Le Saut du capelan
La Nartuby, petite rivière
entièrement varoise, de 32 km de longueur, a deux
sources différentes qui, à environ 1000 m d'altitude
sortent de terrains calcaires. Elles sont distantes,
à vol d'oiseau, de 20 km l'une de l'autre. La
première, à 1km au levant du château de Vérignon,
forme la Nartuby d'Ampus. La seconde, à l'ouest du
Blac Meyanne et au nord de Bargemon, engendre la
Nartuby de Châteaudouble ou Nantuby.
Les deux minces cours d'eau se réunissent près de la
source des Frayères (en provençal fraièro
ou freièro, lieu froid ou eaux froides, les
Frayères alimentent Draguignan en eau potable), en
amont du hameau de Rebouillon, de nom significatif
(où les eaux bouillonnent, s'agitent), et en aval de
gorges profondes et sinistres sur le rebord
occidental desquelles s'étend le vaste camp
préhistorique des Clapouyres que, soit dit
incidemment, très peu d'archéologues et de touristes
connaissent. Ce camp, pré-romain et gallo-romain,
est sans doute le plus grand et le plus
caractéristique du département du Var. Il possède,
en pierres sèches, des enceintes et des murailles
fortifiées de dimensions colossales. Nous ajouterons
qu'il est à 605 m d'altitude, que son nom vient de
clapo, pierrée, lieu pierreux, caillouteux,
et qu'il est voisin des grottes des Chèvres, des
Chauves-souris ou en 1926, M. le docteur Le Même,
inspecteur de l'assistance publique à Draguignan,
découvrit un petit ours fossilisé (ursus
speloeus).
Ainsi constituée, la Nartuby entre dans la
dépression de Draguignan, passant à 1,5 km à l'ouest
de cette ville à laquelle elle envoie de sa rive
gauche, un canal d'industrie et d'irrigation appelé
Pis. Peu après, quelques eaux salées lui arrivent de
la source de la Foux (1000 litres/seconde en hiver
et au printemps 600 litres à l'étiage). De nouveau,
la Nartuby s'engouffre dans des défilés où elle se
précipite en cascades d'abord à proximité de Trans
puis, au Saut du Capelan (30 m de profondeur), dans
le voisinage même de La Motte. Elle se jette enfin
dans l'Argens, au bourg du Muy, à une altitude,
au-dessus de la mer d'un peu moins de 20 m et avec
un débit oscillant, suivant la saison, entre 600 et
1060 litres/seconde. Dans tout son trajet, elle a
successivement coulé sur des terrains permiens,
triasiques et oolithiques. Son lit, de 15 m de
largeur en moyenne, souvent aux trois quarts à sec,
la fait ressembler à la plupart des autres rivières
méditerranéennes "bonne seulement à sécher le linge"
ou, pour user d'un calembour aimé des géographes,
"rivières ayant, comme l'université de Salamanque,
trois mois de cours et neuf mois de vacances".
Très paisible dans sa modestie, la Nartuby paraît
n'avoir jamais eu de colère. Pourtant, le 6 juillet
1827, elle eut un débordement subit et violent,
faisant des victimes, qui rappelle, en petit, la
terrible crue du Gapeau, le 8 septembre 1651, dans
les communes de Signes, Belgentier et Solliès-Pont.
Voici, du triste évènement que provoqua notre
rivière, la relation émouvant rédigée par un
contemporain, de nom inconnu :
"Le 6 juillet 1827, un orage épouvantable de grêle
et d'eau a éclaté sur les communes d'Ampus, de
Châteaudouble, de Montferrat et de Tourtour. Ses
effets ont été aussi prompts que désastreux. L'eau
tombant par les torrents sur un sol de plusieurs
lieues carrées entouré de collines. La rivière de
Nartuby, les ruisseaux et les ravins qui y affluent
ont acquis en peu d'instants un volume prodigieux,
et les campagnes inférieures ont aussitôt présenté
l'image d'une vaste mer... Nombres de maisons ont
été renversées, le toit de plusieurs autres a cédé
sous le poids de la grêle.
