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Jean Aicard et la
Provence
Ecrivain,
poète et académicien. Auteur de nombreux ouvrages comme : "Poèmes de
Provence ", "Gaspard de Besse" ou encore "Maurin des
Maures", il était ami avec beaucoup d'hommes célèbres de ce siècle
comme : Lamartine, Hugo, Cordouan, Zola, et bien d'autre... Afin de mieux
connaitre sa vie riche en évenements, je vous invite à lire cette petite
biographie ci-dessous.
Le 4
février 1948 naquit Jean François Victor Aicard fils d'un publiciste
toulonnais écrivain et philosophe (St Simonien) Jean François Aicard (1910 -
1952) et de sa mère dite « mère inconnue » Victoire Isnard. Celle-ci mariée
à Maurice André dont elle aura une fille vivra avec Monsieur Aicard rue de
l'ordonnance à Toulon. Il fût élevé par plusieurs personnes à cause de la
mort précoce de son père et l'absence de sa mère. Les grand-parents éduqueront
et aimeront cet enfant en lui donnant l'amour des choses simples de la vie, des
lettres et de la Provence.
Il saura écrire à l'âge de onze ans. Envoyé à Mâcon au lycée, il est pris
en charge par Lamartine, ami du père, qui s'occupera de lui durant tout son séjour
de 1858 à 1859. Notre jeune poète coupé de sa terre natale demeurait morose.
La famille l'envoie donc au lycée impérial de Nîmes. Il y obtint son
baccalauréat à dix-sept ans et très vite il se distingua par la création de
plusieurs brillants volumes de vers. Il rencontre sa demi-soeur Jacqueline âgée
de vingt-cinq ans : elle est veuve de Monsieur Lonclat. Elle le reçoit dans sa
propriété des Lauriers Roses à La Garde.
Il correspondra avec le célèbre poète Lamartine dont il est fortement
influencé, si bien qu'il écrira ses premiers vers à l'âge de dix-neuf ans et
il lui dédia une ode qui fût couronnée à l'Académie française.
Il continuera ses études à la faculté de droit à Paris où il fera ses
premiers essais littéraires. Sa première oeuvre « Les jeunes croyances »
sera dédiée à sa demi-soeur qui représente une mère en 1886.
Sa fougue le pousse à correspondre avec Victor Hugo il s'en suivra une forte
amitié qui engagera sa carrière d'écrivain journalistique. En 1869 il
deviendra membre de l'Académie du Var et il se partagera entre Paris et La
Garde. Il fréquentera : « Victor Hugo », « Alphonse Daudet », « Paul
Verlaine », « Arthur Rimbaud », « Pierre Loti »...
En 1871 il fait le discours d'Augustin Daumas le député du Var et membre du
gouvernement provisoire de la défense nationale avant celui de Thiers et
proclame la troisième république à Toulon. Il milite pour obtenir des livres
gratuits dans les écoles de La Garde et du Pradet.
En 1873, il sera couronné par l'Académie française pour : « Poèmes de
Provence » et « Chanson de l'enfant ». Il écrira dans les journaux « Le
Toulonnais », « Le Courrier de Marseille » et « Le Nouvelliste » de Paris.
En 1873 il reçoit la médaille de Toulon pour son éloge à Pierre Puget. En
1881 il se voit attribué le prix Vittet pour « Miette et Noré » Victor Hugo
se déplacera pour le soutenir.
En 1889 il écrit « Le père Lebonnard » une pièce dramatique jouée par
l'Académie française. En 1890 il publie son premier roman intitulé : « Roi
de Camargue ». Et quatre ans plus tard il écrit toute une série de poèmes
pendant son voyage en Belgique et en Hollande.
En 1894 il est nommé président de la société des gens de lettres (réunissant
des écrivains). Nous sommes en 1898, il devient l'auteur de la pièce de théâtre
« La légende du coeur » celle-ci sera jouée dans un théâtre antique
d'Orange puis au théâtre Sarah Bernhardt le 28 septembre 1903. Celle-ci
interpréta le rôle principal, et ce fut un véritable triomphe.
1908 il écrivit son roman le plus célèbre « Maurin des Maures » dans lequel
il est évoqué les exploits habiles d'un chasseur pittoresque. Décembre 1909
il rentre à l'Académie Française et remplace François De Coppet. Son épée
aurait été offerte par l'amicale des anciens élèves du lycée de Toulon.
1915 il perd sa chère soeur et il hérite ainsi de la propriété de la villa
des Lauriers Roses et en 1916 il achète une maison à Solliès-Ville dont il
devient le maire en 1919. Dans la villa « Les Lauriers Roses » il recevra ses
amis : « Michelet », « Frédéric Mistral », « Alphonse Daudet », « Sarah
Bernhardt », « Pierre Lotit », « Alphonse Karr » et Le peintre : « Vincent
Cordouan ». Dans la même année il écrira « Gaspard de Besse » qui évoque
un bandit justicier.
Sa dernière pièce « Forbin de Solliès ou le testament du roi René » sera
jouée par les membres de l'Académie française à Solliès-Ville le 7 et 8 août
1920. Cette manifestation permettra de rapprocher la Provence à la France.
Il décède le 13
mai 1921 à Paris mais les funérailles se sont déroulées huit jours après à
Toulon. Il fit don à la ville de Hyères de sa maison de Solliès-Ville et en
reconnaissance elle donna son nom au lycée : "Jean Aicard". Il fut un
ambassadeur de choix pour notre région, en la faisant connaître et apprécier
par la capitale ainsi que de toute la France.
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Article d'Antoine Albalat "La
Nouvelle Revue, septembre-octobre 1894".
Une
des causes de la supériorité de la littérature grecque – on ne l’a pas
assez remarqué – c’est qu’en général ses auteurs n’ont pas traité
des sujets de fantaisie, des oeuvres imaginées et voulues. Rien de plus limpide
que leur art ni de moins compliqué que leur inspiration. Presque tous sont des
artistes spontanés qui ont écrit, non pour montrer du talent, mais pour rendre
ce qu’ils voyaient. La littérature grecque non seulement n’a pas de
formule, mais on peut dire qu’elle n’a jamais cherché ses oeuvres. C’est
une littérature nationale, patriotique et de terroir. Homère, Hésiode,
Aristophane, Théocrite se sont bornés à peindre ce qu’ils avaient sous les
yeux, les choses vécues par eux ou familièrement apprises. De là leur charme
; profond jusqu’à l’inconscience, leur vigueur incisive, leur relief d’idées,
leurs peintures inimitables, que nos productions ne surpasseront pas. Eschyle,
Sophocle, Euripide même n’ont été que les traducteurs des légendes de
leurs époques et n’ont mis dans leur théâtre que les traditions orales, ce
qu’on racontait, ce qui était dans l’esprit de tous. Notre littérature
française offre dans sa généralité un caractère complètement différent.
Le XVIe et le XVIIe siècle n’ont vécu que de l'imitation grecque ou latine.
Il faut arriver jusqu’à Chénier et au romantisme pour retrouver la poésie
personnelle, écrasée par la férule de Malherbe après les tentatives de la Pléiade.
On ne se représente pas ce qu’il a fallu d’efforts à nos deux grands siècles
classiques pour avoir du talent en dépit de l’imitation et pour se créer un
mérite sans vouloir être original.
