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Saint-Maximin-la-Sainte-Baume

 

Le troisième tombeau du monde

Lacordaire prétend que le tombeau de Marie-Madeleine, à Saint -Maximin, est le troisième tombeau du monde.    " Il vient immédiatement après le tombeau de Notre-Seigneur à Jérusalem et celui de saint Pierre à Rome; car la très-sainte Vierge, Mère de Dieu, n'a point eu de sépulcre parmi les hommes et, à peine touchée de la mort, elle a été ravie à sa puissance dans le triomphe de son assomption. Saint Jean non plus, le disciple bien aimé, n'a point laissé à la vénération des chrétiens ses os ni sa tombe; il a été, par une permission de Dieu, dérobé à cette gloire, afin de demeurer comme enseveli dans son Évangile."

Grâce à Jean Ferrier, l'évêque d'Arles, un fût octogonal se dresse encore sur le côté droit de la route qui joint le Logis de Nans à Saint-Maximin, en bordure du mont Aurélien, celui-là même qui culmine au mont Olympe ( et ce n'est pas l'un des moindres mérites de ce lieu que de confronter pour nous l'antiquité romaine de ce Castrum Rhodani avec le sacré du tombeau ). Ce fût, qui porte le joli nom de petit pilon, supporte une petite Madeleine volante soutenue par des angelots, en souvenir de la dernière scène de la vie exemplaire de la pécheresse, lorsque sur le point de mourir, celle-ci rejoignit Maximin au ciel ( voir Sainte Baume ).

Le rébus des dépouilles

Avant de venir à la Sainte-Baume et à Saint-Maximin, Cassien avait été l'un des promoteurs du mouvement cénobitique en France avec saint Martin et saint Honorat. Il fonda l'abbaye de Saint-Victor à Marseille puis accompagné de quelques disciples, rejoignit les solitudes désolées de la montagne varoise. Les Cassianites s'employèrent pendant plusieurs siècles à préserver les reliques sacrées des deux grands lieux du culte. Mais un jour vint où, en désespoir de cause, ils durent se décider à cacher les dépouilles des saints ascètes Maximin, Marie-Madeleine et Sidoine, leur compagnon, de telle sorte qu'il fût impossible de les découvrir. Les Sarrasins ne les trouvèrent pas, en effet, mais les moines faillirent trop bien réussir : non seulement ils avaient enseveli la crypte sous un monceau de sable et de terre, mais encore ils avaient poussé le souci de la dissimulation jusqu'à échanger les sépultures.

Le corps de Madeleine se trouvait à gauche, au fond de la crypte, dans le tombeau d'albâtre qui l'avait recueillie à sa mort. Celui de Maximin était en face, au fond et à droite. Sidoine reposait immédiatement à droite en entrant. Enfin, un quatrième tombeau, de marbre celui-là, se trouvait à gauche près de l'entrée, en face de celui de Sidoine : c'était celui des Saints-Innocents, malheureuses dépouilles ramenées de Palestine, ou enfants morts en bas âge. Les moines transférèrent le corps de Madeleine dans le tombeau de Sidoine, préalablement vidé, et ils y déposèrent deux inscriptions.

Une mystification bénie par le pape

Près de dix siècles passèrent. Or voilà qu'en plein XIème siècle, à Vézelay, un bruit fantastique se mit à circuler : le fondateur de l'abbaye, Gérard de Roussillon, aurait ramené la dépouille de Marie-Madeleine ! Et celle-ci serait sous le maître-autel ! Aussitôt prévenu, l'évêque d'Autun, flairant une mystification, interdit prudemment le pèlerinage qui commençait à se former. Le peuple en appela au Saint-Siège : Pascal II cassa l'ordonnance de l'évêque et autorisa  les démonstrations populaires. Ce fut une ruée : des villes entières venaient s'agenouiller devant cette splendeur divine, des croisades s'y formèrent sous l'égide de saint Bernard et de Louis VII. Mais les esprits troublés pensaient toujours à la protestation de l'évêque d'Autun. Saint-Louis lui-même, lorsqu'il vint à Vézelay en 1267, avait encore présent à la mémoire le voyage qu'il avait fait quelques années plus tôt à la Sainte-Baume : le sire de Joinville ne dit-il pas que le corps de " la benoîte Magdaleine gisait à une petite journée près d'Aix "?

