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Conversation sérieuse… entre  hommes seulement

par

paule doyon  

 

 

Maintenant il pleuvait. Pourtant au lever, le soleil était éblouissant. La cafetière d'acier inoxydable général électrique étincelait au soleil et le chant du Frédéric retentissait dans l'air. Les hirondelles rentraient et sortaient à tout instant de la cabane jaune juchée sur le poteau de la corde à linge.

C'était Allan qui, le premier, avait eu l'idée de ce petit déjeuner au soleil. Rapidement il avait vissé à leur panneau les quatre pattes de la table de camping.  Dorothy l'avait  recouverte de  la nappe à carreaux rouges. Tout de suite ils s'étaient crus transportés tous les deux  à des milliers de milles dans quelque pays ensoleillé… en Afrique pour Allan.

 Mais un nuage était vite venu briser l'illusion.

- Sacré pays! fit Allan,  j’espère au moins que j’irai en  Afrique !
Il avait, la veille, rempli une formule d'application pour un poste relié à l'exploitation des chemins de fer de Guinée.

- La malaria... avança timidement Dorothy, et la mouche tsé tsé...

Allan reposa brutalement sa tasse dans la soucoupe.

- Toi et tes pensées négatives ! clama-t-il, furieux comme un enfant à qui l'on rappelle que son camion est un jouet défectueux.
Dorothy  se tue. Depuis le temps qu'elle vivait avec Allan, elle aurait dû apprendre à ne pas interrompre ses rêves. D'autant plus qu' il n'y avait pas une chance sur cent que sa candidature soit retenue. Si Allan était fasciné par le soleil d'Afrique, d'autres candidats l'étaient eux par les conditions monétaires offertes aux élus. Et ils étaient nombreux. Qu'avait-elle besoin d'amener dans la conversation la malaria et la mouche tsé  tsé pour se protéger d'un voyage aussi improbable ? Et cela  juste au moment où le petit nuage s'était mis à épaissir dans le ciel.

- Tu veux une autre tasse de café ?  avait-elle proposé repentante.

 Allan  tendit sa tasse, l'air encore un peu boudeur.

- Tu aimes ça toi ! cette température là, ajouta-t-il  pour justifier sa colère. On a même pas le temps de boire un café dehors le matin que, ouste ! le soleil disparaît. C'est encore heureux qu'on se soit levés tôt,  sinon on l'aurait même pas aperçu.
En effet il ne restait plus une miette de soleil dans le ciel, qu'un amas de nuages noirs qui les força à rentrer dans la maison.

-... Et même mes jours de congés ! ajouta Allan, comme si le soleil aurait  dû se soucier des jours de repos d'Allan. La pluie crépitait déjà, douce et chaude, au dire de Dorothy, glacée et insupportable, selon Allan qui claqua la porte.

Vers midi, le soleil revint faire un tour au-dessus du pommier dont les fleurs, déjà éprouvées par la pluie, et maintenant par un vent lutin, s'effeuillaient et tombaient, étoilant le vert du gazon de milliers de pétales roses. Dorothy en profita pour prendre des photos.

- Il est temps ! dit Allan, voilà un an que la pellicule traîne dans ton appareil. Fais vite ! je vois un petit nuage qui vient...

 Dorothy  photographia la vieille bicyclette des enfants, deux colosses arbres, qu'elle appelait encore ridiculement  " les deux petits sapins ", la grosse tête du chien du voisin aplatie sur les genoux d'Allan, les chats, le jaune et le gris, qui se tenaient devant Allan pour protester contre la présence incongrue, selon eux,  du chien sur ses genoux.

Au cinquième cliché le nuage réapparut.

- Tu vois, dit Allan, tu n’as même pas le temps de finir ton film !

- Ça ne fait rien, dit Dorothy, les tons de gris donnent parfois de très belles photos...

- Continue si tu veux, fit Allan, moi je m'en vais poster mon application, je ne veux pas qu'elle arrive en retard.

- J'ai terminé, dit Dorothy en rangeant l'appareil, je t'accompagne.

 Ils jetèrent l'enveloppe timbrée dans la première boîte postale et filèrent regarder les nouvelles maisons qui poussaient, presque aussi nombreuses que les pissenlits, chaque printemps aux limites de la ville.

