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Macao, Cotignac, Région, Provence,
Littérature et…fantaisie !
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Par CHANTAL GEVREY
Sur le pas de la porte, en haut du perron, Jeanne hésite. Doit-elle sonner de nouveau, au risque d’essuyer une rebuffade de plus ? Attendre encore un peu ? Redescendre, bredouille, les trois marches par où elle est venue ? Frapper à tant de portes lui coûte, mais elle le fait pour une bonne cause ; c’est ce qui lui donne le courage de jouer les solliciteuses, les emmerdeuses, tout ce qu’on voudra pourvu qu’on lui donne de quoi dépanner les pauvres dont elle s’occupe. Un pas s’approche. Jeanne reste donc sur le seuil. Elle frotte ses mains l’une contre l’autre, secoue un pied et souffle un petit nuage de buée blanche qui s’envole, aussitôt chassé par une bise sibérienne. Nous sommes le 23 décembre. Il est onze heures trente, le meilleur moment pour surprendre à la maison les quelques ménagères qui y restent encore. On a pourtant téléphoné auparavant dans le cas de celle-ci, car elle donne quelque chose chaque année à l’occasion de la guignolée du quartier. Jeanne pense à ceux qui dormiront dehors ce soir, une fois éteint le scintillement que le soleil a allumé, tel un feu glacé, dans les cristaux de l’hiver. Le ciel vibre d’un bleu intense, les pas crissent sur la neige, les angles piquent, les branches craquent, tous les bruits se détachent avec clarté. Rien, aujourd’hui, n’évoque la douceur ouatée que suggère Noël à ceux qui restent au chaud. Enfin, la porte s’ouvre. Juste un peu. – C’est la guignolée... – Ah, oui, c’est vrai ! Je ne sais pas pourquoi, je vous attendais plutôt en fin d’après-midi. Entrez, je vous en prie. Je vais chercher votre paquet. Il ne fait pas bon avoir le ventre creux ces jours-ci...
Jeanne reste dans le vestibule pendant que la maîtresse de maison s’éloigne. Elle se colle au radiateur, dont la chaleur lui arrache un frisson. Elle jette tout de même un coup d’œil par la vitre de la porte parce que, dehors, sa voiture l’attend, clés au tableau de bord, moteur en marche. Il ne faudrait pas qu’un voleur profite de l’aubaine. Soudain, un cri inhumain glace de nouveau le sang de Jeanne. Le cri d’un être en proie à une souffrance extrême. – Aaaaaaaaaah ! Nooon ! Pas ça, pas çaaaa ! Le cri s’achève en un hoquet d’agonie. Un sanglot lui succède. – Mon bras ! Oh, mon bras ! Aaaaaaaaaaaaah ! Puis un nouveau hurlement de douleur. – Noooooon ! Aa-a-aaaah ! Nooon ! Arrêtez ! Pitié ! Jeanne n’en peut plus. D’où cela vient-il ? D’un poste de télévision ? Des enfants ? Ou... elle n’ose en imaginer davantage. Jeanne a été infirmière au Vietnam. Elle sait ce que ces cris-là signifient et, de toute façon, elle ne connaît pas l’indifférence. Elle se crispe, espère que son attente ne se prolongera pas, jette un coup d’œil sur le salon contigu. Le poste de télévision oppose à son regard un écran vide et noir. Les cris doivent provenir d’un autre poste, car ils n’ont pas cessé.
Le bruit d’une course. Des voix. – Tu vas te taire, à la fin ? – Aaaaaa h! Ah ! a-a-a-aaaah ! Le cri faiblit, haché, expirant. Plus proche que tout à l’heure, cependant. Plus proche ? Un téléviseur ne se déplace pas et, à un grand malade, on ne parlerait pas ainsi, d’un ton exaspéré. On l’a fait taire, d’ailleurs, car tout à coup on n’entend plus rien. Ce silence semble à Jeanne lourd de menaces. Mal à l’aise, elle se croit revenue à ces salles chaudes comme des étuves, où les pales des ventilateurs brassent, avec les mouches, des relents de mort et de putréfaction. Elle revoit la bouillie des corps déchiquetés qu’on lui amène à pleines civières, les visages cireux, les sommeils de plomb arrachés à la morphine, les funérailles expéditives, la désespérante tournée des amputations, les monceaux de linge sanguinolent. Les râles, les gémissements, les supplications reviennent à sa mémoire, avec les explosions sourdes ou les déflagrations rapprochées qui nouaient tous les ventres d’une même peur chronique, ceux des mourants comme ceux des bien-portants. Et, plus menaçant encore, le simple bruissement des feuilles dans un soudain silence. L’attente de l’inattendu. L’extrême tension des nuits où tout peut survenir, archet d’un Paganini sadique jouant sur les nerfs quelque muette danse macabre. L’aube, alors, semblait une gorgée d’eau fraîche après la brûlure du désert. Jeanne aurait plongé dans les délices du sommeil à ce moment précis. Mais pour une infirmière, l’aube est aussi le moment où renaît le paroxysme de la douleur, celui où il faut se multiplier pour les soins aux blessés, celui où