Je
crois que les poètes, quelle que soit leur école, sont un peu comme les littératures
: il en est qui s’imposent des sujets tels que Jocelyn, la Légende des siècles,
les Blasphèmes, les Fleurs du mal ; d’autres, au contraire, chantent ce
qu’ils voient et ce qu’ils vivent, comme Mistral, Jean Aicard, Brizeux,
Lamartine dans ses Méditations, Hugo dans ses Contemplations. La marque spéciale
de M. Jean Aicard est d’être, lui aussi, un spontané et un sincère. Il a
aimé la Provence et il l’a chantée ; voilà la signification générale de
son oeuvre, si touffue d’ailleurs et où abondent des impressions si diverses.
Il incarne la Provence. Son inspiration ne s’est pas appliquée à un sujet déterminé
; elle lui est venue de sa vie même, de son enfance, de sa patrie, de ses
regrets et de ses goûts. Dans son théâtre et dans ses romans, c’est
toujours la terre des cigales et du soleil qui est en cause, qui est le thème
et le milieu. M. Aicard peut être compté parmi ceux qui ont le plus contribué
à donner à ce pays droit de cité littéraire. Aujourd’hui, c’est chose
faite, la Provence est adoptée. La révélation de cette contrée lumineuse
s’est victorieusement continuée depuis Mistral. On l’a imposée ; le félibrige
n’a reculé devant rien ; on s’est acclimaté à son soleil ; sa séduction
a conquis tout le monde. La terre provençale rayonne maintenant de toute la
magie d’une contrée exotique, comme l’Orient de la France, comme un paradis
délicieux de couleur et de lumière. M. Alphonse Daudet l’a décrite, M. Paul
Arène l’a chantée, M. Mariéton en a été le guide passionné et entraînant.
M. Montenard a magistralement peint ses paysages. Mais M. Jean Aicard est peutêtre
celui qui l’a le plus intelligemment aimée, en ce sens qu’il est demeuré
Provençal d’idées, tout en restant Français de langue. Les autres écrivains
ont quitté la Provence pour d’autres sujets. Lui, il y est toujours revenu.
De là sa sincérité et sa saveur. Il a renouvelé la jeunesse de son talent
dans le même éternel modèle et il a su conserver par là quelque chose de
facile, de fluide, l’aisance et le charme d’un coeur toujours épris d’un
seul amour.
Sauf dans un de ses livres très exalté, Don Juan, on ne doit pas chercher chez
lui le grand lyrisme pindarique et philosophique. Jean Aicard ne chante pas sur
un trépied les problèmes de la destinée humaine ; il est, au contraire, même
dans ses vers sur la Hollande et l’Algérie, tout près de notre coeur, et il
faut le bien écouter pour bien l’entendre. Ce sont les âmes silencieuses qui
distingueront le mieux cette voix du dedans. À notre époque de réclame
outrancière et de bruits épars, il faut avoir l’amour du recueillement pour
savourer ces épanchements familiers. L’emphase et le maniérisme ont tourné
vers la grandiloquence raffinée les dispositions très réelles de beaucoup de
poètes contemporains. Les vers de M. Jean Aicard sont, au contraire, une fête
du coeur qui ne se révèle qu’à ceux qui ont conservé le culte familial des
choses douces et bonnes. La poésie a ses envolées et ses ascensions ; mais
elle vit aussi de pénétrations et de confidences, de rêves tranquilles et de
sérénité intérieure. Pour apprécier M. Jean Aicard, il faut non seulement
aimer la solitude et en faire au dedans de soi, mais il faut avoir aussi le sens
de la Provence, et cela est si vrai qu’un de ses romans, l’Ibis bleu, a pour
sujet l’intoxication amoureuse exercée par la Provence sur une imagination de
femme. Or ce sens spécial des pays du soleil, qui séduit son héroïne, ne
vient pas tout seul ; on ne peut l’acquérir sans une certaine éducation
artistique. Souvent, avant d’éclairer, la lumière aveugle. On sait avec
quelle peine M. Montenard a fait accepter la couleur vraie de ses paysages
provençaux : « C’est exagéré, disait-on. La mer n’est pas si bleue. Nous
l’avons vue ! » C’est ainsi que Sainte-Beuve contestait à Flaubert la
couleur nocturne des pierres d’Afrique...
La
Provence est donc le sujet et la raison de l’oeuvre de Jean Aicard. La force
de son talent s’est maintenue parce qu’elle s’est toujours alimentée à
la même source. Il ne s’est pas répété, il s’est agrandi ; il n’a pas
recommencé, il s’est développé. De la pièce de vers, il est allé au poème,
au roman et au théâtre. Ce que Mistral a fait en langue provençale, M. J.
Aicard l’a fait en français. Pour celui qui suit les progrès de la poésie
à notre siècle et qui note les éléments nouveaux dont s’augmente d’année
en année le champ littéraire, c’est une date que la publication de Mireille,
oeuvre de premier ordre pour l’inspiration, la vie, la transfusion continuelle
de la couleur locale. Mais l’oeuvre de Mistral, si belle qu’elle soit (et je
crois qu’elle vaut Théocrite), n’a pas été une assimilation française.
Le public a besoin d’un effort de transposition pour goûter ce poème, qui
n’a sa vraie saveur que dans la langue mère et dont la plus fidèle
traduction ne fera jamais une oeuvre française. L’assimilation complète du
sujet provençal avec notre poésie française, c’est M. Jean Aicard qui l’a
réalisée. C’est avec du sang français qu’il a infusé dans notre littérature
l’exotisme provençal. OEuvre chère aux lettrés, infiniment vivante pour
ceux qui devinent un chef-d’oeuvre à travers une traduction, rien n’est, au
fond, moins populaire que Mireille, au sens littéral du mot. Le peuple provençal,
les paysans, les pêcheurs l’ignorent, parce qu’ils ne lisent pas ou
qu’ils ne savent lire que du français. La langue provençale, qu’on n’écrit
plus dans le Midi, n’est parlée que par des gens incapables d’épeler
convenablement le texte de Mireille. M. Jean Aicard a le premier tenté de
vulgariser des sujets familiers aux Provençaux en chantant les mêmes choses
tout autrement dans de beaux vers français et de la belle prose française. Il
a senti qu’en art, lorsque tout semble avoir été dit, tout reste encore à
dire et que la vision personnelle peut toujours renouveler les choses. Comme
Mistral, il portait en lui la Provence, et il l’a chantée dans une langue qui
n’a plus besoin de clef.
Oui, Jean Aicard, c’est l’âme provençale. Elle perce déjà, cette âme,
dans beaucoup de pièces de son premier livre, la Chanson de l’Enfant. Ses Poèmes
de Provence en sont le prologue ; Miette et Noré élargit les cadres ; puis ses
romans entrent dans la vie, les moeurs, les sites du pays des blancheurs et de
la clarté. C’est en cela qu’il est lui et qu’il n très peu de points de
contact avec nos poètes contemporains. Coppée a décrit les petites épopées
à la Hugo, les aventures bourgeoises, les drames obscurs, les dévouements mélancoliques,
les sentimentalités moyennes ; Leconte de Lisle a peint l’exotisme rutilant
et grandiose et nous a donné d’admirables adaptations plastiques dans des
vers sonores comme du bronze ; M. de Hérédia a incarné l’âme antique. M.
Sully-Prudhomme résume la sensibilité douloureuse et l’école philosophique
lamartinienne ; Banville, c’est la fantaisie païenne et le dilettantisme
artiste... M. Aicard, lui, a chanté beaucoup de choses ; mais il a surtout
chanté la Provence avec l’enthousiasme et la simplicité d’un aède
primitif. C’est de la poésie d’émotion et de résurrection exprimée avec
une fluidité simple, une sincérité sans recherche, une originalité qui
s’ignore.