- Qui peut bien avoir envie de se construire une maison dans un pays pareil  ! s'exclamait Allan à chacune de ces tournées d'exploration immobilière. J'ai de plus en plus hâte de m'en aller en Afrique, et une fois qu'on sera là, rien ne nous empêchera d'y demeurer…

Dorothy essaya de se convaincre que la malaria n'était peut-être pas pire que la grippe asiatique, et que la mouche tsé tsé ne faisait peut-être pas dormir si longtemps...

 

   Il avait plu le reste de la journée.  Au soir, Dorothy faisait gonfler au four deux petites portions de spaghettis juste au moment où Malcolm avait appelé en espérant - comme d’habitude - une invitation à dîner pour lui et son ami. Dorothy avait échappé un petit "oh! " angoissé. Aussitôt Malcolm se ravisa, et se contenta d'annoncer sa visite pour une conversation amicale dans la soirée.

 

    Malcolm et Faith arrivèrent bruyamment comme à l'accoutumée. Faith roulait dans une petite voiture dont le moteur s'évertuait à imiter les pétarades des motocyclettes.
- Elle essaie simplement d'impressionner, dit Faith en descendant de sa petite auto.
La conversation glissa vite sur les rêves africains d'Allan. Faith et Malcolm le félicitèrent aussi chaudement que s'il avait déjà son passeport, son billet, et prenait l'avion le lendemain.
Dorothy écoutait. Elle se retint de parler de la malaria et de la mouche tsé tsé. Elle s’évertua plutôt à s’imaginer une maison à air conditionnée, bien à l'abri de ces deux fléaux.
- Y -a-t-il un soleil au Canada ? demandait  Allan. L'un de vous l'a-t-il aperçu ? Si oui, c'est un veinard. Ah je crois que la Terre est très mal placée dans l'espace ! Avec son axe incliné, elle perd la majorité des rayons solaires. Imaginez qu'on puisse la redresser... quel paradis ! Partout sur le globe on obtiendrait une température égale tout au long de l'année. La Terre entière profiterait d'un climat idéal. Je n’aurais même pas besoin d'aller en Afrique pour voir le soleil briller...

Allan s'enthousiasmait. Il n'avait pas l'air de réaliser, que de redresser le globe terrestre n'était pas une mince affaire. En réalité, il en parlait comme s'il avait suffit que Malcolm et Faith  l'approuvent, pour que dès le lendemain  il se mette à la besogne de rectifier la position de la Terre.
Mais Faith s'inquiétait déjà. Il craignait qu'en exécutant son mouvement de correction, Allan ne change du même coup l'orbite de la planète. Allan soutenait avec force qu'il ne toucherait pas au mouvement orbital de la Terre. Il ne s'agissait que de la redresser pour qu'elle profite pleinement des rayons solaires.
- D'ailleurs, ajouta-t-il, pour amener ses amis à adhérer à son idée, il est probable que la Terre a déjà été par le passé dans cette position idéale, que je veux lui rendre. Elle devait alors bénéficier d'un climat paradisiaque. Mais, s'étant inclinée avec les millénaires, elle passa par une période glaciaire dont nous sortons à peine. Si je la replace, affirmait Allan, comme s'il se croyait vraiment capable d'accomplir cet exploit, les glaces des pôles reculeront et une plus grande surface du sol profitera de la chaleur du soleil. Les jours s'allongeront, deviendront exactement de la même longueur que les nuits. Les jours étant plus longs, la température sera plus élevée. Mais,  il y a aussi... hésita- t-il un moment, que les nuits aussi seront plus longues... donc un plus grand refroidissement de ce côté... mais cela n'empêchera pas, conclut-il, optimiste, que le climat deviendra infiniment meilleur partout dans le monde.

