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Je veille

par

paul jolit

 

Dans mon village du bord des rêves, le temps s’écoulait au rythme des marées. Le vent réinventait les nues et l’horizon déployait ses ailes à chaque volée d’oiseaux. J’avais de longs poils soyeux et un bec de canard. Dire à quelle espèce j’appartenais serait une gageure de ma part. Je n’imaginais pas à quel point la méchanceté et la volonté de tout dire pouvaient mener tant d’êtres vivants à leur perte.

Il y eut un soir, mais aussi un matin, hélas, une sorte de cauchemar éveillé. Les hommes vinrent. Je n’appris leur nom qu’au cours d’une de mes nombreuses virées nocturnes pour pêcher les poissons. Avec les premiers mots, des sons d’ailleurs étrangement fantasques, ils essayaient de conjurer leurs peurs. Plus le sens de ces borborygmes leur échappait, plus ils avaient peur et vénéraient des personnages à larges becs dépositaires de pouvoirs incommensurables.

Puis, ils décrétèrent après maints conciliabules d’en imposer l’usage à ce qu’ils appelaient la gent animale. C’est alors que la terreur se répandit peu à peu dans mon cerveau et dans celui de mes congénères. Non content de cerner et de circonvenir mon univers, cette invention contribua à rapetisser le monde et doter mes ébats dans l’eau d’appellations inconnues. Les mailles du filet se resserrent autour de mon terrier aquatique.

Il fallut à plus d’un de nombreuses années, car désormais le temps était découpé en tranches, pour s’y adapter. Remarquez que dans toute espèce, il en existe toujours de plus malins que d’autres. Personnellement, je n’ai jamais pris au sérieux ces élans vers un absolu que je vivais dans la moindre de mes fibres sans avoir besoin d’en rechercher les causes.

Au fur et à mesure de leur installation, les hommes se connectèrent en réseaux de plus en plus denses. C’est ainsi qu’ils s’assurèrent une mainmise intégrale sur l’ensemble des créatures à poils, à plumes et à écailles. D’alliances en mésalliances, les terres florissaient et brûlaient tour à tour sans que je puisse comprendre les motivations profondes de ces actes. Elles me semblaient trop dictées par la gratuité, l’intérêt, l’appât d’un gain improbable que je situerais plus ailleurs.

L’espace s’amoindrit à vue d’œil. Je dus partir en quête de nouveaux territoires de chasse avec ma compagne. Plus rien ne me disait grand-chose. Elle m’observait souvent à la dérobée. Je sentais ses yeux devenir opaques peu à peu. Nul doute qu’elle se faisait un sang d’encre, car je maigrissais, la pitance se faisant rare. Elle ne m’adressa d’ailleurs aucun reproche, au grand jamais, mais son regard soucieux me faisait présager de violents orages.

Comme les hommes disent, « chacun voit midi à sa porte », à ceci près que l’ombre semble tourner sans fin autour du même objet. Je ne vois pas d’issue à terme en dehors de ce nombrilisme têtu et opiniâtre.

Le langage obscur, dont autrefois certains avaient la clef à je ne sais plus quel degré de l’évolution, n’ouvre plus maintenant que des perspectives angoissantes. Dire qu’à une certaine époque, nous étions plus proches de ces énergumènes, ce serait beaucoup dire. Au moins semblait-il exister un terrain d’entente dont nous partagions le secret. La faille s’est peu à peu agrandie. Les rares habitants de ces contrées lunaires ont pour la plupart déserté nos porches.

Sous couvert de technicité croissante, les hiérarchies se sont creusées au sein même des hommes. Là où Babel recelait des espoirs pour l’avenir, le genre humain a trouvé matière à orgueil et volonté de puissance sur la terre et dans les cieux.

Je ne parle pas de paradis perdus ni de péché originel. Je laisse simplement à penser que l’abolition des distances, loin de rapprocher les êtres, a engendré un chaos innommable.

Je boîte de plus en plus. Ma fin approche. Je ne pars pas sans regrets, mais mes forces m’abandonnent. Advienne que pourra. Rien ne se hasarde en ce monde sans y laisser une trace.

À force de chercher à dominer, les hommes détruiront tout. Je suis inquiet pour mes petits. Leur vivacité me réchauffe le cœur pourtant. Au bout du compte, je m’achemine vers plus de sérénité. Mes espérances en crue envahiront demain la planète.

Je veille.