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Christian Geneviève

La
vie, je la rêvais comme un cadeau.
Nous longions le bord du fleuve,
Il faisait froid, c'était l'hiver.
Je me baissais pour ramasser
Quelques marrons tombés par terre
Et je gardais les plus jolis
Comme un trésor tombé du ciel.
Nous longions le bord du fleuve
Par les jours tristes avant qu'il pleuve.
Par delà les décennies, je garderai
Le souvenir calme et lointain
De la chaleur douce des mains
Nues de ma mère sur mes épaules.
Nous longions le bord du fleuve,
C'était l'hiver, il faisait froid.
La vie, je la rêvais comme un cadeau.
Et quelquefois, l'après-midi,
Nous écoutions de la musique.
Les disques noirs tournaient sans fin
Sous le saphir rouge et fragile
D'un électrophone aux allures malhabiles.
En écoutant ces airs pour moi nouveaux
Je regardais le mouvement
Limpide et clair et mécanique
De ces violons ou ces pianos
Qui s'écoulait sans anicroche.
Sur le vinyle, tout au milieu
Une étiquette aux couleurs pâles.
Elle était mauve ma préférée.
C'était un disque de Chopin,
J'imaginais ses jolies mains
Se promenant sur le clavier.
De temps en temps, l'après-midi,
Nous écoutions de la musique.
La vie,
je la rêvais comme un cadeau.

LE
MENSONGE DES MOTS
La
déraison se pâme
En
d'impénétrables pensées
Que
le temps précipite
Sur
des pentes profondes.
Il
n'est rien d'autre à dire
Quand
la vérité se joue
De
nos phrases sans vie
De
nos mots prononcés
Pour
le plaisir de dire
Et
de se raconter
Les
rêves que l'on fait
Qui
ne seront que rêves,
Ou
cet être idéal
Que
l'on ne saurait être
Que
l'on ne voudrait être
Mais
qu'il faudrait paraître.
La
mémoire s'épuise
A
trop vouloir se perdre
Dans
un passé d'emprunt
Aux
saveurs dépassées.
Voici,
Sur
les pages étales
A
l'encre bleue des mers
Cette
histoire sans égale
Que
les autres vénèrent.
Voici,
Le
dernier, l'être ultime
A
l'immense bonté
Dont
les seuls mots subliment
La
misère des années.
J'aperçois
sur le bord de la page
Tous
les mots comme au bord du rivage
S'en
reviennent, rejetés par les flots
Les
déchets sur l'écume de tes mots.

LA
PLUIE M'HORRIPILE
Aujourd'hui,
je m'ennuie
De
ce ciel chaque jour aussi gris
De
ces ponts que j'essaye d'inventer
Pour
soutenir encore chacun de mes pas
Qui
chancellent au-dessus des grands vides.
Je
m'invente un chemin
Qui
me perd aussitôt.
J'imagine
des lumières
Qui
me crèvent les paupières.
Je
m'invente des nuits
Aux
couleurs du néant.
J'invente
des amours
Par
delà la mémoire.
Je
m'invente une vie
Que
la folie me ravit.
Je
traverse les jours
Sans
savoir où je vais
Et
j'ai longtemps perdu
L'audace
de mon âge.
Aujourd'hui
je m'ennuie,
Tu
n'es plus qu'un parfum
Et
la pluie m'horripile.

LES
PERSIENNES
Les
persiennes s'épuisent
Pour
d'anciennes pensées
Qui
s'envolent puis se posent
Sur
le bord évasé
Des
paupières de tes nuits
Qui
s'évadent en silence.
Les
secrets se libèrent
Sans
jamais laisser voir
Ni
l'envers à venir
Des
histoires soupirées
Des
couloirs de pénombres
Ni
lumières aux couleurs délavées
Repoussant
les vestiges
Que
délaisse la mémoire
Au-delà
de tes yeux.
Puis
se ferme la porte
Sur
le seuil assoupi
De
ce jour qui descend,
Qui
se perd et n'est plus
Qu'une
image d'hier
Qui
s'oublie dans la nuit
Comme
une ombre lointaine
Aux
contours éphémères
Par
delà les persiennes.