- Le climat ne pourra pas être le même partout ! objecta Malcolm, la typographie du sol fera tout de même varier les températures...
Allan rejeta l'objection comme une poussière sur son pantalon. La typographie du sol n'aura aucune influence ! affirma- t-il.
Malcolm s'inquiéta ensuite de l'atmosphère. Il ne tenait pas à perdre l'atmosphère particulière de son pays. Il n'avait pas envie de se mettre à humer la senteur de l'huile des pommes de terre frites de Hong Kong, dit-il.
Mais Allan le convainquit vite que l'atmosphère de la planète demeurerait stable et continuerait de coller à la Terre comme une peau, - sauf que nous aurions un climat  parfait ! fit-il avec un sourire triomphant.
Faith demeurait songeur.
- Si tu déranges l'orbite, fit-il, sérieusement inquiet, comme si Allan allait réellement redresser la Terre le lendemain, il y aura de graves bouleversements...

- Je ne dérangerai pas l'orbite, enchaîna Allan, ou si peu... et les résultats seront merveilleux !  Allan semblait voir briller devant lui un soleil éternel, je vous le dis, réaffirma-t-il, c'est la solution !

- Et les océans? dit Dorothy qui avait une peur bleue des inondations.

- Il y aura peut-être des inondations ici et là... admit Allan, des grandes villes comme New York, Hong Kong, Montréal...

- C'est ça ! un grand nombre de villes seront submergées, continua de protester Dorothy. Ensuite, le poids de l'eau sur de nouvelles surfaces du sol, et le manque de pression sur les espaces fraîchement découverts, causeront de violents tremblements de Terre…

- Il y aura sans doute de petites inondations, des tremblements de Terre ici et là... mais n'y en a-t-il pas toujours eus? En comparaison des avantages à en tirer, je suis convaincu que nous devons redresser la Terre ! soutint Allan. Je suis certain à part ça, que si je ne le fais pas, d'autres le feront un jour. Mais j'y ai pensé le premier n'est-ce pas ? fit-il, l'œil vif. Et puis... je pourrais le faire... il me suffirait d'un point d'appui... quelque chose pour soulever... tiens, des bombes à  hydrogène par exemple... c'est simple, des bombes à  hydrogène placées au bon endroit.

Faith commençait à oublier ses objections. Il finissait par trouver le projet d'Allan fascinant.
- Où placeras-tu tes bombes? fit-il, vivement intéressé, pendant que Malcolm marmottait encore quelque chose à propos de la typographie du sol, que Dorothy s'inquiétait, - sans que personne ne lui porte attention - de la disparition de la ville de New York et des séismes à répétition.
-Je ne sais pas encore, fit Allan, dévoilant par là que son projet n'était pas  tout à fait à point.
Cette réponse évasive eut pour effet de rassurer Malcolm qui soupira de soulagement.
- Moi, c'est l'atmosphère de la Terre qui m'inquiète, répéta-t-il.
 Une seconde fois Allan balaya cette objection comme s'il s'agissait d'une absurdité.
- Aucun problème de ce côté ! fit-il, de plus en plus emballé par le cheminement dans son cerveau des nouvelles solutions qui s'y greffaient. Mais c’est  deux explosions qu'il me faut… l'une poussant dans un sens et la deuxième dans l'autre...vous voyez ça? et hop ! la Terre se redresse !  C’est ce que qu’il me faut  faire ! fit-il, en se levant pour aller boire un verre d'eau.

Le visage pâle de Faith s'éclaira. Le choc de l'idée d'Allan sur son propre esprit venait de faire jaillir clairement l'image de la solution proposée par ce dernier.

- Et il faut que tu places tes bombes ici, à chaque bout des pôles... fit-il, en allant situer à la craie, sur le dessin déjà tracé par Allan sur le petit tableau décoratif de la cuisine, l'emplacement qu'il suggérait.

- Exactement ! dit Allan, l'une poussant d'un côté et l'autre en sens contraire. Il indiqua ensuite à son tour, à petits coups de craie, les mouvements qu'il voulait imprimer à la Terre.

- Évidemment, si ça ne déplace pas l'atmosphère, avoua Malcolm, philosophiquement, je n'y vois pas d'objections...

- De toute façon, dit Allan, je me demande bien ce que nous avons à perdre? La société va si mal. Peut-être que si la température devenait meilleure, la société le deviendrait aussi. La nature a une influence...