reprennent les combats. Pourtant, tout harassant qu’ait été ce rôle, ce rôle habituel et normal, il n’ébranlait pas la conscience jusqu’en ses fondements comme l’avait fait le court service de Jeanne dans une annexe secrète et improvisée de la base où elle travaillait. Durant deux jours, réquisitionnée à la suite d’une attaque ennemie particulièrement meurtrière, elle avait assisté le médecin chargé de superviser les « interrogatoires » d’une dizaine de prisonniers. Des prisonniers qui, tous le savaient, ne parleraient à aucun prix. Et ces cris reviennent l’assaillir. Elle constate combien ils la hantent encore, après des dizaines d’années et des milliers de kilomètres. Mais si elle savait quoi faire alors, dans le cadre de sa mission, elle se sent ici prise au dépourvu. Doit-elle questionner ? Feindre l’indifférence ? Foncer à l’étage ? C’est qu’elle n’a plus vingt ans et qu’on n’est pas en guerre... Le bon sens la retient. « Jeanne, ma fille », se dit-elle, « de quoi auras-tu l’air, en commando de Noël ? » Dans une succession d’images à la Indiana Jones, elle se tourne elle-même en dérision : Jeanne en bermuda kaki et grandes chaussettes de l’armée des Indes ; Jeanne en tenue de camouflage, visage noirci, surmontée d’un casque à résille entremêlée de branches et de feuilles ; Jeanne montant à l’assaut, la dinde sous un bras, l’autre brandissant un fusil mitrailleur alimenté aux petits pois, dans un grand fracas de boîtes de conserve renversées ; Jeanne planquée dans les bambous, chuchotant dans son émetteur portatif. Oui, que faire ?
Sous les bambous reposent maintenant les squelettes disloqués de ceux qui n’ont pas parlé, tandis qu’un vain acharnement les réduisait peu à peu en bêtes hurlantes, puis en lambeaux de chair. Jeanne, alors, surveillait les moniteurs, préparait les injections, entretenait les instruments, prenait des notes. Prenait les ordres. Ne prenait aucune décision. Ne se mêlait pas de stratégie. De ce passé, elle ne peut espérer aucun réflexe, aucun déclic propre à guider son action. Par sagesse ou par inertie, elle prend le sac de nourriture des mains de la donatrice, remercie et retourne à sa voiture, comme si tout cela n’avait rien que de très naturel. La maîtresse de maison n’a pas émis le moindre commentaire. En somme, il ne s’est rien passé. Et pourtant... Sans avoir conscience d’y réfléchir, Jeanne arrête sa voiture devant le poste de police. Elle entre. Elle ne sait pas encore ce qu’elle va dire, mais il lui semble qu’elle doit signaler ce qu’elle a entendu. On ne sait jamais.
Jeanne se réveille de son hypnose, se demande ce qu’elle fait en cette galère, veut sortir et retourner à la guignolée, mais il est trop tard. L’agent de garde s’avance déjà à sa rencontre. Elle se trouve aussi déplacée que dans la scène de l’assaut à la dinde et au fusil A-K-47, à la différence que cette scène-ci est tout à fait réelle. Jeanne se sent coincée. Pire encore, elle se sent ridicule. Finies, les images de Jeanne au combat. À présent, c’est à la vraie Jeanne de jouer, retraitée respectable et même un peu austère, bénévole de paroisse. Qu’est-elle donc venue faire là ? – Hé bien, ma chère dame, qu’est-ce qui vous amène en ce beau jour ? La familiarité faussement bon enfant du policier agace Jeanne. Sa combativité revient, son assurance aussi. Pour qui se prend-il, celui-là ? De quel droit traite-t-il sur ce ton léger les drames, petits et grands, que ne sauraient manquer d’apporter ceux qui franchissent la porte d’un tel endroit ? Retrouvant la discipline familière du rapport, Jeanne expose avec calme et précision ce à quoi elle vient d’assister. Elle s’en tient aux faits, n’interprète ni ne juge. Elle mentionne seulement qu’elle a trouvé cela bizarre. Non, pas de soupçons particuliers, même que tout semblait normal par ailleurs. Mais elle a cru de son devoir de. S’il vous plaît, ne mentionnez pas ma visite. Elle signe tout de même sous la mention « Le témoin ». Oh, qu’elle n’aime pas cela ! Comment peut-on devenir « le témoin » un 23 décembre à onze heures cinquante, alors que les conserves des futurs paniers de Noël de la paroisse vous attendent dans la voiture ? Et si l’affaire en est vraiment une, alors l’engrenage qu’elle vient de mettre en branle ne s’arrêtera pas de sitôt. Qui sait si même il ne la broiera pas au cours de son lent mais impararable mouvement ? – On va envoyer quelqu’un sous un prétexte de routine. S’il y a matière à enquête, on vous appellera aussitôt. Vous avez un téléphone portable ? Alors vous n’aurez pas besoin de rester chez vous. Merci, madame, et ne vous en faites pas, vous avez eu raison de signaler le cas.
