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Conte bleu-nuit

Par

Dominique Rocher 

 

 

 

 

Ce ne sont pas ses boucles blondes, la pulpe de ses lèvres gourmandes, son corps gracile qui m’avaient séduit. C’était son air de petite fille innocente et gâtée.   Ce qu’elle était.

Elle trépignait quand quelque chose allait contre son gré, déchirait son mouchoir entre ses dents, tournait vers moi un visage d’enfant auquel on a refusé un jouet. Je déployais alors la force tranquille du monsieur sûr de lui, effaçais d’une caresse toutes ses terreurs nocturnes. Plus les jours passaient, plus elle me plaisait jusqu’au jour... C’était le deuxième dimanche du mois de mai.  Dans un vase de cristal les brins de muguet prenaient un ton d’ivoire et fripaient les dentelles de leurs clochettes. Je lisais, enfoncé dans un fauteuil de cuir dont le temps avait terni l’or clair.  Soudain, je relevai la tête. Cela faisait bien cinq minutes que Laine (elle s’appelait Violaine) ne m’avait pas parlé. Elle se sentait exclue lorsqu’une occupation m’absorbait entièrement et s’empressait de l’interrompre. Je baissai mon journal, intrigué. Elle était recroquevillée sur le divan, les  jambes repliées sous elle. 

— A quoi penses-tu?

 — Je ne pense à rien, je réfléchis.  Je décidai d’interrompre ses cogitations.

 — Viens près de moi. Elle se déplia avec la grâce féline du chat qui s’étire après  l’engourdissement du sommeil.  Son visage reflétait la gravité de ses pensées. Je lui caressai les cheveux.  Je ne cherchai pas à provoquer sa confidence.  Je craignais qu’elle n’obéisse à un premier mouvement défensif et qu’elle ne déguise sa vraie pensée.  Après quoi, par orgueil, elle ne voudrait pas revenir sur ses paroles et elle serait elle-même prisonnière de son mensonge. J’attendais sans rien dire car je sais que le silence favorise la confidence plus que les questions. 

— Je vais mourir.  La phrase tomba dans mon habituelle tranquillité comme une grenade dans une assemblée de pacifistes.

— Qu’est-ce qui te fait penser ça, Laine? J’avais pris un ton mi-badin mi-grave pour qu’il ne puisse l’inquiéter mais lui faire croire cependant que je la prenais au sérieux.  Car sa jeunesse, ses joues roses, son entrain à vivre, m’auraient plutôt fait pencher pour plus de légèreté. Ne croyez pas que c’était calcul de ma part.  Simplement je ne l’aimais pas égoïstement comme beaucoup d’hommes aiment une femme.  Je l’aimais suffisamment pour ne pas me laisser aller à mes réactions propres, et, tel un conducteur, j’avais appris à éduquer mes réflexes. A elle d’aimer selon sa fantaisie, son humeur.  A moi de l’aimer de la façon dont elle voulait être aimée.

 — Je n’ai pas pensé à ça toute seule, dit-elle avec impatience.  Ce n’est pas le résultat de mes élucubrations mais de simples conclusions médicales. Elle mordit sa lèvre inférieure, chez elle l’indice d’une extrême agitation intérieure, bien plus inquiétante que sa nervosité habituelle.

      Je l’incitai à poursuivre.

      — Raconte !

       Elle se leva, alla chercher son sac, l’ouvrit, en tira un papier plié en deux,   s’exclama.

— C’est ma feuille de sécurité sociale. Je croyais pourtant bien avoir mis le résultat de mes analyses à l’intérieur!

 — Ce n’est pas grave. Tu l’as sans doute laissé chez ton médecin. Au fait, a-t-il dit de quoi tu souffrais ? Elle eut un petit geste désabusé.

— Je ne suis pas encore allée le voir. Sa voix se brisa.  Elle mordit une fois de plus sa lèvre inférieure, étouffa un sanglot dans son mouchoir. J’entrepris de la rassurer.

— Je sais que je ne suis qu’avocat mais je vais me permettre un diagnostic. Ton visage n’est pas celui d’une personne très malade, crois-moi. Elle remit dans sa poche le mouchoir roulé en boule dans sa main, prêt à sécher des larmes qui n’avaient pas coulé, eut l’ombre d’un demi-sourire et dit seulement:

— Tu m’emmènes au restaurant, Hippocrate? Je ne savais pas que c’était le début d’un nouveau jeu. Depuis ce jour elle ne cessa de me baptiser des noms les plus divers, selon son humeur, les circonstances ou les spectacles que nous avions vus.  Elle me faisait jouer tous les rôles, me prêter tous les caractères, toutes les qualités selon sa fantaisie.  Il fallait que je sois tel que son rêve du moment l’exigeait.  Elle qui était tout émotion ne m’en permettait aucune.  Elle me réservait tous les écarts d’une imagination jamais contenue et ne me laissait que les belles attitudes, la réserve, la compréhension, la force tranquille. Parfois, elle prenait mon silence comme une désapprobation muette, me gratifiait d’un nouveau nom.

— Tartuffe, tu n’es qu’un vulgaire Tartuffe! Je ne bronchais pas car la nuit même, j’avais été son Roméo, son Tristan, que sais-je encore ... Enfin tous les noms liés à la passion. Je lui avais demandé si elle avait retrouvé ses analyses. Elle m’avait répondu que tout était “ okay ”.Un soir, alors que je l’attendais pour dîner, Laine ne rentra pas. Je sus qu’elle vivait avec un type dont le nom ne m’était pas inconnu. Il gravitait dans mon circuit professionnel mais je n’avais pas eu l’occasion de lui parler. Je passai de longs jours tristes à l’imaginer dans les bras de son nouvel amant. Je ne l’avais jamais revue ni même aperçue. Se cachait-elle de moi? Bien que j’aurais pu tenter de la revoir, j’avais trouvé l’adresse de celui avec qui elle vivait, je n’avais rien tenté.  Est-ce cette frustration qui m’accablait au point que, par moment, j’éprouvais une immense fatigue, l’impression d’être “ vidé ”. Un coup de déprime qui se prolongeait sans doute. Heureusement, il y avait mon travail pour m’évader de mes pensées. Je devais partir le lendemain matin pour Londres avec un dossier solide. Je devais y ajouter quelques notes prises quelques jours auparavant. J’allai les consulter sur mon ordinateur. Je ne les trouvai pas. J’avais dû les conserver sur une disquette. Aucune trace. Je me souvenais les avoir imprimées et je fouillai dans mes tiroirs pour les retrouver. C’est ainsi que je découvris les analyses médicales de Laine.  Elles ne laissaient aucun doute sur les conclusions. Il y était question de lymphocytes, suivis d’une lettre révélatrice “ T ” ce qui aboutissait aux Syndrome Immunitaire de Déficience Acquise. Laine était porteuse du HIV. Je desserrai ma cravate, essuyai une coulée de sueur sur mon front. Tout à coup, je pensai au type avec qui elle était. Faisait-il confiance, lui aussi, à son air de petite fille au point qu’il s’était laissé aller, comme moi,  à des rapports sans protection?   Le prévenir ? Je réfléchis et pris ma décision. Je composai un numéro sur mon téléphone.

Un seul. Celui de mon médecin de famille.

 

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