Si
nous voulions savoir d’où sort ce talent, étudier sa filiation, son
engendrement, nous n’aurions pas de peine à reconnaître qu’il dérive en
droite ligne d’Hugo. M. Jean Aicard a pris la langue poétique telle que nous
l’a créée l’auteur des Contemplations ; il en a vu les ressources, il
s’en est servi avec un tact parfait, il a encore assoupli cette forme,
aujourd’hui définitive, dont Banville a publié le code dans un petit livre
qui eût bien étonné Boileau.
La
simplicité, voilà la marque de ce talent ; son vocabulaire ne dépasse pas le
dictionnaire avec lequel on fait les chefs-d’oeuvre. Sa sensibilité est
droite ; il ne renchérit pas sur ce qu’il sent, il ne raffine pas ce qu’il
éprouve. C’est un poète naïf qui ne parle pas pour se faire admirer, mais
pour raconter sans emphase ce qu’il sent et ce qu’il voit. L’auteur des Poèmes
de Provence n’a rien de commun avec l’école parnassienne, en quête
d’intensité et toujours harcelée de perfection, qui a produit des oeuvres,
d’ailleurs admirables par la science plastique et la rigueur de la forme.
C’est justement ce qui déroute les lecteurs de Miette et Noré. Ils ne sont
pas habitués à voir un auteur se borner dans des sujets fertiles, tant il est
de mode aujourd’hui d’épuiser l’inspiration, comme si tout l’arôme
d’une liqueur était dans la lie. Hugo n’a que trop souvent donné occasion
à Gustave Planche de lui faire ce reproche. On se dit, en lisant telle oeuvre
de M. Aicard, Miette et Noré, par exemple : « Ce n’est que cela ! » Mais
prenez garde que c’est exquis et qu’il n’est pas besoin d’une coupe
d’or pour boire de la belle eau limpide : les deux mains de Diogène
suffisent. On ne comprend plus ces procédés, aujourd’hui qu’on a perdu
l’habitude de ce qui est simple. Certaines gens n’aiment la littérature que
si elle sent l’huile ; on veut, pour applaudir, qu’il y ait effort. Il
semble qu’on n’accorde son suffrage qu’à ceux qui ont violenté notre
attention, et la simplicité ne paraît louable que s’il est bien manifeste
qu’elle a été cherchée. La simplicité qui n’est pas simple, voilà le mérite
de beaucoup d’oeuvres de notre époque. M. Jean Aicard, lui, est plus que
simple : il est familier, il prend le ton du peuple pour raconter les amours de
Miette, comme Hugo dans ses Pauvres gens. Mais la magie colorée, l’éloquence
d’amour, la mélancolie des peintures, l’illusion des milieux, la vérité
des caractères, l’intensité de la vie, tout cela abonde dans la poésie de
M. Aicard, dans son théâtre, dans ses romans. Il est si près de la nature,
qu’il se passe de préparation et de rhétorique. Les moyens d’aller au
coeur ne se ressemblent pas tous. On se préoccupe peu d’embellissements quand
le but vous absorbe. Le style consiste souvent à n’en pas avoir, et la
condition de bien écrire est peut-être de ne pas écrire du tout. À chaque
instant, d’ailleurs, M. Jean Aicard a des morceaux de maître. Au moment où
on y songe le moins, la fleur de ce talent s’épanouit et vous enivre de tout
son parfum. Il atteint alors un charme inexprimable.
Son premier livre, la Chanson de l’Enfant, couronnée par l’Académie française,
devrait être le bréviaire des mères ; car c’est pour elles qu’il n été
fait. Ce n’est pas une chose aisée que de parler des enfants en poésie. Pour
que la grâce soit complète, il y faut de la grandeur, ce qui n’est pas
facile dans de si petits sujets. Il est regrettable que si peu d’écrivains
aient étudié l’enfant. Locke et Rousseau, malgré leur traité d’éducation,
ne l’aimaient pas. Nous ne voyons vivre l’enfant que chez Hugo, Tolstoï et
l’incomparable Eliot. Comme l’auteur de l’Art d’être grand-père, mais
bien supérieur à lui cette fois, M. Jean Aicard a consacré un volume entier
à l’enfant, et il l’a chanté avec une âme toute jeune, tout attendrie, éprise
de sentiments simples et de joies naïves. Le succès de cet ouvrage ne
diminuera pas, parce qu’en dehors de son attrait littéraire, il a cette supériorité
de pouvoir être mis entre les mains de chacun et qu’on le dirait écrit par
une femme, tant l’inspiration y est caressante et maternelle. Oui, il y a une
nature féminine dans ce poète, qui, au lieu de chanter l’amour comme ils
font tous, a voulu chanter l’enfant, né de l’amour, plus beau que l’amour
et qui remplace l’amour. C’est là que M. Jean Aicard est à l’aise et
qu’on peut lire dans leur variété les délicatesses et les divinations de sa
muse. L’originalité de ce livre, c’est que l’âme de l’enfant a passé
dans l’âme du poète, redevenu enfant lui-même, tant il se souvient bien de
l’avoir été. C’est du fond de ses propres rêves que nous viennent ces
jolies sensations de berceaux, ces peurs d’être seuls, ce besoin qu’ils ont
de serrer une main amie. Il y a, sur l’amour des enfants pour le rythme et la
musique, des trouvailles d’une vérité exquise. Je connais, pour ma part, un
bébé de vingt mois, à qui sa mère chante souvent de la musique, du Wagner,
du Lecocq, de l’Auber. J’ai vu cet enfant caresser sa mère pour qu’elle
chante, et se fâcher, regimber, interrompre, jusqu’à ce qu’on lui
recommence le morceau préféré : l’air du Graal. Alors l’adorable bébé
se met à écouter de toute son âme cette musique qu’il a peut-être déjà
entendue dans le ciel idéal d’où nous arrivent ces anges. Comme Jean Aicard
a compris tout cela ! Comme il sait lire dans ces âmes neuves et pourtant si
compliquées ! Beaux chérubins d’or, têtes d’anges, monde enchanteur de
l’enfance, grâce divine des fillettes, haleines pures des petites bouches qui
ravissaient Montaigne, tout cela est dans le livre de M. Aicard, en strophes
parfaites, exécutées avec un élan et une éloquence directe qui font de ce
volume quelque chose de tout à fait à part dans notre littérature. Encore une
fois il est regrettable que l’enfant n’ait pas été plus souvent le sujet
des inspirations poétiques. Je suis sûr qu’on ne peut pas mieux dire que M.
Aicard ; mais je crois qu’il y a encore des choses à dire ; et, s’il est
difficile de l’égaler, on peut du moins le continuer, car le champ est infini
: la vie quotidienne de l’enfant, ses larmes, ses jeux, son sourire, tout cela
est un poème inépuisable d’observations. Je connais une mère qui a rédigé
elle-même le journal de son premier-né jusqu’à l’âge de trois ans, ses
gestes, ses amusements, ses mots, son sommeil, la gaucherie de ses petits pieds
qui marchent, l’extase étonnée de ses grands yeux admirants, le bon rire des
heures heureuses, ses interrogations intriguées, ses maladies, sa croissance.
Ce livre d’or est illustré de croquis à la plume, dessinés par le mari, qui
est’ artiste de talent. Il y a là des merveilles, comme dans toutes les
oeuvres de littérature inconnue, des pages qu’il est vraiment dommage de ne
pas publier. Voilà un peu ce qu’a fait M. Jean Aicard et avant lui Victor
Hugo.
