Macao, Cotignac, Région, Provence, Littérature et…fantaisie !

  

  

Accueil Macao Cotignac Région Provence Littérature Humour mon Site Sites Web

 

 

Dans la fosse aux lions

 Par

 DENYSE DESY-GIGUERE

 

 

 

 

 

            Seule dans son salon, Pascale regarde par la fenêtre au moment où son frère et sa belle-sœur arrivent en trombe devant la maison. La jeune femme se précipite pour leur ouvrir  la porte.

(Pascale) − C’est ta nouvelle voiture ? Tu parles ! On dirait une limousine de ministre.

(Charles) − Peut-être dans le temps, mais aujourd’hui, ils se contentent d’une chevrolet. Ah ! Ah !

             Marcelle et Pascale se font la bise.

(Pascale) − Ça fait longtemps qu’on s’est vus, n’est-ce pas ? Venez dans la cuisine pour un café. Il y en a justement de prêt…Comme ça, les affaires sont  prospères ?

(Charles) − Ah ! Oui. Les gens ont de l’argent, c’est pas possible. J’administre plusieurs portefeuilles de plusieurs millions. Encore aujourd’hui, quelqu’un voulait me voir à huit heures. Ça pressait. Tu te rends compte !

(Marcelle) − T’as eu des nouvelles de ta mère ? Elle fait un bon voyage ?

(Pascale) − Oui, oui. Elle est arrivée à Fort Lauderdale avant-hier. Son groupe a l’air de lui plaire. Elle mange bien, elle dort bien, elle s’est déjà baignée et lit sous les palmiers. La grosse vie, quoi.

(Marcelle) − Elle est chanceuse.

(Pascale) − Elle a toujours fait attention à ses dépenses. Comme ça, il lui en reste un peu pour son petit voyage du mois de mars.

(Marcelle) − C’est sûr que tu es plus au courant que nous, c’est toi qui administres ses affaires.

(Pascale) − Laisse donc ce ton sarcastique, hein ! De toute manière tu ne m’as jamais digérée… Toi, Charles, ton voyage de golf ?

(Charles) − J’ai deux ou trois petites choses à régler avant de partir. Les banques sont dures. Elles manquent peut-être d’argent ?

(Pascale) − Voyons. Je comprends pas. On nous appelle souvent pour augmenter notre marge de crédit ou pour nous offrir des certificats à un taux préférentiel: la BDM, la BCN, la CIBC, les Caisses…

(Marcelle) − C’est pas la même chose. Charles aurait besoin d’une plus grosse marge de crédit pour faire marcher ses affaires et les banques n’ont pas l’air de comprendre ça.

(Pascale) − Bon ! Bon ! Qu’est-ce qui se passe encore ?

(Charles) − Ben. Hum ! J’aurais besoin d’un peu d’argent. Ah ! Pas beaucoup. Pas pour longtemps. Le mois prochain, les chèques vont rentrer. C’est juste une question de semaines.

(Pascale) − Toi, Marcelle, t’as tellement l’air de le comprendre. Pourquoi tu lui en prêtes pas ?

(Marcelle) − Moi ? J’ai pas un sou qui m’adore, J’voudrais bien te voir à ma place, avec trois adolescents qui dépensent plus vite que je gagne.

(Pascale) − Tu paies toujours pas tout. Charles est là, tout de même.

(Charles) − J’aurais seulement besoin d’un p’tit quinze mille… Pas pour longtemps. D’ici le mois prochain, je t’aurai remboursée.

(Pascale) − Pauvre toi, Je commence dans le métier. Je suis pleine de dettes. J’ai à peine ce qu’il faut pour joindre les deux bouts. À mon âge, je demeure encore chez ma mère.

(Marcelle) − À une autre. Tu peux pas être pleine de dettes. Ton logement t’a jamais rien coûté et tes études non plus. T’es toujours restée ici. Et maintenant, tu travailles comme comptable. Pousse pas. On sait bien. T’as jamais eu la réputation d’être très généreuse.

(Charles) − À  dire vrai, je m’attendais un peu à ta réaction. Mais maman n’a pas besoin de tout ce qu’elle a.

(Pascale) − D’accord. On pourrait l’appeler. Je m’engage même à lui en parler moi-même.

