’est que je n’ai plus la force et l’infinie patience du bœuf de labour.
Il a l’air de tenir le coup, malgré son jeune âge. Sommeil amputé, repas sautés, inconfort des heures de vol, cohue de la douane, le parcours ne manque pas d’embûches et ce n’est pas fini. Pour le moment, au seuil de l’hypnose, nous regardons tourner le carrousel à bagages. Le cerveau à off mais les yeux écarquillés, nous essayons de repérer la valise bleue d’Albert-Georges. J’ai la mienne, une grande brune rigide, depuis belle lurette, et l’autre n’arrive pas. Il reste, tout au plus, une dizaine de bagages sur le carrousel, qui passent et repassent avec une admirable régularité, et deux couples muets, échoués comme nous au bord du tapis de caoutchouc, dans la pose accablée de ceux qui se sont résignés au pire (on dirait qu’ils viennent d’entendre leur condamnation au bûcher après question et écartèlement). Manège effectivement frustrant puisque ces bagages-là, personne n’en veut alors que les nôtres, tant désirés, traînent on ne sait où. Albert-Georges commence à en avoir assez. Il saute d’un pied sur l’autre, vérifie ses bijoux de famille avec un rien de nervosité : une envie se prépare et ce n’est pas le moment. Pourvu qu’il ne s’éloigne pas... En plus, il a soif. « Où ils sont, les jus ? » L’idée du siècle ! Ils sont dans la valise manquante, voilà où ils sont. Et si les choses traînent encore, nous allons rater le TGV. Papy va repartir de la gare bredouille en se demandant ce qui nous est arrivé et nous, nous devrons poireauter en attendant le prochain train, dans l’incomparable atmosphère de la gare de Lyon.
Finalement, la valise bleue émerge à l’entrée du carrousel. Alléluia ! Vîîîîte ! Albert-Georges (c’est lui qui a insisté pour prendre cette valise-là en particulier, alors il participe activement à l’opération) se précipite, ses petits bras bien incapables de la soulever. Arrivée une fraction de seconde après lui sur les lieux, j’arrache le précieux bagage du carrousel, le juche n’importe comment sur le chariot où l’attendait patiemment sa sœur brune et nous galopons vers la sortie pour nous engouffrer dans le premier taxi disponible. Par bonheur, aucun embouteillage digne de ce nom ne nous retarde. Il reste huit minutes avant le départ pour prendre notre billet à destination de Nice, trouver le train et nous y installer. Nous sommes à peine assis qu’il a déjà pris de la vitesse. Albert-Georges, qui n’a cessé de réclamer son jus depuis Roissy, opte de guerre lasse pour l’eau de Vittel qu’un employé nous propose, avant de sombrer dans un sommeil cataleptique. J’en ferais bien autant, si je n’étais justement en mission. Sommeil ou non, le soulagement fait son œuvre. Je savoure la détente de chacun de mes nerfs, tout en me laissant engourdir par le glissement du train qui murmure à peine sur ses rails. De temps en temps, un brusque appel d’air signale le passage d’un autre train en sens inverse, des tunnels nous aspirent dans leurs trous noirs. En somme, tout est normal. M. Lasserre doit se préparer à partir pour la gare de Nice. On dirait pourtant que toutes ces émotions m’ont donné la fièvre. Le mal de gorge redouble et la migraine confond mon crâne avec une enclume. J’ai hâte d’arriver, de lessiver tous mes poisons sous la douche et surtout de me laisser aller – enfin – à un repos sans arrière-pensée.