Cette tendresse, cette connaissance particulière de l’enfant, nous la
constaterons partout dans l’oeuvre d’Aicard. Nous verrons les enfants
grandir dans ses pièces et dans ses romans. Le poète revendiquera leur part de
bonheur dans la vie sociale, et l’auteur de la Chanson sera le défenseur ému
de leurs droits, après avoir été le peintre éloquent de leur grâce.
La terre provençale, dont on entrevoit déjà la lumière à travers certains récits
de la Chanson de l’Enfant, M. Jean Aicard n’a pas tardé à la mettre en scène
dans les Poèmes si connus qui portent ce nom. Nous l’avons dit, la Provence
est aujourd’hui littérairement adoptée et fait en quelque sorte partie du
domaine de l’art. Le goût qu’elle inspire et la nostalgie qu’on en garde
s’expliquent d’un mot : « L’Orient commence à Marseille », écrivait
Flaubert au moment de s’embarquer pour l’Égypte. Oui, on ne l’a pas assez
dit, et tout est là : la Provence, c’est l’Orient avec ses palmiers, ses
eucalyptus et ses citronniers. Elle a son Sahara et ses mirages africains au désert
de la Crau. Elle a son Delta d’Égypte avec le Rhône débordant et les
alluvions de la Camargue ; elle a son Constantinople dans ce Marseille clapotant
de tentes, aux accents étrangers sonnant sous la checchia ou le turban
cosmopolite ; elle a ses forêts vierges à la Sainte-Baume, son coin pur de
Palestine à Septèmes, ses côtes du Péloponnèse le long de la mer d’azur où
tremblent les collines roses, son ciel d’Afrique éternellement bleu, sa flore
exotique à Nice. La Provence, on la retrouve entière dans la poésie de Jean
Aicard : l’enchantement de ses saisons ; ses nuits d’été chaudes de
moissons faites et tout odorantes de foin coupé ; la tiédeur de son ciel
assoupissant la mer infinie sous les larges étoiles qui scintillent comme des
diamants à la lumière ; les beaux soleils d’hiver chauffant les routes du
littoral sous les pins parasols, dans le parfum du genêt d’or et l’odeur
saline des algues ; les collines craquantes, les terres fendillées de chaleur,
les torrides midis bouillonnants de cigales, les sauterelles qui sautent sur les
vignes, les chaumes blancs de poussière ; pays de rêve, où les troncs
d’arbre sont roses, et les pierres, bleues de lumière ; pays du romarin en
fleur et des abeilles sonores ; jolies Arlésiennes au profil grec ; Phocéennes
de Marseille ; Sarrasines de Grimaud ; villages endormis sous les platanes dans
la lourdeur du soleil ; pays des étés secs où chante Mignon ; pays du marbre
rose et des villas blanches, où l’ombre n’est jamais noire ; où toute
couleur est dorée, lilas, bleue, aérienne ; où la lumière est une folie des
yeux ; où l’air a l’odeur du figuier et des résines ; ouragans de mistral
qui sablent les vitres ; millions de rossignols chantant le long des rivières
dans les verdures de mai ; brousses d’Afrique ; grandes herbes ; calanques de
cassis ; bastidons blancs comme des marabouts ; voiles latines ; golfes
rayonnants, plages d’or ; cabanes de pêcheurs où les paysannes dansent pieds
nus, sur les terrasses en pierres sèches, à l’ombre odorante des treilles et
au ronflement sourd de la mer contre les galets. Voilà dans quel exotique
milieu M. Jean Aicard a placé ses romans, ses pièces et surtout ces Poèmes de
Provence, qui sont en quelque sorte les premiers dessins de sa grande toile méridionale.
Il y a dans ce livre, qui eut, comme la Chanson de l’Enfant, l’honneur d’être
couronné par l’Académie française, des pastels infiniment nuancés, des
aquarelles étincelantes. La magie provençale éclate à chaque page. Un charme
natal vivifie ces courtes descriptions : les pins, les canisses, la grande
route, les oliviers, le puits, les genêts. Invinciblement ces pages évocatrices
appellent l’illustration du grand peintre de la vraie couleur provençale, M.
Montenard, un nom qui vient naturellement sous la plume à propos de Jean
Aicard. Très liés, vivant côte à côte, ils ont tous deux le sens intime de
l’homme et du paysage méridional. J’espère publier quelque jour ici l’étude
qu’il reste à écrire sur les procédés et l’art nouveau qui ont fait de
M. Montenard le plus original paysagiste de notre école contemporaine. Après
Decamps, Barilhat et Fromentin, en osant peindre la Provence telle qu'elle est,
M. Montenard est devenu notre premier peintre orientalisle, car c’est
l’Orient qu’il a vu et qu’il a rendu en nous montrant la Provence, un
Orient dont les anciens maîtres n’ont pas osé copier le ton quand ils ont
peint même l’Orient. Les tableaux de Montenard m’apparaissent comme le
cadre naturel de la poésie de M. Jean Aicard. M. Montenard nous peint des
champs, des collines, des plaines, peu de personnages, peu de drame, une halte,
la moisson, la vendange, un villageois au puits, un paysan qui mange. N’est-ce
pas les Poèmes de Provence ? N’est-ce pas Miette et Noré ?
M. Jean Aicard s’est contenté d’abord de crayonner les sites de Provence.
Il va maintenant reprendre et varier ses sujets dans son Miette et Noré, une
idylle simple comme la nature, où il ne se passe point d’événements : –
les travaux des champs, les saisons, les monotones journées de campagne, –
quelque chose de patriarcal et d’antique, l’éternel rustique milieu où se
déroule un amour sans incident, un drame de coeur entre deux jeunes gens qui
finissent par s’épouser, comme l’Hermann et Dorothée de Goethe. C’est là
que l’auteur de la Chanson de l’Enfant a résumé d’un pinceau rapide la
synthèse de la Provence. Ceux qui connaissent ce pays de langueur et
d’enchantement goûteront la complète saveur de ces évocations. Les moeurs
populaires défilent devant nous dans leur jolie candeur sauvage : le ruisseau
à laver le linge, la Saint-Éloi, les tambourinaires, la moisson aveuglante sur
les terres fendillées, la farandole fouettée de mistral, les vendanges avec
leurs grappes qu’on écrase sur les joues des filles, les champignons poussant
sous les feuilles mortes, les pressoirs à raisin poisseux de lie, les châtaigniers
de la Verne, les moulins à huile, les semailles, la Camargue, les
Saintes-Maries. Voilà le vaste thème d’où un auteur ordinaire eût tiré
d’interminables peintures ; M. Aicard l’a traité avec une discrétion et un
tact consommés : quelques pages à peine pour chaque morceau. Là où un autre
eût empâté, il se contente d’effleurer ; il pouvait montrer du talent, même
en restant diffus ; il en fallait davantage pour se borner et se concentrer ; il
nous donne ainsi plus de choses et sa vision est aussi intense, quoique plus élargie.