Les malheureux habitants, sans asile, n'ont sauvé
leur vie qu'en montant à la hâte sur des arbres où
ils sont restés jusqu'à la retraite des eaux. Dans
cette pénible position, ils ont eu la douleur de
voir sous leurs yeux leur bétail, leurs meubles,
leurs blés entraînés et perdus. L'inondation a
envahi les champs récemment moissonnés comme ceux
qui étaient à la ville de l'être ; elle a couvert
les prairies et les vignes.
D'énormes quartiers de pierre que les eaux roulaient
avec violence ont détruit les plantations d'arbres,
emporté la terre végétale et n'ont laissé sur leurs
traces que la stérilité et la désolation. Le joli
hameau de Rebouillon a une lieue de Draguignan a
particulièrement reçu des dommages qui seront à
jamais irréparables. Un foulon (moulin ou machine à
fouler les draps, autrement dit destiné à leur
donner un certain apprêt) très utile à la contrée et
la maison contiguë ont été complètement détruits ;
il n'en est pas resté un seul mur. Il se trouvait
dans cette usine une quantité considérable de pièces
de draps qui ont disparu avec tous les instruments,
les meubles et les bestiaux du propriétaire. Les
amateurs d'antiquités regretteront le pont de la
Granegone bâti sur la voie aurélienne par les
Romains (1), dont on admirait la hardiesse et la
légèreté. Ce monument précieux, qui avait résisté à
vingt siècles, a été démoli en un instant par
l'inconcevable fureur des eaux. Le territoire de
Montferrat est celui de tous qui, dans cette
circonstance, a souffert les plus vastes et les plus
irréparables dégradations... Lorsqu'après le danger
personnel passé, (les habitants) ont pu envisager
l'immensité de leurs pertes, ... Ils n'ont plus vu
que de profonds ravins, des tas de sable et de
pierres, là où deux heures auparavant l'œil
satisfait pouvait contempler de riants vergers
d'arbres fruitiers et de florissantes prairies.
Ex-voto réalisé à l'occasion de cette catastrophe
(Photo Nadine)
Les communes de
Draguignan et de Trans , quoique hors de l'action
immédiate du météore orageux n'ont pas éprouvé de
moindres dommages dans leurs territoires respectifs.
Elles ont eu même le malheur particulier de compter
des victimes... Tout à coup apparaît une masse
effroyable d'eau traînant avec elle des charpentes,
des meubles, des bestiaux ; cette eau, impétueuse
enveloppe, enlève tout ce qu'elle rencontre ; les
travailleurs ont à peine le temps de se sauver sur
les hauteurs, quelques uns grimpent sur les arbres
où ils restent jusqu'à la nuit : le torrent
dévastateur sape et renverse les murs de clôture,
arrache vignes et arbres fruitiers, et sème partout
les débris des premières démolitions... Six
personnes, cinq hommes et une jeune fille..., ont
péri en tentant de sauver leurs gerbes emportées par
les eaux. Leurs corps n'ont été retrouvés que le
surlendemain de l'orage. Quatre de ces infortunés
appartiennent à la commune de Trans, et deux à celle
de Draguignan (2). Le nombre des victimes eût été
sans doute plus grand, sans la présence d'esprit et
le zèle prévoyant d'une habitant de Trans qui, dès
la première apparition du danger, monta à cheval et
parcouru rapidement les lieux menacés avertissant à
grands cris les travailleurs de pourvoir à leur
sûreté. L'auteur de cette belle action..., c'est
Monsieur Boyer, commerçant en bois... Les dommages
des six communes ravagées ont été, au premier
aperçu, évaluées en totalité à un million de francs.
Mais on se convaincra qu'ils dépassent de beaucoup
cette somme si l'on considère le nombre et l'étendue
des démolitions, la perte des provisions et des
meubles, celle de la présente récolte de grains et
de fourrages, celle des bestiaux, etc... et, plus
que tout le reste la valeur du sol dont la terre
végétale a été emportée jusqu'au roc et dont la
remise en culture est au-dessus de tout les efforts
de la puissance humaine".
La calamité qui venait ainsi de désoler les bassins
supérieur et moyens de la Nartuby eut des
répercussions au sein du conseil municipal de Trans.
