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Josée Berthelet nous
parle de Christian Charrière et de son oeuvre littéraire.
On
m’accusera de narcissisme mais, pour moi, parler des livres ou des films que
j’aime est un exercice périlleux car il suppose une distance que je n’ai
pas et ne tiens pas à acquérir. Il en est des livres comme de toute rencontre,
l’espace doit rester ouvert, chaque lecture est une recréation et l’idée
que je pourrais « avoir le dernier mot », imposer mes limites, donc figer la
rencontre me tétanise.
Lorsque
je lis un livre je plonge, je fusionne. Je me lis autant que je le lis, m’écris
autant que je lis, m’éprouve en épousant les mots, les images et les rythmes
de l’autre, à l’écoute de la fameuse « voix intérieure ». Il s’agit
d’un voyage. Les vrais, ceux qui forment, qui transforment et élargissent la
vie. Je n’aime pas les livres « clé en main » si vous voyez ce que je veux
dire. Le livre doit être habité et laisser transparaître une âme ; j’aime
que toutes les dimensions de la vie y soient prises en compte… Bref, j’aime
les livres écrits par « nécessité » intime profonde.
En
plus je suis fidèle à l’auteur qui a su me séduire. C’est pourquoi, plutôt
que d’un livre en particulier, j’avais choisi de vous parler d’un auteur
que je suis depuis le départ. Vous le connaissez sans doute, la plupart de ses
livres ont été retenus dans les sélections de prix littéraires. Beaucoup
sont parus en format poche.
Cela
a commencé avec une série de romans fantastiques menés de main de maître et
merveilleusement écrits. Autant de quêtes initiatiques ou plutôt, la même
qui se précise et s’affine de livre en livre, chaque fois renouvelée par
l’éclairage qu’offre le passage historique traversé et dieu sait que le
paysage psychique a connu des variations nuancées dans les dernières décennies
du siècle passé ! Chaque fois aussi – et de là viennent la magie, la clarté
de cette écriture chaude – en relation avec les splendeurs de l’enfance,
avec « ce pays d’essence plus haute où nous aurions pu aller vivre et que désormais
nous avons perdu » (je cite–mal- Yves Bonnefoy).
Il
avait déjà écrit " Mayapura
" que j’ai lu après comme un adieu aux lectures magiques de
l’adolescence (un roman irlandais dans mon souvenir) mais je suis d’abord
tombée sous le charme des " Vergers
du Ciel
", édité
en 1975, date qui dans mon esprit correspond aux années Nostalgie et la
nostalgie y était bien présente : des notes de piano qui s’égrènent dans
un parc, comme l’écho persistant d’un passé mystérieux, des pas qui
n’en finiraient pas de s’éloigner – « un long moment attendant que la
vision en moi s’étiole et disparaisse, je demeurai immobile à contempler ce
dimanche vide, ces pommes éparses sur le pavé, toute cette rue déserte qui
s’en allait là-bas vers la gare jaune et désaffectée » – une station
thermale abandonnée que la végétation investit lentement, à la lisière des
splendeurs d’un été jurassien ensoleillé.
Dès
le départ la question était posée « le dépôt d’ombre que nous portons en
nous n’est-il pas un être des ténèbres surgi de temps abolis et qui nous
disloque et se déploie à travers nous ? »
Chacun de ces livres correspond à la vision d’un grand poète et
s’adresse directement à notre intelligence sensible. Il nous donne à voir,
je dirais à toucher, à sentir presque sensuellement, voluptueusement, les réalités
de la psyché que l’auteur découvre probablement au fur et à mesure de son
exploration, porté par une histoire qui s’est peut-être imposée à lui mais
qui se nourrit des petits recoins de son histoire personnelle et qu’il habille
de sa chair.
Les
livres suivants – je me suis arrêtée vers " Le
Maître d’âme
" – plus tournés vers la pensée, correspondent à un retour sur ses pas
pour voir le parcours accompli. Et l’idée que je me faisais de ces « romans
fantastiques », ces ouvrages de création pure se confirme : ils mettent en scène
un combat intérieur dont les images, par une force d’illusion incroyable,
prennent réalité dans le monde extérieur. Au point que , comme dans nos vies
sans doute, tenu en haleine jusqu’au bout, on peut s’y tromper. Leur lecture
ne saurait être gratuite.
On
peut lire avec le même intérêt " La
Forêt d’Iscambe
" ou " Le
Corbeau rouge
", je vois un pic avec " Le
Simorgh ". Le
thème jungien de la recherche de
l’accomplissement et de la réconciliation avec son ombre est au centre de
tous. Ils débouchent sur lui, ils n’en viennent pas. Que dire alors de
l’aventure qu’a dû représenter l’écriture de chacun pour leur auteur ?
Surtout
si l’on sait à quel point cet écrivain de génie, à la force de travail
exceptionnelle, s’est impliqué dans la vie du monde. Sa biographie serait
parlante sans ses livres. L’auteur du " Printemps
des Enragés ",
c’est lui, il couvrait les évènements de Mai 68 en tant que journaliste.
Avant il a fait son service militaire dans la coopération au Cambodge, a assisté
à la naissance du phénomène Khmer rouge, été correspondant de guerre au
Vietnam. Les Vergers ont été écrits à Bali au cours d’une pause. Il a
aussi eu la capacité de se servir de sa plume pour
«gagner sa vie » et il a multiplié les articles sur les livres des
autres ou les émissions de télé dans les chroniques quotidiennes de grands
journaux de l’époque. Je m’arrête. Je l’ai perdu de vue mais je sais que
la suite de sa vie, consacrée au rêve, ne fut que partage direct avec les
autres.
Lorsque
j’ai eu la chance de le rencontrer il venait de publier Le Corbeau rouge sur
lequel il était justement venu donner une conférence et suivait le Tour de
France depuis plusieurs années en restant fidèle à ses préoccupations de
base (je me rappelle un article sur
« le sommeil du coureur »). Je ne pense pas que notre échange devant une crêpe
d’abord puis devant nos tableaux ait eu le même impact sur lui que sur nous !
Récemment j’ai
voulu lui faire parvenir mon livre Survivance. Le verdict est tombé. Je le sais
depuis quelques jours : Christian
Charrière est mort le 11 septembre 2005 à Paris, à l'âge de 64 ans des
suites d'une maladie.
Permettez-moi
de lui rendre la parole en cette période où l’actualité ne le contredira
pas :
«
L’âme du monde cette impératrice universelle que les Indiens nomment la
Shakti est aujourd’hui entrée en dissidence. Un fluide mystérieux, une
jouvence d’amour, une vapeur chaude se retirent peu à peu comme la vague sur
la grève, comme la lumière qui glisse sur les plaines du crépuscule. Les
hommes sont trop suspendus au mental, trop ignorants aussi de la face secrète
des choses, trop arrogants quant à leur fausse science pour saisir ce qu’un
enfant peut entendre et qui est la plainte de la nature outragée…
Homme,
réveille-toi, sors de l’exténuant sommeil du désir et retrouve ton ciel
perdu !…
Pourquoi avons-nous
laissé les lampes s’éteindre ? A cause des humaines, trop humaines
convoitises, des rapacités diverses et, par-dessus tout, de la peur qui nous
habite, peur du manque qui conduit aux effroyables accumulations et peur du
temps qui nous incline à redoubler nos festins »
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