Le mérite de cette oeuvre, c’est l’émotion par la sobriété, l’effet
par l’abstention, le choix des détails incisifs, une compréhension profonde
de la poésie et une sûreté d’exécution qui arrive aux grands effets sans
efforts. Quelle délicate histoire d’amour vrai et toujours humaine ! Les
principaux personnages sont des types de premier ordre, comme exactitude
psychologique : cette paysanne amoureuse et triste, ce garçon volage qui
s’imagine ne pas aimer celle qu’il adore, et ce père qui se lève, prêt à
chasser et à maudire son enfant, si celui-ci n’épouse pas la fille qu’il a
séduite ! La vivacité de facture, un ton de familiarité voulue, la mise à
point admirablement vivante des détails révèlent dans ce poème la griffe du
maître qui, haussant la voix et le geste, nous donnera bientôt cet épique Roi
de Camargue, lu de tout le monde. Mistral, ce grand poète simple, n’a rien écrit
qui dépasse certains tableaux de Miette et Noré, les Saintes-Maries, la chute
d’amour à la Verne. Ce poème s’impose par quelque chose de grave qui émeut,
comme si l’on voyait souffrir des âmes honnêtes qu’on aurait connues. Pas
un détail dans ce récit, pas une comparaison qui ne relève de la couleur
locale, qui ne soit tiré du terroir, conforme à la donnée et au milieu ; et
c’est une supériorité d’être toujours demeuré fidèle à son sujet,
quand il eût été si facile d’y mêler de la fantaisie. Ce mérite, Virgile
lui-même ne l’a pas toujours eu dans ses Bucoliques, pleines de bergers
raisonneurs et prophétiseurs. Seul, Théocrite est parvenu à complètement
disparaître de son oeuvre. Ses imitateurs, Ronsard en tête, n’ont d’autre
valeur que de rappeler quelquefois le chantre immortel de Sicile. Ces qualités
de vie, la permanence de la couleur, la vérité presque inconsciente des caractères
produisent un enchantement dans Miette et Noré et le Roi de Camargue, parce
qu’on sent un auteur qui a matériellement vécu ce qu'il décrit. Son interprétation
de la nature est essentiellement choisie et à fleur d’âme. Il la voit comme
il voit l’amour : avec des pudeurs sans brutalité, de la grâce sans
violence, des nuances bien plus que de la passion. C’est de la réalité et
c’est aussi de la tendresse. Le coeur du poète s’est transfusé dans
l’oeuvre et c’est lui qui vous subjugue à travers l’oeuvre.
Mais ce serait oublier la moitié du talent de M. Jean Aicard que de borner ses
titres à la Chanson de l’Enfant, à Miette et Noré et aux Poèmes de
Provence, ses ouvrages les plus connus. Après avoir chanté son pays, il a
repris la lyre pour nous donner cette fois de l’humanité plus générale et
chanter ses propres souffrances, ses angoisses de penseur. Il y a donc un autre
poète chez M. Aicard : c’est le poète lyrique, d’envergure superbe, créateur
d’un dilettantisme hautain, penseur fiévreux, remueur de problèmes, inquiétant
auteur d'un Don Juan trop peu loué.
Je ne sais pourquoi ce Don Juan, un drame en 400 pages, a presque passé inaperçu
de la critique. C’est un livre d’un puissant souffle, qui fascine, qui
trouble, et qui tient largement sa place dans l’oeuvre de M. Aicard. Comme
tous les grands écrivains, l’auteur de Miette et Noré a été séduit par
cette énigmatique figure qui, depuis Tirso de Molina au XVIIe siècle et
Zorrilla à notre époque, a tenté tour à tour Molière, Byron et Flaubert.
Molière n’a vu que le fanfaron ; Byron, la fantaisie sensuelle ; Flaubert,
lui, nous a laissé sur ce sujet le plan d’une nouvelle où l’envie de la
femme est fouillée avec une divination déconcertante. Don Juan hantera éternellement
les amoureux de l’amour et les psychologues de la passion, parce qu’il
incarne l’impérissable désir que nous portons en nous comme un vautour qui
nous ronge. C’est avec l’âme de tout le monde que ce personnage a été créé
; il n’a d’autre réalité que celle que lui donnent nos rêves, et toutes
nos passions sont contenues dans ses convoitises. Chose bizarre, cette création
voluptueuse a inspiré à quelques-uns du lyrisme très pur. Nous lui
ressemblons si bien tous par quelque côté, qu’au lieu de le déshonorer, on
l’a transfiguré. Don Juan, c’est l’insatiabilité humaine,
l’universelle concupiscence, loi fatale du monde, base de la société et du
mariage. Songerait-on à choisir une femme, si on ne les convoitait toutes ? Le
mariage n’est peut-être que la limitation particulière d’une tentation générale,
puisque, s’il borne la possession, il n’éteint pas le désir. Quel
insondable mystère que cette sensualité toujours éveillée en nous, bonne à
cause du mariage, mauvaise à cause du vice ! La volupté semble parfois aussi
infinie que l’idéal. Ses recherches éperdues, ses intarissables
raffinements, sa soif de sentir ne sont peut-être qu’une forme de cette soif
de connaître qui pousse l’esprit humain vers ce que Spencer appelle
l’Inconnaissable, cette soif qui fait les artistes, les savants et les
mystiques.
Voilà les idées que soulève l’évocation de ce Don Juan cherchant, d’après
Paul de Saint-Victor, des étoiles dans la boue, lorsqu’il était si facile de
lever les yeux au ciel pour les voir. M. Jean Aicard, dans son poème, a élargi
le cadre purement féminin de cet immense sujet, en plaçant son héros dans
notre siècle, en 1889. Il nous montre les épuisements d’une âme tarie à
l’amour engendrant les dégoûts et les révoltes, le scepticisme social,
l’incrédulité provocante, l’improbité blasphématoire. Dans cette récente
incarnation de l’aristocratique don Juan, qui brave, non plus cette fois le
commandeur, mais la mort en personne, s’agitent et défilent devant nous tous
les problèmes de notre époque : le matérialisme scientifique, le néant des
consciences, la prostitution souriante, l’anarchisme raisonneur, la lutte
darwinienne, le surmenage des races. Ce n’est plus exclusivement l’amour qui
est en cause, c’est la société tout entière. Ce Don Juan est un livre
grandiose, un effrayant troisième Faust, écrit par un poète philosophe, avec
du réalisme lyrique, des audaces qui défient l’analyse, une verve
inattendue, un satanisme dissolvant et de bon ton, oeuvre d’un talent sûr de
lui-même, tout à fait nouvelle chez l’auteur familial de la Chanson de
l’Enfant. Ce poème s’achève sur une situation terrible où dona Inès,
l’angélique et diabolique amoureuse, finit par nous faire peur. Les longs
choeurs des prologues sont certainement ce que M. Jean Aicard a fait de plus
profond et de plus haut, morceaux de premier ordre, d’allure antique, simples
de langue, fourmillants d’idées et d’images. Et dans ce livre échevelé,
dans cette tempête d’âme en dérive, dans cet ouragan de beaux vers
circulent un souffle de bonté tendre, une pitié confuse, un élan ravi de
nature et de coeur. C’est une satire sociale digne de Byron, non plus écrite
avec l’artistisme plastique des Poèmes de Provence, mais avec le vers précis
du Sully-Prudhomme de la Justice et du Banville des Exilées. M. Aicard a prouvé
cette fois qu’il n’était pas seulement un chaud coloriste, mais un penseur
lyrique dont la voix d’airain sonne haut et s’entend de loin.
En résumé, ce qui se dégage de l’oeuvre poétique de M. Jean Aicard, en y
comprenant Au bord du désert, le Dieu dans l’homme, Rébellions et
Apaisements, sur lesquels je ne puis m’étendre longuement, c’est une poésie
humaine, directe, active, simple, qui fait corps avec l’auteur et le lecteur ;
qui n’a d’autre but que d’interpréter les éternels sentiments de notre
nature : l’enfance, la maternité, les humbles, les tendresses, les
souffrances, les misères sociales, les liens de sympathie et de charité qui
forment l’union humaine. Oui, le poète chez lui, c’est l’homme même, et
l’homme, c’est la bonté, le sourire, une âme attirante et séductrice.