Jeanne reprend le volant. Il lui semble qu’il s’est écoulé deux ans, plutôt que deux heures, depuis le début de sa tournée, et que l’approche de Noël s’est vidée de toute vraisemblance.
Dans la maison que Jeanne a visitée, des odeurs délicieuses s’échappent du four, la maîtresse de maison ébouillante des marrons, les enfants finissent de ranger leur chambre. Mais les hurlements ont repris. – Aaaaah ! Mon bras ! grince une voix à donner la chair de poule. – Amputez-le, et qu’on en finisse ! gronde quelqu’un. – Noooon ! Non ! Pas ça ! Oh, pitié, pitié, pas ça, non ! Ooooh, maman... Le coup de sonnette des policiers retentit brusquement. – Tu vas la fermer, oui ? ... Qu’on puisse ouvrir... Lorsque la porte s’ouvre, la voix du supplicié gémit faiblement, tandis qu’une autre, une grosse voix courroucée, celle-là, menace. – Aaaaah ! J’ai maaaal... arrêtez ! – Tu veux finir comme la dinde ? Que je te fasse rôtir, hein, c’est ce que tu veux ? Ou tu préfères peut-être que je te coupe en rondelles ? – Aaaaah, j’ai mal ! Oh, maman ! Les deux enquêteurs se regardent d’un air entendu, avant de s’adresser à la femme qui leur a ouvert la porte. – Ils passent des drôles de films, pour une veille de Noël... – Je ne sais pas, je ne regarde pas la télévision. – Vos enfants, alors ? – Non, non, personne ne regarde la télévision. Mais entrez au moins dans le vestibule. – Vous avez peut-être un grand malade... Excusez-nous de vous avoir dérangée. – Pas du tout. De quoi s’agit-il ? – Hé bien... comme beaucoup de gens vont s’absenter pour la période de Noël et du jour de l’An, nous faisons une tournée dans le quartier pour vérifier que tout va bien et rappeler quelques consignes de sécurité. À ce moment, où l’on n’entend plus le moindre cri, la sonnerie du téléphone retentit si soudainement et si fort que le policier suspend son explication. Il cherche des yeux l’appareil. La maîtresse de maison, elle, ne semble nullement s’en préoccuper. – Vous savez, nous ne partons jamais, sauf pour la messe de minuit. – Oh, mais cela suffit à bien des voleurs. Vous n’avez pas idée du nombre de personnes qui se sont fait cambrioler juste à ce... Le téléphone sonne frénétiquement. – Vous pouvez répondre, nous allons vous attendre. Mais au lieu de répondre, elle se tourne vers l’escalier et crie : – Major ! Tais-toi ! avant de reprendre : c’est le mainate. Cet animal est en train de nous rendre fous. Mon mari l’a trouvé, je ne sais pas d’où il sort. Les enfants ont entrepris de le rééduquer, mais en attendant, il a un vocabulaire de corps de garde et il imite absolument tout : la télévision, le réveil, le téléphone, le grincement des poulies, l’eau qui bout, le moteur de la scie. On dirait qu’il n’a d’autre but que de nous empoisonner l’existence. Je commence seulement à distinguer le vrai téléphone de ses imitations... L’autre jour, il a crié « Au feu ! » au moment où je venais de descendre pour laver du linge. Je suis remontée tellement vite que je ne serais probablement plus là pour vous parler si j’avais eu une moins bonne constitution. Il lui a fallu moins d’une semaine pour imiter aussi le carillon de la porte d’entrée. Ce matin, j’ai failli laisser dehors une dame qui passait pour la paroisse, croyant qu’il s’agissait encore d’une diablerie de Major. – Hé bien, nous allons continuer notre tournée. Passez un joyeux Noël, et bon courage avec votre oiseau. Soudain ils s’immobilisent, le souffle coupé. – Le détecteur de fumée, maintenant ! Je n’ose pas penser à ce qu’il va inventer la prochaine fois...
Les deux agents s’esclaffent en regagnant leur véhicule. Le mainate va imiter les pompiers, pardi. Peut-être même qu’il sait ouvrir le robinet ! Pendant ce temps, la maîtresse de maison éteint précipitamment le four, dans lequel le rôti oublié commence à carboniser. Une âcre fumée se répand dans la cuisine, sous les stridences de l’insupportable et on ne peut plus authentique sonnerie. La dame soupire. Paix sur la terre aux hommes... Ah oui, en effet ! Et ce n’est pas faute de bonne volonté. Quant aux femmes, sûr que ce n’est pas pour demain ! |