M. Lasserre nous attend à la sortie avec des transports de joie et un million de questions. Albert-Georges redemande son jus. Je vois double, mes jambes flageolent et j’ai beaucoup plus chaud que je ne le devrais. Plus tard, le jus : il ne faut que dix minutes pour arriver à la maison, bien ombreuse et bien fraîche, où Mme Lasserre, qui n’a pas vu notre petit-fils commun depuis l’an dernier, a sûrement préparé un en-cas. Albert-Georges attendra sans peine jusque là, grâce au reste de l’eau de Vittel. Mais Mamie est dans tous ses états. Au lieu de nous serrer dans ses bras et de nous restaurer, elle se tord les mains, au comble de l’anxiété. « Ah ! Vous voilà ! Mais qu’est-ce qui s’est passé ? » – Rien du tout, madame Lasserre : nous voici sains et saufs, même pas en retard ; pourquoi vous faire tant de souci ? – Vous appelez ça rien ? Voilà deux fois que l’aéroport téléphone. J’étais morte d’inquiétude : ils ont trouvé votre valise (encore heureux que vous ayez mis le numéro de téléphone sur l’étiquette !) mais il y avait un monsieur vraiment fâché qui m’a traitée de tous les noms. Lui, il ne trouve pas sa valise et il pense que vous avez pris la sienne par erreur. Bleue, même modèle exactement. Il veut la ravoir sans délai. Mon Dieu, mon Dieu, qu’allons-nous faire ? La foudre n’aurait pu me frapper davantage. J’ouvre la valise d’Albert-Georges. La seule pensée qui me traverse alors, avec une parfaite stupidité, c’est qu’il va enfin l’avoir, son satané jus. Mais les récriminations de l’Homme de Roissy ne sont que trop fondées : à la surface de la valise s’empilent des chemises soigneusement pliées et d’apparence on ne peut plus adulte (adulte coincé, ne puis-je m’empêcher de diagnostiquer). Rien à voir avec avec le fatras de cartons de jus, de pyjamas d’enfant et de jouets qui serait apparu à l’ouverture de la nôtre. Accablée, c’est moi qui le suis à présent. Il faut reprendre le train en sens inverse, et tout de suite. Et d’abord téléphoner à Roissy pour confirmer qu’il y a bel et bien eu échange. Je sens que ça va être ma fête...
Mais M. Roissy a de la ressource. Il devait s’arrêter le lendemain chez des amis à Lyon, avant de descendre dans le Sud en voiture. Comme il a absolument besoin de sa valise, il ira jusqu’à Lyon dès ce soir, évitant une nuitée d’hôtel. Il m’attendra à vingt-et-une heures trente précises, avec la valise d’Albert-Georges, au bar de l’hôtel des Restanques, juste à côté de la gare. Je dois reconnaître qu’il m’épargne une bonne portion de la pénitence, mais celle qui reste n’aura rien d’une partie de plaisir pour autant. Alors à l’heure pile, je débarque au bar avec ma valise et une bouteille millésimée. M. Lasserre a jugé de bonne guerre d’en sacrifier une dans l’espoir de désarmer le juste courroux du monsieur à la mine d’exécuteur des hautes œuvres qui, debout au fond du couloir, me remet la valise d’Albert-Georges sans desserrer les dents, pendant que je lui rends la sienne en bredouillant de plates excuses. Il accepte la bouteille, glacial, toujours muet, tourne les talons et disparaît. Il a réussi à ne pas me casser la figure, c’est toujours ça. Quelques personnes surveillent le manège d’un œil qui se veut indifférent. Dans un état second, je m’avise quand même du caractère louche de la scène, sous l’éclairage de mauvais goût de ce bar minable. Je me remémore quantité d’histoires d’espionnage et de passage de drogue, j’en rajoute, aux scénarios de plus en plus tordus. La fièvre grimpe, je flotte dans mon cauchemar. Je vais sûrement me réveiller et m’apercevoir que rien de tout cela n’était réel.
Aurais-je vraiment dormi ? Le trajet de retour n’a laissé aucune trace dans ma conscience, bien que ce train s’arrête dans les moindres bourgades. La plupart des wagons sont à peu près déserts et la gare, à l’arrivée, lugubre comme une réminiscence de Chekpoint Charlie à trois heures du matin vers la fin de novembre, avec halos lumineux sinistres sur fond de bruine. Finalement un taxi me dépose devant la maison grand-paternelle, où de la lumière filtre encore à travers les volets. Pauvre Mme Lasserre : à peine arrivés, nous la plongeons dans l’angoisse et la faisons veiller jusqu’à des heures indues... Quant à moi, je projette de dormir toute la semaine que j’ai à passer ici en attendant le retour d’Italie de ma fille Pénélope, de son mari (pardon, conjoint) et d’Armand-Boniface, leur aîné.
Il paraît qu’Albert-Georges, avant de s’endormir comme un ange, s’est juré de peindre un bonhomme jaune fluo sur chacune des valises qui lui passeront par les mains, sa vie durant. Je sais qu’il le fera, car nous autres adultes lui avons toujours donné l’exemple des promesses tenues. Oui, il l’a eu, son jus. |