Voilà, si je ne me trompe, ce qui constitue sa très grande originalité.
L’art, pour lui, doit se mêler à la vie, atteindre la foule et n’exalter
que le bon et le vrai.
Ce rôle pacificateur du poète, cette conception d’une littérature
humanitaire expliquent l’influence exercée par la poésie de M. Jean Aicard,
chaque fois qu’il l’a lue devant un auditoire, avec son talent
d’incomparable diseur. L’auteur des Poèmes de Provence a ainsi semé lui-même
ses vers comme des germes féconds, en France, en Hollande, en Suisse, appelé
par des étudiants ou des sociétés avides de sa parole, chaque fois entouré,
applaudi, remercié par d’enthousiastes acclamations. Tous ont aimé son
oeuvre ; tous ont compris ces appels de pitié, ces élans d’espoir, ces
affirmations loyales, ces réclamations passionnées en faveur du progrès et de
l’idéal. En dehors du talent qui méritait d’imposer l’oeuvre, il faut
donc, on le voit, compter parmi les causes de la popularité de M. Jean Aicard
la qualité sociale de l’oeuvre, la sincérité de l’accent,
l’identification absolue de l’homme et de l’écrivain – fait rare, fait
unique peut-être, à notre époque de dilettantisme superficiel.
Bien que l’auteur de Don Juan soit surtout connu comme poète, il mérite une
réputation au moins égale comme romancier. Cherchant sa voie après les
malentendus dramatiques provoqués par ses pièces audacieuses, M. Jean Aicard a
montré dès son premier roman des qualités supérieures d’observation et de
style. Le Roi de Camargue, l’Ibis bleu, Fleur d’abîme, Pavé d’amour,
sont des ouvrages d’une rare clarté expressive, où la passion est saisie
sans effort, rendue sans raffinement, avec une verve fiévreuse et une simplicité
très naïve. Le Roi de Camargue est, à ce point de vue, un ouvrage de premier
ordre, un beau livre, profond à la manière de Notre coeur de Maupassant,
pittoresque à chaque page, plein de tableaux d’une monotonie saisissante. Le
désert de Camargue, les fêtes des Saintes-Maries, les combats de taureaux, la
curieuse existence des bouviers, l’amour errant du gardian Renaud avec la
mignonne Livette et l’ensorceleuse gitana, les libres pâturages des cavales,
les courses dans les marécages, tout cela dégage un bouquet d’exotisme étrangement
séducteur. La scène des miraculés dans l’église des Saintes est une chose
inoubliable ; certains rendez-vous sataniques sont dignes de Shakespeare ; il y
a partout une énergie de style qui tord et qui fouette, du très bon style de
race, sans excès et sans maniérisme, tirant sa force de sa propre sève, et
sur tout cela une perpétuelle plainte apitoyée où l’on reconnaît les
battements d’un coeur de poète. M. Jean Aicard n’est ni un descriptif ni un
réaliste ; il voit aigu et il voit rapide ; ce n’est pas pour accumuler
qu’il insiste, c’est pour emporter le morceau. Il transfigure ses
descriptions par l’imagination et la poésie, et c’est à travers ce crible
que ses sujets nous arrivent, dégrossis, épurés, débrutalisés, c’est-à-dire
définitivement exquis. Poésie et sensibilité, voilà la marque de ce talent.
M. Jean Aicard est, dans ses livres, notamment dans le Roi de Camargue, un
prosateur remarquable. C’est du fond de son âme, sans procédés et sans
parti pris, que sort ce style vibrant et cursif, si vigoureusement familier, qui
rêve, s’arrête, buissonne et repart avec des éclairs de flèche, jetant à
chaque page des morceaux enlevés qui étonnent et secouent comme un galop de
cavales. Nulle part l’auteur des Poèmes de Provence n’a déployé plus de
ressources, un don d’écrire plus spontané. Une chose surtout surprenante,
c’est qu’il reste partout spiritualiste, sans cesser d’être exact. Un idéaliste
vrai, voilà ce qu’il est, un idéaliste qui tient la balance entre le
sentiment et la vérité, le dessin et la couleur, la vie et l’exaltation. Les
trois héros du Roi de Camargue sont des types d’une réalité absolue. Grâce
à la mise à point vivante des êtres et des choses, qui est chez lui d’une
justesse parfaite, sa bohémienne devient une création neuve et Renaud
autrement véritable et autrement fouillé que les faux paysans de M. Zola. Un
soulignement lyrique rappelle dans deux ou trois passages l’auteur de Don Juan
; mais M. Aicard ne perd jamais pied ; le sens de la vie le domine. Ce passionné
ne sort pas de la raison. Ce rêveur est un observateur rigoureux. Si ses yeux
regardent au ciel, son oreille écoute les coeurs. Il est ainsi fidèle, malgré
lui, à une sorte de réalisme sans lequel il n’y a pas d’oeuvre viable, de
sorte que son sujet tire justement sa profondeur d’un mélange persistant de
qualités qui se complètent. Voilà, je crois, l’idée qu’on peut se faire
de M. Jean Aicard romancier, tel qu’il apparaît dans son meilleur livre, le
Roi de Camargue.
Dans tous ses romans, d’ailleurs, M. Jean Aicard conserve cette faculté
d’observation qui ne dévie pas, un don de recul imperturbable, malgré des
tendances poétiques très embellisseuses. Parfois son imagination artiste se détend
et sa puissance se concentre sur le principal personnage. Marie Duperrier, par
exemple, l’héroïne de Fleur d’abîme, est un caractère magistral,
implacablement fouillé, digne de Balzac, aussi vivant que l’héroïne de Fumée,
de Tourguéneff, un caractère inflexible comme les dessinait Maupassant et
comme ils plaisaient à Flaubert. Cette jeune fille ultra-moderne, produit décadent
de nos serres chaudes parisiennes, vaut à elle seule la lecture du livre. De
pareils types ne se rencontrent que chez les maîtres. C’est Renée Mauperin
pervertie et Paul Astier femme. Là encore nous retrouvons l’énergie de
facture et l’audace de vie si frappantes dans le portrait de la gitana du Roi
de Camargue. Oui, décidément, ce rêveur est un violent, ce contemplatif est
un satirique, ce poète flagelle ; il tient la lyre et le scalpel ; il chante la
bonté humaine, mais aussi ses plaies, ses bassesses, ses lâchetés, le vice
passionnel et social. Voilà ce qu’on ne dit pas assez, lorsqu’on parle de
M. Aicard, qui n’est resté, pour trop de gens, que l’auteur de la Chanson
de l’Enfant comme M. Sully-Prudhomme est celui du Vase brisé. Lorsqu’on a
créé Fleur d’abîme, la Camargue, Renaud et la Zingara, on peut être compté
parmi les écrivains de très grand talent.
Mais il suffit que l’on soit poète pour qu’on vous refuse le droit d’être
romancier, de même qu’on vous juge incapable de tourner un vers si vous écrivez
des romans. M. Jean Aicard, lui, a la fécondité variée dans la poésie comme
dans le roman. Lisez son Pavé d’amour, un livre d’émotion. Là encore, il
est à l’aise comme un maître, avec un art consommé de psychologue et de
narrateur. Je ne crois pas qu’on lise ce livre sans avoir les larmes aux yeux.