(Charles) − Non, non. Ça marchera pas.

(Pascale) − Pourquoi ? Si on n’essaie pas, on peut pas savoir.

            Marcelle et Charles se jettent un regard furtif.

(Charles) − On a déjà essayé et ce fut un non catégorique.

(Pascale) − Je ne comprends pas. Si c’est seulement pour quelques semaines. Y’a pas de raison.

(Charles) − Elle veut rien savoir. «Vends ta maison » qu’elle me dit. Une maison hypothéquée trois fois plutôt qu’une.

(Pascale) − Pourtant, maman n’est pas comme ça. Qu’est-ce qui a bien pu arriver. Elle m’a parlé de rien. Toi, Marcelle, l’as-tu vue ?

(Charles) − On l’a vue avant son départ. Tu étais au bureau. Elle ne veut rien savoir. Elle a grimpé sur ses grands chevaux comme d’habitude. Des reproches, des reproches. « Tu dépenses trop, tu fais comme les gouvernements, tu fais le gros » qu’elle criait. Tout ça pour un petit montant que j’ai négligé de lui rendre.

(Pascale) − Elle a peut-être raison. Tu rembourses jamais l’argent que tu empruntes

(Charles) − Jamais ! Jamais ! Encore les grands mots…Ce serait une affaire de rien pour toi de me passer de l’argent à même son compte de banque.

 (Pascale) − Quoi ! C’est pas parce que je suis comptable que j’ai le droit de faire des passes croches.

(Charles) − Aie ! La pure. T’en fais jamais des petits jeux de passe-passe ?

(Pascale) − Qu’est-ce qui vous prend, vous deux, aujourd’hui ? Non. J’en fais jamais. O.K. ? Vous parlez comme si maman était riche. Elle fait attention à ses sous, elle. Vous pouvez toujours pas lui reprocher son petit voyage en Floride. Quand on connaît l’état de ses bronches.

(Charles) − Fâche-toi pas, t’es pas laide.

(Pascale) − Arrête de faire des farces. J’te trouve pas drôle.

(Charles) − Bon, Bon. Tu n’as pas changé. Tu n’as jamais entendu à rire…Disons que je n’ai pas envie de rire non plus. J’ai besoin de 15 000 dollars tout de suite. Ça presse. Arrange-toi pour me les trouver. Comprends-tu ce que je dis ?

(Pascale) − Qu’est-ce que ces manières ? Depuis toujours, tu essaies de me mener par le bout du nez. Ça va faire.

(Marcelle) − D’abord explique pourquoi, toi, la plus jeune, tu sois autorisée à tripoter dans ses affaires. Qu’est-ce que t’as pu lui dire pour l’amadouer à ce point-là ? Malgré ton diplôme de comptable Charles connaît bien plus les affaires que toi.

(Pascale) − À le voir, je sais pas qui de nous deux est le plus doué.

(Marcelle) − Lécheuse. Tu as toujours été une lécheuse. Mademoiselle a fait son université payée par sa maman, avec l’auto de sa maman. Mademoiselle ne travaillait même pas l’été. Sa maman avait besoin d’elle à la maison.

(Pascale) − Pardon. J’ai travaillé durant l’été à des jobs à cinq piastres de l’heure.

(Marcelle) − Ah oui ! Durant un été, t’as lavé la vaisselle au Normandie, l’année de ton voyage en Europe.

(Pascale) − Ferme-la donc. Tu ne sais pas  ce que tu dis.

(Marcelle) − Je sais pas ce que je dis ? Je sais pas ce que je dis ? Mademoiselle a fait ses études à Bellevue pour terminer à Mérici.

(Pascale) − Arrête donc. Vous êtes allés au public parce que vous avez voulu. Ça faisait plus démocratique, disiez-vous. Là, y paraît qu’on apprend à mieux se débrouiller.

(Charles) − Ça, c’est vrai.

(Marcelle) − Des leçons de ballet chez madame Molnar. Des cours de piano chez le professeur Petipas. Rien de trop beau pour la petite Pascale.

(Pascale) − De quoi tu te mêles, la belle-sœur ? 