Le marbre sous la terre

Charles II, neveu de Saint-Louis et futur comte de Provence, décida, un matin, d'aller sur place faire valoir ses talents d'archéologue. Suivi de quelques gentilshommes, il se rendit à Saint-Maximin, interrogea moines et villageois, s'arma lui-même d'un hoyau de fouilleur et commença à gratter la terre. Des ouvriers creusèrent auprès de lui avec la plus extrême ardeur. Chacun voulait être l'inventeur du trésor des reliques. Bientôt une véritable tranchée courut tout autour du maître-autel et s'enfonça dans le sol tassé depuis si longtemps. Tout à coup, une pioche frappa du marbre. On dégagea à grand peine mais avec quelle excitation le tombeau de saint Sidoine. Le prince ordonna d'en soulever l'entablement, se pencha sur l'ouverture et en retira bientôt son visage pénétré des divines senteurs qu'il venait de respirer. Quelques jours après, le 18 décembre 1279, en présence des archevêques d'Arles et d'Aix et d'un grand nombre de prélats et de gentilshommes, on procéda à l'inventaire du tombeau.

Cadavre exquis...

Le premier prodige se renouvela. Ainsi que le rapporte le R.P. Valuy : " Lorsqu'on ouvrit le tombeau, il se répandit une suave odeur de parfums, comme si l'on eût ouvert un magasin rempli d'essences aromatiques; tous les assistants, attirés par ces merveilleuses émanations, se précipitèrent et, à ce premier prodige, reconnurent celle qui avait embaumé Jésus...

" La langue, au milieu des ossements arides de ce corps, et malgré l'absence de l'os maxillaire inférieur, fut trouvée sans corruption, desséchée mais inhérente au palais, et il en sortait un rameau de fenouil verdoyant; tous considérèrent à l'aise ce second prodige...

" Un peu au-dessus de l'œil gauche, on aperçut une petite portion de chair revêtue de peau, de l'épaisseur d'un demi-doigt, molle et de couleur rousse... "

Pour Lacordaire, " C'était une particule de chair mobile et transparente... Elle avait inspiré à tous, au même instant, par un acte de foi unanime, que c'était là, là-même, à cet endroit béni, que le Sauveur avait touché Madeleine lorsqu'il lui avait dit, après sa résurrection : Noli me tangere ( ne me touche pas ). "

Cinq siècles plus tard, ce que le peuple n'appelait plus que le Noli me tangere résistait toujours aux assauts du temps et de la décomposition, sur le front du cadavre. Il ne s'en détacha qu'en 1780, sans doute dans la crainte de devoir affronter les aléas d'un temps nouveau.

... et fenouil sur la langue

Le rameau de fenouil qui avait pris racine dans la langue de Madeleine a fortement intrigué ses hagiographes. Pourtant d'après Jean-Paul Clébert, " qu'un rameau de verdure naisse du corps d'un héros ou d'un dieu n'a rien de stupéfiant : la mythologie nous y a habitués. Symbole très simple de résurrection : du corps d'Osiris naît le blé, d'Atys l'amant de Cybèle, les violettes, d'Adonis, les roses. Il ne faut sans doute pas chercher trop de précision dans le symbole du fenouil : c'est une plante aromatique des plus communes en Provence, qui croît avec beaucoup de zèle dans les coins les plus reculés. Quand il s'est agi de transposer le vieux mythe du rameau vert issu de la bouche de l'héroïne, les pèlerins d'ici ont trouvé naturel d'en faire un brin de fenouil ( dans une autre tradition, c'est un véritable buisson qui poussait sur la langue de Madeleine, et cet aérien feuillage d'ombellifères protégeait son corps du soleil ). " On peut aussi rapprocher ce singulier phénomène du culte rendu à Marseille, dans la crypte de Saint-Victor, à Notre-Dame de Confession, mieux connue sous le nom de Notre-Dame de Fenouil.

D'or et de cristal

Charles fit trois parts du corps bien heureux. Le chef, " privé de trois dents par les malheurs du temps ", comme dit l'acte de reconnaissance, fut enfermé dans un buste d'or, le visage recouvert d'un masque de cristal, lui-même caché par un masque d'or mobile. Un reliquaire coudé porté par quatre lions d'or reçut le bras qui avait répandu le parfum sur les pieds du Christ. La troisième part, faite de tous les autres membres, fut déposée dans une châsse d'argent. Enfin, Charles pria son père Charles Ier d'Anjou de lui envoyer sa couronne de pierres précieuses, couronne qui s'en vint coiffer à jamais le chef de la sainte. Mais il appartenait au pape Boniface VIII de parachever une telle oeuvre : le souverain pontife, voyant que l'os maxillaire inférieur manquait à la relique, se rappela qu'en l'église Saint-Jean-de-Latran on conservait un tel ossement. Il le fit quérir et il se trouva, miraculeusement sans doute, que les deux reliques, le crâne et la mâchoire, s'adaptaient à merveille,  preuve  qu'elles appartenaient bien à la même personne.

