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Impressions et mouvances  

par

paul jolit  

 

  

 

Longtemps, je n’ai pu envisager ma vie autrement qu’avançant par saccades. Des bouffées d’oxygène pur ont détruit mes neurones. J’en étais comme anéanti. Au début, les bords du chemin me servaient de repères. Je m’y accrochais désespérément, cherchant des yeux une connivence plus intime avec leurs lignes de fuite. Les bords se sont rapidement estompés. L’horizon dessinait une nébuleuse de planètes et je m’y noyais, préoccupé par le non-être.

La plasticité de l’air que je respire fait naître d’étranges formes sous le soleil de midi. Une vague langueur m’envahit tout entier. Je repense à ma vie et j’en suis prisonnier. L’épaisseur est ailleurs.

Mes sens m’ont trahi. A un tel point que je ne perçois de mon entourage qu’une rumeur se perdant dans l’eau trouble de ma mémoire. Cependant, j’y étais. Les pierres blanches s’entassent et s’accumulent le long de mon chemin boueux. Ornières et sillons se disputent la part belle. Je ne sens plus mon corps. Il marche sans arrêt sans pourtant satisfaire son goût pour la beauté. Les splendeurs illusoires de royaumes lointains ont eu raison de ma sagacité à broder de mirages la densité humaine.

Pour planter le décor, j’ai crayonné un arbre. Trois hommes et trois femmes rient dans l’air du soir. Ils se prélassent aux rayons obliques du soleil. Et quelqu’un les observe, absorbé dans sa contemplation. Le plus sûr est de commencer par une phrase sonnant juste. « Il était une fois… » se passe sur le palier. Pas besoin d’aller bien loin. Il est là pour nous subjuguer. Il nous fait inhaler des parfums enfouis aux saveurs d’enfance. L’ouïe occupe une fonction qui confine à l’oubli tant les circonvolutions du cerveau lui font perdre foi, la font douter. La parole s’élève et ce qu’elle touche mérite d’être écouté, relayé pour atteindre le cœur des destinées.

En levant la tête, j’aperçois une nuée de gens venant à ma rencontre. Je n’ai pas fait fausse route malgré les ombres et les sables mouvants de leur demi-pénombre. C’est la vie qui m’appelle. Die Geschichte entführt uns nicht in die Vergangenheit, sondern in eine Gegenwart mit einem Doppelboden, dessen Seele dem Menschen flüstert: Geh weiter. Ich stehe dir zur Seite. Wenn es ans Leben geht, dann trete ich heiter auf. Voller Zuversicht schaue ich zum Vollmond hinauf. Er hat noch nichts gemein mit meiner Begabung, Geschicke zu klären, Geschicke bis auf den Grund zu erhellen. Sei ruhig und geh mit heiterem Sinn deinen Weg inmitten der Finsternis. Was verkümmert dein Leib! Du sollst nur fragen. Solltest du daran sterben, du hast doch versucht, deine Leuchte vor dem Wind zu schützen.

Je vous regarde longuement quand vous passez devant moi. Vous souriez. Je vous regarde sourire et j’ai mal, car j’en connais trop la cause. Je sais trop le tourment qui me déchire. Je vous semble peut-être bête. Vous souriez de ma sottise. Ou encore : mes regards vous flattent. Je crains de ne plus savoir à quel saint vouer mes divagations d’homme préoccupé par sa solitude.

A l’heure où je parle, le soleil est sur son déclin. Pourtant, je ne me mettrai pas en chasse. Je vais rester seul. La nuit n’est pas encore tombée. Le soleil en pousse même certains à sortir. De mon côté, je reste chez moi entre mes murs vides. Je n’ai pas l’ombre d’un regret. J’ai envie d’être seul. Je m’en délecte comme jamais. Des voix montent jusqu’à moi. Je vois les arbres s’agiter mollement. Temps idéal pour le recueillement.

J’ai du mal à m’exposer aux regards des gens. Mes sensations me trahissent. Un spasme brutal secoue mes intérieurs et la déflagration est violente. Je suffoque, submergé par une vague d’oppression. Et je sais par ailleurs ne pas passer inaperçu. La figuration, je m’en fiche. Mais le sentiment de bien-être, je ne peux le rejeter.

Je pense à mes efforts pour tenter de dissimuler mon appréhension à paraître en public. Mon cœur bat à rompre. Je m’enlise dans un marais. Mes pieds déplacent des masses d’air froid. Le sang se fige dans mes veines. Un caillot a dû se coincer quelque part entre le monde et moi. L’asthme déploie ses filets et ma poitrine oppressée déploie pour sa part des trésors d’ingéniosité pour se défaire de son emprise obsédante.

Au carrefour des sens, mon cœur se lézarde, en porte-à-faux, pris dans un tir nourri de feux contraires qui se renvoient la balle. Le jeu des apparences me fait bouillonner sous l’écorce. Au carrefour des sens, ma vie n’a plus de raison d’être qui lui revienne en propre. Je fluctue au rythme de vibrations dont l’écho résonne puissamment dans ma cage thoracique.

Le cœur se lézarde. Il se fissure, car déjà les sensations ont pris le pas sur la netteté et la clarté des contours. Guidé par l’instinct, il perd sa morale. Le bouchon flotte à la merci des courants. Mais les rives, la terre ferme dans tout cela ? L’espace où le corps se meut en toute liberté ? Liberté de mouvement débarrassée du regard d’autrui. Liberté de se rendre à l’évidence que le corps, malgré ses contingences, renferme la transcendance de l’esprit.

J’ai la chair de poule à imaginer la solitude pareille à un tremplin pour les plus hautes envolées. Le refuge sacré où s’abîme les eaux plonge ses racines dans la moelle de mes os. J’en ai peur et pourtant, mon lumignon arrache quelques herbes à la nuit. Je perdrai mes cheveux tôt ou tard. Les vents éparpilleront mes cendres aux quatre coins du monde. Mais ne dites pas que ma vie aura été vaine. Je m’en voudrais d’y ajouter foi. Par pudeur pour les gens que j’ai pu aimer et dont j’emporte le souvenir dans l’ambre de ma mémoire.

Mes vitrines sont pleines de sentiments désolés. Je leur parle. Je les console un instant en ravivant leur éclat. Puis, je m’en vais. Leur existence indissociable de mon être et pourtant diffuse n’a pas besoin de mes suppliques. J’en appelle à eux pour me donner force et courage. Je les sais trop indépendants, mais mes sautes d’humeur portent trop leurs marques.

Un rayon de soleil s’insinue dans ma pièce. Il se plaque sur le mur, pas très longtemps du reste. Le béton aura tôt fait d’étouffer ses velléités. Il n’aura pas le temps de s’installer, réchauffer quelques coins obscurs sans intérêt d’ailleurs. La crasse sur mes vitres se dessine en transparence. Elle a des teintes dorées.

Un rayon de soleil plaque ses velléités sur le mur de ma pièce. Ma détresse pourrait être la sienne. De se savoir voué à l’échec, tant l’angle d’approche est restreint.

Dehors, les ombres jouent à cache-cache dans les feuillages. La façade de l’immeuble impose ses vues au monde environnant. Et le monde s’en porte plus mal. Les feuilles jouent des prunelles dans les arbres d’en face. Elles me jettent des œillades ensorcelantes.

Pendant ce temps-là, le rayon de soleil a disparu de mon séjour.