(Marcelle) − De quoi je me mêle, de quoi je me mêle ! Après tout ce que j’ai fait pour toi !

            Pascale répète d’un ton agacé :

(Pascale) − Après tout ce que j’ai fait pour toi !

(Marcelle) − Parfaitement. Tu oublies trop facilement ce que tu dois aux autres. On t’a élevée, ma pauvre fille. On t’a gardée aller retour. Tes parents étaient toujours partis. L’as-tu oublié ? As-tu oublié toutes nos bontés, ton lavage, ton repassage, tes téléphones d’amis. T’as jamais pensé que peut-être tu nous dérangeais ?

(Pascale) − Tout ça parce que je veux pas piger dans l’argent de maman. Vous comprenez pourquoi elle me demande de l’administrer ? Elle n’a pas de défense contre vous deux et vous avez perdu sa confiance. Vous avez l’air de deux vautours.

(Charles) − Exagère pas, O.K. ?

(Pascale) − Charles, je ne te comprends pas. Tu nous dis toujours que tu fais de l’argent comme ça. Que l’argent, c’est pas un problème. Que c’est jamais un problème. Tu t’es bâti une grosse maison, tu joues au golf le plus cher en ville, tu vas dans le sud quasiment à chaque année, tu conduis une plus grosse voiture que les ministres et, pour finir, tu viens ici pour que je pique un p’tit quinze mille à maman. La banque ne veut même pas augmenter ta marge de crédit.

(Marcelle) − Il va la perdre, sa maison. Tu comprends donc pas ? Une faillite personnelle. Oui, t’as bien entendu, une faillite personnelle.

(Charles) − Après ça, qui va vouloir me confier ses avoirs ?

(Pascale) − Ça m’fait bien de la peine, mais je regrette, je n’y peux rien.

            Exaspérés, Marcelle et Charles se concertent du regard.

(Marcelle) − Te souviens-tu d’un certain petit voyage que nous avons fait ensemble ? Charles avait tout payé.

(Pascale) − Pourquoi parles-tu de ça aujourd’hui ?

(Marcelle) − J’espère que ta pompe n’est pas loin parce que je sens que tu vas en avoir besoin.

(Pascale) − Cesse Marcelle, tu m’énerves.

(Charles) − C’est pas ça dont il est question

 

(Marcelle) − Ouais ! T’aimerais ça qu’on raconte à ta maman ce qu’on a fait durant notre petit voyage, toi, la plus belle, toi, la parfaite, toi, l’ange de bonté, toi, la pureté incarnée, toi qui rêvais toujours de ramasser les plus pouilleux, les plus sales pour les emmener vivre dans une belle grande maison.

            Marcelle se met à rire nerveusement.

(Pascale) − J’avais quatorze ans.

(Marcelle) − À quatorze ans on sait ce qu’on fait, Tu nous as suppliés de t’aider. Charles n’avait pas d’argent. Sais-tu combien ça a coûté pour te faire avorter : le voyage, l’hôtel et tout ? Le sais-tu ?

            La respiration de Pascale s’est accélérée durant les dernières paroles de Marcelle. Elle se lève et s’appuie sur le dossier d’une chaise. Marcelle continue de parler sans se soucier du malaise de Pascale.

(Marcelle) − Deux mille dollars qu’il a dû emprunter. Deux mille dollars.

            Pascale essaie de reprendre son souffle.

(Charles) − Si je coule, je serai pas seul à couler, tu peux en être certaine… Arrête donc de faire ta sainte-nitouche. Je vais te rembourser dans quelques semaines. Allez, un bon mouvement.

            La respiration de Pascale devient sifflante. Marcelle se lève, ouvre une armoire, fouille dans le sac de Pascale et en sort une pompe, tandis que Charles, les mains dans les poches, nargue sa sœur.

(Charles) −De l’asthme, mon œil. C’est nerveux, cette maladie-là, c’est bien connu. Tu as toujours réussi à faire marcher tout le monde.

            Marcelle lance la pompe à Charles

(Marcelle) − Vite, donne-lui.

            Il l’attrape et se met à  jongler avec la petite bouteille.

(Marcelle) − Cesse de faire le fou. J’ai pas envie qu’elle y passe. Donne-lui ça tout de suite.