Une énigmatique matière rouge 

On devait trouver dans la grotte ainsi creusée d'autres reliques, parmi lesquelles brillait un flacon d'albâtre qui contenait les fragments d'une énigmatique matière rouge. Et l'on sut aussitôt qu'il s'agissait là du vase sacré dans lequel la sainte avait recueilli un peu de sang du Crucifié. Selon une autre version, cette sainte ampoule ( qu'il ne faut pas confondre avec celle de Reims ) est une fiole de verre renfermant quelques petites pierres seulement teintes du sang divin. " Pendant une longue suite d'années, rapporte le journal Le Pèlerin de juillet 1876, on voyait le vendredi saint ces pierres, qui sont ordinairement d'un rouge noir, prendre une couleur vermeille et éclatante; le sang attaché à ces objets se liquéfiait, on le voyait bouillonner, monter et descendre dans la Sainte-Ampoule. C'est ce qu'on appelait le saint miracle. Ce prodige se renouvelait chaque année après la lecture de la Passion, à la vue de tous les assistants. " Il paraît, cependant, que ce phénomène ne se produit plus aujourd'hui.

L'assemblée des cinq rois

Le premier, Louis XI donna l'exemple d'une vénération sans bornes pour la sainte de Béthanie, désormais adoptée  par la terre française. Et Charles VIII et Louis XII l'imitèrent pieusement. Anne de Bretagne, qui fut la femme de l'un comme de l'autre, après avoir visité le saint lieu, se fit représenter au pied du reliquaire de Madeleine par une statue en or. François Ier vint s'y agenouiller après Marignan, accompagné par sa mère, sa femme et sa sœur. Il fit construire à l'hospice des Étrangers, à la Sainte-Baume, les trois chambres qui devaient porter longtemps les noms de chambre du roi, chambre de la reine et chambre du dauphin.

Après avoir vaincu l'hérésie languedocienne, Louis XIII ne dédaigna pas de venir se prosterner à Saint-Maximin. On vit même, un seul jour, cinq rois rassemblés : Philippe de Valois ( France ), Alphonse IV ( Aragon ), Hugues IV ( Chypre ), Jean de Luxembourg ( Bohême ) et Robert ( Sicile ). Le dernier roi de France présent à Saint-Maximin et à la Sainte-Baume devait éclairer ces voûtes des derniers éclats de la royauté : c'était Louis XIV qui opéra, pour cette occasion, en présence d'Anne d'Autriche, la translation des restes sacrés dans une urne de porphyre.

Brutus à Marathon

La Révolution s'emparant des esprits ne devait pas épargner tant de " grandeur ". Saint-Maximin fut débaptisé au profit de Marathon. L'antiquité païenne devenait à la mode : c'est ainsi qu'on put voir longtemps se promener dans les rues de la ville un jeune homme très amoureux qui répondait au doux nom de Brutus : c'était Lucien Bonaparte qui courtisait alors une jeune fille Boyer, sœur de son logeur. On lui doit sans doute la relative conservation de la basilique. L'or et les pierreries ont seul disparu. Les reliques ont été recueillies par des mains pieuses. Les sarcophages sont toujours là, et l'impressionnant masque funèbre de Madeleine. Une dernière énigme demeure : le tombeau de Sidoine est double, sans que l'on ait jamais su qui partageait son éternel sommeil.

Du verre filé au verre à boire

Les pèlerins avaient coutume de rapporter de Saint-Maximin et de la Sainte-Baume des souvenirs de verre filé en forme d'anneaux et de petites fioles qui contenaient des cheveux; On appelait ces objets des Madaleneto. Cette industrie du verre qui fut très florissante en Provence a produit par la suite d'authentiques chefs-d'œuvre, comme  cette coupe qu'un certain Ferry offrit au roi René : elle était ornée d'un Christ en croix et d'une Madeleine agenouillée. On y lisait cette inscription :

Qui bien beurra

Dieu voira

Qui beurra tout d'une haleine

Voira Dieu et la Magdaleine.

Au reste, le destin de Marie-Madeleine, admirable, exemplaire et glorieux, n'a pas eu d'égal dans le monde. Lacordaire l'explique ainsi : " L'innocence est une goutte d'eau dans le monde, le repentir est l'océan qui l'enveloppe et qui le sauve. "

Source : " Le Guide de la Provence Mystérieuse " - Editions Tchou Princesse

 

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