- C'est ce que je crois ! approuva Faith, et ceux qui l'ont compris reviennent à la nature. Les autres se laissent pourrir par le capitaliste...
-  L'argent est le symbole de l'énergie, fit Allan, quelques individus le capitalisent et en privent les autres. Une trop grande partie de la société vit des efforts d'une minorité, qui rétrécit tellement qu'elle finira par disparaître... alors  tout redeviendra peut-être comme avant ?
- C'est exactement comme je le vois ! annonça Malcolm avec son optimiste habituel, c'est sur le fumier d'aujourd'hui, que poussera la génération triomphante de demain !
- Ca ne peut pas continuer en effet, fit Faith, ça change déjà...c'est pour ça que le monde recommence à se faire des jardins potagers...
- Et quand tout le monde récoltera ses légumes, conclut Allan, il faudra bien que les prix baissent…
- Je suis sûre, dit Dorothy, que les prix ne baisseront pas, que je continuerai de payer cher des pommes de terre avariées...

Mais les trois hommes ne l'écoutaient pas. Faith faisait justement remarquer qu'il n'y avait rien de plus profondément humain, qu'une conversation, comme ils tenaient  présentement ensemble, entre hommes seulement, en toute humilité, sincérité et profondeur...
Malcolm tenta d'ajouter que les femmes elles... mais Faith en était déjà à condamner les artifices de notre civilisation. Artifices dont on ignorait encore les conséquences : la pilule anticonceptionnelle, l'avortement, les ligatures de trompes, les tubes au néon, la télévision, et les avions qui dévorent la bienfaisante barrière d'ozone de la stratosphère. Il va falloir, concluait - il, que l'homme réalise qu'il est allé trop loin et qu'il revienne à une vie plus simple. Qu'avons-nous besoin de l'électricité? de l'automobile? Et de tout cet incroyable fatras d'objets inutiles?
- C'est évident ! s'écria Malcolm, c'est l'évidence même, c'est ce que je dis toujours.
- Donnez-moi du soleil ! fit Allan,  c'est tout ce qu'il me faut.  Vous trouvez mon idée de redresser la Terre bizarre, pourtant un jour ça se fera...
- Pour sûr ! dit Faith, tout ce qu’un homme peut penser, peut se réaliser.
- Parfois c'est long…  fit Dorothy… mais  pas impossible.
- Le mot "impossible" n'existe pas, enchaîna Malcolm, moi je crois à la volonté, je dis toujours: il suffit de vouloir !
- Je ne suis pas d'accord  là -dessus... avança Dorothy, sans avoir le temps de développer son idée. Déjà Faith précisait:
- Il parle d'un point de vue philosophique... c'est différent.
- Minute ! fit Allan, la philosophie est autre chose que la science. La philosophie diffère d'un individu à l'autre. C'est simplement une manière personnelle d'envisager la vie. Mais la science, elle, est universelle. Ses bases sont identiques sur toute la Terre. Redresser la Terre est un geste scientifique. C'est réalisable, je vous prédis que ça se fera.

 

    Ce n'était pas la première fois qu'Allan prédisait des exploits scientifiques qui se réalisaient par la suite. Dorothy ne doutait pas qu'un jour la Terre tournerait plus droite alentour du soleil,  que partout sur la planète le climat deviendrait doux et chaud. Allan était brillant. Il avait toujours de ces idées percutantes qui faisaient qu'en sa compagnie la vie était passionnante. À tout moment sortait du tempérament,  pourtant réaliste,  d'Allan de ces bouffées de rêves…
  Malcolm et Faith venaient régulièrement boire à la source d'inspiration qu'était pour eux  Allan. Ce soir encore il déployait son imagination. À chacune de leur visite il démontait  le puzzle du monde et le remontait de mille façons différentes. Ils laissaient ses amis suspendus à un rêve, pendant qu'il en déroulait un autre. Mais à la fin de la soirée, comme toujours, Allan renviderait ses rêves et laisserait ses interlocuteurs un peu déprimés, en les replaçant brutalement en face du monde réel :  - Il ne fallait pas perdre pied avec la réalité ! Pour vivre au soleil, lui Allan, il irait simplement en Afrique…

- Tu crois... voulut ajouter Dorothy en écoutant l'auto de Faith  pétarader dans la rue, que vraiment un jour...
- Viens te coucher ! coupa simplement  Allan en éteignant. Demain je me lève à cinq heures...