"Par délibération du 28 octobre 1827, l'assemblée
approuve une dépense de 115,95 frs. pour la
réparation du parapet du Pont vieux détruit par
l'inondation de la fatale journée du 6 juillet
dernier, laquelle reconstruction était commandée par
les circonstances les plus impérieuses vu l'urgence
et le péril dans le retard".
D'autre part, le 14 mai 1828, à huit heures du
matin, le Maire M. Leydet dit au conseil :
"Messieurs, vous avez encore présente à la mémoire
la fatale journée du 6 juillet dernier qui détruisit
une partie de vos récoltes et qui vit périr, au
milieu des flots, quatre personnes de cette commune.
Voulant perpétuer le souvenir de cette époque
désastreuse et le transmettre à nos neveux et
arrière-neveux pour qu'ils aient à se prémunir dans
le cas où un pareil désastre viendrait à se
reproduire, j'ai fait graver, sur une pierre de
marbre, une inscription qui rappelle cette
déplorable journée, et les malheurs qui en furent la
suite. Elle est placée comme vous savez, à l'angle
du mur de la maison Boyer, au pied du Pont vieux et
à la hauteur où les eaux de la rivière se sont
élevées lors de cette effroyable inondation. La
dépense s'élève à la somme de 50 frs. et je vous
invite à demander à cet effet à M. le Préfet un
crédit additionnel au budget de 1828".
La proposition fut adoptée. Le Maire confirma en ces
termes : "Payons, en cette occasion, un tribu de
reconnaissance à Mgr l'Evêque de Fréjus
(Charles-Alexandre de Richery, né à allons le 31
juillet 1759, sacré le 20 juillet 1823, ancien
chanoine de l'église métropolitaine d'Aix et
ex-vicaire général de Sénès) et rendons hommage à ce
digne et respectable prélat pour les abondantes
consolations qu'il est venu rependre dans cette cité
et pour les secours spirituels et temporels qui a
fournis aux parents des victimes.
Ont signé a registre des délibérations : Lambert,
Blanc, Pellerud, Muraire, Théus, Blanc, Vidal,
conseillers ; Leydet, Maire.
La plaque commémorative de
l'évènement (Photo Nadine)
L'inscription commémorative gravée sur marbre et
apposée au pied du Pont-Vieux est ainsi libellée :
"Le 6 juillet 1827, les eaux de la rivière se sont
élevées jusqu'à cette hauteur, ont inondé une partie
du village et englouti une maison avec ses
habitants".
Elle a été ensuite déplacée pour
figurer aujourd'hui, près du dit pont, sur un
portique d'érection récente. Puisse-t-elle, d'après
le désir même du brave M. Leydet, Maire de Trans,
nous rappeler toujours la soudaine irritation de
notre "sèche" Nartuby afin de nous garantir, les cas
échéant contre la surprise et la violence de ses
autres fureurs !
Auteur
: Louis HONORE
La voie aurélienne construite en 242 av JC par
les Romains pénétrait dans les Gaules par le
littoral méditerranéen, passait au Muy, d'où un
embranchement dirigé sur Riez, traversait le
territoire de Draguignan par le chemin actuel de
Montferrat (ancien chemin de Riez) et le quartier de
la Clape.
Acte de décès de Joseph Giraud époux
de Françoise Maurin (Photo Nadine)
(2) Ce furent, à Trans,
Joseph Giraud époux de Françoise Maurin, 32 ans,
menuisier ; André Blanc, veuf de Justine Guiol, 65
ans, cultivateur ; Marie Blanc, fillette de 11 ans,
tous décédés le 6 juillet à quatre heures sur soir
et Hilaire Garcin, époux d'Agnès Ferrat, 65 ans,
fidalier (fabricant de vermicelles) mort le
lendemain à 11 heures du matin. A Draguignan,
Adélaïde Giraud, 26 ans, journalière, née et
domiciliée à Montferrat fille de Victor Giraud,
cultivateur domicilié à Montferrat de de Marguerite
Brunet, décédée le 6 juillet à quatre heures du
soir, et Joseph-Emmanuel Christophe Reboul, 46 ans,
ménager époux de Blanche Bonnet, né et domicilé à
Draguignan fils de feu Honoré Reboul, propriétaire
cultivateur domicilié à Draguignan et de feue
Thérèse Blanc, décédé le même jour à six de
l'après-midi.
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