L’exquise nature de l’auteur s’y transfuse à toutes les pages, car
c’est presque uniquement de l’enfant qu’il s’agit ici. M. Jean Aicard a,
dans cette oeuvre, rajeuni jusqu’à l’angoisse l’éternelle et banale séduction,
les questions de maternité et d’enfant naturel. À la façon du chirurgien débridant
la plaie, il a courageusement étalé un côté terrible du problème social,
les anxiétés de la passion, les agonies de l’amour, l’insoluble problème
des liaisons inférieures aux prises avec la paternité, et il a rendu tout cela
saisissant par une éloquence convaincue, par des situations extrêmes, par la
quantité de réalité et de vie qu’il a donnée à ses personnages. C’est
un roman admirablement traité, d’une psychologie bien supérieure à celle de
certains livres qui se sont imposés à force de solennité axiomatique et
d’alinéas prudhommesques.
L’auteur n’est pas seulement un artiste, c’est un philosophe apitoyé, un
penseur qui a souffert, un très pur moraliste que le mensonge social n’a pas
dupé et qui ne perd pas de vue l’âme et le coeur à travers les passions et
les égoïsmes. De là des pages sur la prostitution et la jeunesse française,
où réapparaît encore le chantre exalté de Don Juan. M. Aicard a eu le
courage de dire de cruelles vérités à son temps, dont il flétrit à chaque
instant le scepticisme jouisseur. Le doux poète des berceaux et des mères nous
remet devant les yeux encore un berceau et encore une mère. L’absence de
l’enfant dans les oeuvres littéraires qui ont discuté les problèmes
passionnels permet trop souvent aux auteurs de proposer des solutions toutes
faites et de supprimer une large part des difficultés que l’on rencontre dans
la vie. La présence de l’enfant changerait, par exemple, de fond en comble la
Denise, de M. Dumas fils. Il est certain qu’on ne doit pas épouser sa maîtresse
; mais si on en a un enfant, où est le devoir ? et où serait le devoir si
Denise avait conservé le sien ? Voilà les situations que M. Jean Aicard a
abordées de front dans ce Pavé d’amour qui pourrait porter comme épigraphe
: « De l’influence de l’enfant dans une liaison d’amour. » C’est pour
cela, je le répète, qu'on aurait tort de prendre M. Jean Aicard pour un poète
d’académie et de salon, qui a écrit du roman pour se délasser. Non, il a réfléchi
et il connaît son temps. Les préoccupations qu’il apporte dans ses livres,
il les a aussi dans la vie réelle, où il n’est pas seulement un passif, mais
un remuant et un initiateur. « J’assiste », disait Sainte-Beuve. « J’agis
», pourrait dire M. Jean Aicard. On le voit à la tête de toutes les oeuvres
de patriotisme et de philanthropie, présidant réunions et banquets,
encourageant la jeunesse ou défendant Jeanne d’Arc. Et voilà pourquoi ses
romans ne sont après tout que des cris d’impatience, des satires désolées,
des étonnements honnêtes ou des clameurs de pitié. Le Roi de Camargue,
c’est l’énigme de la passion sensuelle aux prises avec l’amour pur. Fleur
d’abîme, c’est la jeune fille darwinienne, le struggle for life par
l’amour. Le Pavé d’amour, c’est la séduction. L’Ibis bleu, c’est
l’adultère. Romans à thèses ? Non. La thèse y est en effet ; mais ce
qu’il y a surtout, c’est l’effet artiste, l’exécution littéraire, l’évocation
directe, la faculté profonde de voir la vie et de la rendre. Ce n’est pas
pour la thèse que M. Aicard écrit ses livres, elle s’en dégage parce que,
si les choses ont leurs larmes, elles ont aussi leurs leçons, et c’est ce qui
fait la grande, l’éternelle justice de ce monde.
Dans Pavé d’amour, M. Jean Aicard nous a donné le drame de la séduction vu
du côté de l’enfant ; dans l’Ibis bleu, il nous a peint le drame de
l’adultère vu encore du côté de l’enfant. C’est un de ses beaux livres,
cet Ibis bleu, la féerique vision du littoral provençal, le paradis d’azur
contagieux où il a placé le douloureux calvaire d’une maternité coupable,
l’expiation infinie d’une faute d’un moment. Son talent d’écouteur d’âme
est parvenu à vivifier un aussi vieux sujet que l’adultère. L’émotion déborde
à chaque page, non pas par la mise en oeuvre des moyens ordinaires : douleur du
mari ou repentir de la femme, mais par la maternité, par la paternité seules,
c’est-à-dire par l’intervention de l’enfant. La Chanson de l’Enfant a
été le début de M. Aicard, et, comme on le voit, on retrouve l’enfant
partout dans son oeuvre. Une âme d’artiste ému se dégage de ces quatre
romans, où l’auteur explique ce qu’il pense, tout en décrivant ce qu’il
voit, où il nous passionne sans nous distraire, tant il reste narrateur fidèle
au récit. Comme il voit clair dans l’amour et comme il a raison de se
plaindre qu’on ne prenne plus au sérieux ce sentiment qui doit être la base
de la société et du mariage ! Oui, la civilisation a déshonoré l’amour, en
le reléguant au second plan dans le mariage, en faisant de lui un moyen
d’argent et d’ambition, et c’est ainsi qu’aujourd’hui le lien social
se dénoue, parce que le lien d’amour et de la famille n’existe plus. Si les
critiques amoureux de profondeur relisaient attentivement l’Ibis bleu et Pavé
d’amour, ils verraient que la vraie psychologie est là, la psychologie vivifiée
par les faits, invisible à force d’être serrée. Dans l’Ibis bleu,
notamment, après le beau rêve de lumière et de soleil de la première partie,
le drame de l’expiation est fidèlement et minutieusement observé. Les de
Goncourt, par des procédés plastiques différents, ont peint l’intoxication
dévote d’une honnête femme par la Rome catholique et chrétienne. Ici,
c’est l’intoxication amoureuse d’une honnête femme par l’influence de
la Provence, la contrée douce du perpétuel soleil, le pays énervant de
l’azur et des citronniers, auquel, on le voit ; M. Jean Aicard revient sans
cesse. Cette femme qui succombe un jour, une minute, aux bras d’un homme et
qui retourne affolée au domicile conjugal où l’attendent le père et
l’enfant, ce n’est pas Frou-frou, – un abîme les sépare. Frou-frou
n’est pas une enivrée, c’est une emballée ; elle cède à un coup de tête
; elle n’est pas éblouie par le rêve ; elle rentre chez elle comme le pigeon
du fabuliste, désillusionnée, déçue, ayant épuisé les désenchantements.
L’héroïne de M. Jean Aicard n’a faibli qu’un instant, et, après la
chute, elle se réveille, elle se retrouve, elle s’arrache elle-même à sa
passion ; le remords la prend en plein bonheur ; elle n’a plus qu'une pensée
: retrouver son mari, revoir son enfant. Ce superbe caractère de femme contient
un côté nouveau d’honnêteté et de passion, rendu avec un charme descriptif
délicieux dans la demi-teinte.
Ce qui frappe dans les romans de M. Aicard, ce n’est pas la description, sur
laquelle il appuie sans languir, c’est le don d’émotion, le son de la vie
et de l’âme, l’aptitude à traiter les scènes capitales et à enlever les
situations tendues. Le dialogue de théâtre perce à chaque instant sous sa
narration et, tout en constatant chez lui un rêveur qui se complaît et un poète
qui s’attarde, on le devine auteur dramatique et essentiellement homme de théâtre.