COULEURS
SUR LA TOILE
Les
couleurs qui surgissent en travers de la toile
Sous
nos yeux transparents et vidés de lumière
Réinventent
une vie à l'instant où s'étalent
Les
tourments des chemins recouverts de poussière.
Sous
nos yeux transparents et vidés de lumière
Se
dessine chaque jour un peu plus d'amertume
Cependant
que nos pas dans le temps s'accélèrent
Pour
ne faire de nos vies plus qu'un rêve posthume.
Je
gardais dans la main
Encore
chaude et serrée
Comme
des restes d'amour
Que
le vent par surprise
S'en
venait dérober
Au
milieu de mes rêves.
Réinvente
une vie à l'instant où s'étale
Le
bien peu que nous sommes, toi qui n'es pas d'ici
Mais
en qui l'on espère, car tu ne sais le mal
Qui
s'écoule chaque instant de nos cerveaux meurtris.
Les
tourments des chemins recouverts de poussière
Ont
perdu nos mémoires, nos amours, nos enfants.
Nous
voilà de nouveaux retombés sur la pierre
Des
ancêtres savants qui partaient loin devant,
Qui
partaient sans savoir
Qu'il
fait froid dans le noir.
Je
gardais dans la main
La
chaleur de tes doigts
Que
je tenais serrés
Pour
qu'ils ne s'enfuient pas.
Nous
marchions tous les deux.
Tu
ne me savais pas.

LES
PUNAISES
J'ai
collé sur le mur
Des
lambeaux de ma vie
Quelques
lettres,
Peu
de mots
Chuchotés
ou écrits
Sur
des cartes postales
Sur
des cartes d'oubli
Qui
ne sont maintenant
Que
poussières lancées
Dans
le ciel infini
Qui
me sépare de vous
Qui
m'avez oublié
Ou
qui n'êtes plus d'ici.
J'ai
collé sur le mur
Ces
lambeaux de ma vie
"Je
suis loin",
"Il
fait beau",
"Tu
me manques",
"Comme
il pleut",
Qui
ressemblent à des mots
Que
l'on dit sans y croire
Et
dont l'équilibre ne tient
Que
par quelques punaises
Que
mon cœur a subies
Et
qui bercent mes nuits
Et
transpercent ma vie.

LE
SENS DES MOTS
Je
perds le sens des mots
A
toujours les entendre
Sans
que jamais pour autant
Les
questions posées vainement
Ne
trouvent la juste réponse
Pour
s'éloigner du vide,
Pour
éviter la chute.
J'aimais
bien dire ces quelques mots
J'aime.
Ce
serait bien si c'était vrai
Le
vent qui court sous les cyprès
Si
c'était vrai, ce serait beau.
La
main n'est pas celle qu'on attend
Caresse
chère qui réchauffe et se tend
Dans
un geste amical qui n'est plus
Qu'une
histoire lointaine aux parfums de poussière.
Elle
retombe en éclats incessants
Sur
la douleur que réveille chaque fois
Le
seul désir de vivre,
De
rêver, d'espérer.
Mes
rêves lourds s'en sont allés
En
images serviles et ternies
Au-dessus
des décombres, étalés devant moi
Dans
lesquels il n'est plus que les bruits
Pour
croire encore que la vie est ici.
Mes
miroirs sont brisés et s'envolent loin de moi.
J'aimais
bien dire ces quelques mots
J'aime.
Comme
à la fin d'un jour de fête
Les
souvenirs qu'il nous en reste
Sont
déjà tristes et en lambeaux.
J'invente
alors des mots nouveaux
Pour
qu'ils ne puissent servir à rien,
Passe-temps
inutiles, entassés.
Car
le temps va sans vouloir
Nous
donner de chance aucune,
Et
puis s'évade sans pouvoir
Faire
de nous ces grands hommes
Qu'on
croyait qu'on était.
J'aimais
bien dire ces quelques mots
J'aime.
Ce
serait bien si c'était vrai
Le
vent qui court sous les cyprès
Si c'était vrai,
ce serait beau.
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