            Marcelle lui enlève des mains et la donne à Pascale qui inhale par grosses bouffées.

(Marcelle) − T’as jamais compris c’est quoi, l’asthme. Tu penses qu’on contrôle ça comme on veut.

            Marcelle regarde du côté de Pascale qui semble avoir contrôlé sa crise.

(Marcelle) − Je vais aller chercher les papiers de ta mère…Je sens que tu vas redevenir la belle petite Pascale qu’on connaît.

            Pascale veut s’interposer, mais en est incapable. Impatient, Charles regarde sa montre.

(Charles) − Dépêche. Le temps passe. J’ai pas juste ça à faire, moi, d’écouter vos propos de vieilles filles. C’est pourtant pas la mer à boire. Un pauvre petit quinze mille.

            Marcelle revient avec un porte-documents déjà ouvert. Elle paraît soucieuse. Pascale a repris ses sens et, malgré une respiration encore difficile, tente d’intervenir pour reprendre sa mallette. Charles lui barre le chemin tout en jetant un coup d’œil dans la mallette. Marcelle dépose des documents sur la table et se met à les scruter.

(Charles) − La petite comptable a de l’ordre. Une place pour chaque objet et chaque objet à sa place. Bravo !...Bon, laisse ça et sors le chéquier. On va préparer le chèque pour toi, ma chouette. Tu n’auras qu’à le signer. T’inquiète pas. Juré, craché, dans quelques semaines, on rembourse, puis, oups, ni vu ni connu.

            Charles se tourne vers Marcelle tout en bloquant le passage à Pascale.

(Charles) − Qu’est-ce qui se passe, Marcelle ?

            Elle tient un livret de banque dans les mains. Elle le met de côté, en reprend un autre, et feuillette nerveusement le grand cahier contenant toute la comptabilité.

(Marcelle) − Je t’avoue que je ne comprends rien. Le compte de ta mère est presque vide.

            Pascale tente de nouveau de reprendre les documents, mais Charles l’en empêche tandis que Marcelle exhibe un paquet de titres. Elle crie presque.

(Marcelle) − C’est pas vrai : Bell Téléphone, Power Corporation, Banque de Montréal, Banque Royale, Trans-Canada Pipeline. Pascale…des titres à ton nom…avec quel argent. Avec quel argent ? Charles, elle a détourné l’argent de ta mère…Qu’est-ce qu’on fait ?

            Charles consulte les titres. Il comprend vite de quoi il s’agit. Il prend une bonne respiration et, après avoir avalé, il répond :

(Charles) − Rien…Pour le moment. Tu t’es bien débrouillée, ma fille ! Tu as fait du chemin depuis le temps.

            Il se met à rire.

(Charles) − Tu nous as bien eus. En attendant, prépare le chèque, petite. Il te reste sûrement quelques sous dans tes fonds de tiroirs. On s’occupera de tes tripatouillages plus tard. Hum ! Des maudits bons titres. Les meilleurs titres des dernières années.

            Pendant que Charles continue à rire, Pascale reprend sa mallette avec un mouvement d’humeur. Elle en sort une calculatrice, effectue quelques opérations, prend un stylo et son chéquier personnel avant de s’asseoir. Après avoir regardé tour à tour Charles et Marcelle, elle prend la parole :

(Pascale) − D’abord, je tiens à vous dire que maman connaît mon histoire depuis longtemps. Ça valait pas la peine de vous fatiguer. Ensuite, voici un chèque au montant de 6 851,88$ qui représente ton 2 000$ avec des intérêts de seize ans. Et enfin, vous n’aurez pas un sou de plus. Salut !

(Marcelle) − Mais, mais…

(Charles) − Mais, mais…C’est pas à toi.

(Pascale) − Maintenant, oui et foutez le camp pour toujours. Je voulais savoir jusqu’où vous étiez capable d’aller.

            Pascale a déjà ouvert la porte et pousse à l’extérieur une Marcelle et un Charles complètement ahuris.

− Nous nous reverrons en cour, ma sœur. Ça ne se passera pas aussi facilement. Ce que tu as fait, ça s’appelle un détournement de fonds…

            Les dernières paroles se perdent dans le vent.

 

************