M. Aicard, en effet, a écrit de très belles pièces. Comment se fait-il donc
que la critique lui ait contesté ses succès et qu’elle garde envers lui des
réticences et des réserves ? J’aborde ici, je le sais, une question brûlante
qui divise les opinions littéraires et qui est peut-être irréductible.
Qu’est-ce qui est du théâtre ? qu’est-ce qui n’est pas du théâtre ?
Quelle est la part d’illusion et de facticité qui doit entrer dans l’art
dramatique ? Si l’art dramatique n’est qu’une convention, comment faire
vivant sans quitter le convenu ? M. Becque a-t-il raison ? M. Sarcey a-t-il tort
? Malgré toutes nos disputes, nous en sommes encore à nous poser ces
interrogations irritantes. Une étude entière ne suffirait pas à exposer
seulement la question. Ce qu’il y a de certain, c’est que le Théâtre-Libre
nous a révélé des noms nouveaux, des pièces de valeur, qui n’ont pas
encore suffi à fonder une nouvelle littérature dramatique. Nous avons applaudi
des efforts isolés, sans pouvoir constater un mouvement d’ensemble vers une
école définitive. Nous avons beaucoup discuté, mais nous n’avons pas encore
trouvé de conclusion. De très bons romanciers, Flaubert, Goncourt, Balzac,
Zola, n’ont jamais pu réussir au théâtre, parce qu’ils ont observé de
trop près et vu la vie trop vivante, quand il fallait la regarder à travers
une lentille de spectacle ; mais ce qui s’explique chez des romanciers
exclusivement descriptifs se comprend moins chez l’auteur du Père Lebonnard,
qui a précisément le dialogue, l’effet, l’antithèse, l’énergie, le don
de la scène. Son drame Smilis, d’une exécution littéraire si difficile, est
une oeuvre d’art remarquable par la quantité d’idéal qu’elle résume. Il
faut être infiniment artiste pour savoir qu’il existe en réalité des créatures
idéales comme Smilis et pour oser nous les montrer sur la scène. Or ces sortes
de créations ont précisément le don de dérouter le public des premières, ce
public spécial qui, pour se croire l’arbitre du goût, n’en est souvent que
le bourreau. Théodore Barrière les connaissait bien, ces esprits forts
rebelles aux émotions et aux larmes, qui affectent de rire aux passages émus,
lorsqu’il disait qu’avec ce système de persiflage le théâtre serait mort
dans vingt ans. L’art dramatique contemporain ne vous semble-t-il pas déjà
frappé de cette caducité dont parlait Barrière ? Que veut-il donc, ce public
indocile aux réalités et dédaigneux d’idéal ? Que Smilis soit épineux,
qu’on s’étonne de n’y pas trouver la psychologie du répertoire
ordinaire, c’est possible ; mais qu’est-ce que cela nous fait, à nous qui
lisons l’ouvrage imprimé ? Les plus fortes oeuvres dramatiques sont devenues
des volumes de bibliothèque et c’est le livre qui consacre la valeur d’une
pièce. Pour M. Jean Aicard, comme pour beaucoup d’auteurs de talent doués
d’assimilation dramatique, la question du succès est au fond bien simple.
L’auteur de Smilis a effarouché le public, parce qu’il est un oseur, et il
est un oseur parce qu’il a une âme de poète qui ne voit pas seulement
humain, mais qui voit grand. L’élan d’enthousiasme, les entraînements de
sensibilité, l’idéalisation transcendante, un je ne sais quoi d’au-delà
et d’infini dans la vision, voilà les qualités qui emportent ces natures
exceptionnelles, toujours à l’étroit dans les procédés et les formules.
Mais ces qualités ont beau constituer leur force, le public s’essouffle à
vouloir monter si haut, et tombe en route quand il n’apprend pas à les
suivre.
L’auteur de Smilis a clairement expliqué ses principes dramatiques dans une
préface, à laquelle son excellente introduction d’Othello peut servir de
complément. Fidèle au parti pris de vouloir imposer sa conception d’un idéal
transposé dans le réel, il n’a pas craint, dans le Père Lebonnard, de
mettre en scène un père qui aime l’enfant adultérin de sa femme, dont il
connaît l’infidélité, une épouse humiliée avouant sa faute devant ce
fils, et l’oubli, le pardon, arrivant là-dessus par le seul fait de l’union
familiale et d’un attachement plus fort que les préjugés.
Le Père Lebonnard obtint beaucoup de succès au Théâtre-Libre et en Italie,
en dépit des attaques déconcertées de la critique classique, qui se résigne
de jour en jour à abandonner ses positions, sans pouvoir consentir à se
rendre. Il faudrait pourtant en finir. Puisque tout le monde reconnaît la
monotonie, la pauvreté, l’éternel recommencement des situations dramatiques
dont a vécu l’ancienne école, d’ailleurs admirable dans ses derniers représentants,
Sardou, Pailleron, Feuillet, Augier et Dumas, pourquoi se montre-t-on choqué
des audaces qui tentent de transformer la scène française ? Si la convention
vous pèse, pourquoi n’admettez-vous pas la réalité toute simple,
l’impitoyable vie des Corbeaux ou la grandiose vérité d’lbsen ? Les
situations arriérées vous excèdent, et vous n’encouragez pas ceux qui
veulent s’en affranchir, ou du moins ceux qui tâchent de les dépasser !
Adopter la vie prosaïque ou renouveler les situations construites, il n’y a
pourtant pas d’autre moyen de rajeunir l’art dramatique. Si le public ne se
décide pas, nous en serons toujours au même point. Shakespeare mettait moins
de façons pour nous faire entendre sur la scène des dialogues d’amour adultère
devant un cercueil. Si M. Jean Aicard, qui a fréquenté Shakespeare et
admirablement traduit Othello, eût choisi pour thème le drame bourgeois, l’émotion
d’épiderme, la sensiblerie de salon, les dénouements prévus et heureux, le
souriant répertoire des flirts mondains, il se serait certainement créé au théâtre
une grande réputation. Voilà ce que la critique a le devoir de dire hautement,
en attendant que le public acclame tôt ou tard ces oseurs de talent, ces
ennemis de la routine, ces transfigurateurs du vrai.
Telle est la physionomie littéraire de M. Jean Aicard, considéré comme poète,
romancier et auteur dramatique. Son oeuvre est si touffue, que nous avons dû,
dans cette étude, renoncer aux détails anecdotiques et personnels, pour écrire
uniquement un portrait de critique générale. Ce qu’on pourrait dire de
l’homme peut d’ailleurs se résumer en deux mots qui confirmeraient ce que
nous avons déjà dit sur la signification de son oeuvre. L’auteur des Poèmes
de Provence, le liseur applaudi de tant de morceaux enchanteurs, est un poète
vivant de la vie active, mêlé au mouvement et aux aspirations de son siècle.
On ne peut le connaître sans souhaiter de le lire. C’est une âme passionnément
éprise d’idées généreuses, une nature d’un spiritualisme intraitable,
qui a toujours répudié le réalisme et la production facile...
Écrivain de haut vol, romancier de talent, auteur dramatique idéal, poète
exquis et populaire, le nom de M. Jean Aicard est un de ceux qui honorent les
lettres françaises. Ses ouvrages ont été officiellement couronnés par des
juges au milieu desquels il mérite enfin de s’asseoir. Sa place est à
l’Académie française.
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